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Full text of "Les idées de Rabelais & de Montaigne sur l'éducation"

RABELAIS ET MONTAI&NE 



LES IDEES DE RABELAIS ET DE MONTAIGNE 

SUR L'ÉDUCATION 



f,o 



Digitized by the Internet Archive 

in 2009 witli funding from 

University of Ottawa 



littp://www.arcli ive.org/details/lesidesderabelOOrabeuoft 



[S ET MONTAIGNE 



\ 



LES 



iDis DE mum ^ m immm 



SUR L'ÉDUCATION 



INTRODUCTION. ÉTUDES ET NOTES EXPLICATIVES 



Eugène RÉAUME 

- — . -^'^ 

PROFESSEUR HE RHETORK'lE AU LVCKf: CONDOHCET 




,t<e: 






PARIS 



LIBRAIRIE CLASSIQUE EUGENE BELIN 

RUE DE VAUGIRARD, N° 52 



1888 



Toutos mes éditions sont revêtues de ma sriffe 





SAIST-CLOID. — IMPRIMKKIK V<^ EUG. BELIN ET FII.S. 



RABELAIS ET MOîsTAIGNE 

PÉDAGOGUES 

INTRODUCTION 



LA PEDAGOGIE AU SEIZIEME SIECLE 

Certains mots de hi' langue française ont eu la mauvaise 
fortune d'encourir une défaveur imméritée. Un léger ridi- 
cule s'est longtemps attaché au mot pédagorjie, surtout au 
titre depédagogue. « Il y a, dit spirituellement M. D. Xit-ard, 
quelqu'un qui n'est guère plus aimaLle que le pédant^ c'est 
hpédagogue^.)) Cette malencontreuse confusion ne tiendrait- 
i'We pas un peu à la ressemljlance de deux termes qui. sous 
une commune étymologie, renferment deux sens si dif- 
férents? Le seizième siècle, en créant le mot pédante, a eu >/ 
de bonnes raisons pour confondre trop souvent le péda- 
gogue avec le pédant. 

Aujourd'hui la pédagogie, « l'institution des enfants, » 
qui relève directement de la psychologie et de la morale, 
est une véritable science, et le pédagogue n'est phis que 
celui qui l'étudié, l'enseigne et en fait l'appUcation. 

Fondée sur la nature, la^a^syn et le bon sens, l'autorité h=< 
de Rabelais et de Montaigne auxquels nous~âppÏÏquons sans 
hésitation ce litre de pédagogues suffirait, ce nous seniblc, 
à lui restituer sa dignité avec sa signification véritable. ^ 

La gloire de ces deux éducateurs, ce livre le prouve am- .^ 
plement,est d'avoi r courageusement réagi contre la routine , 
scolastique, h la besterie, » la science purement (( livresque, n 
d'avoir vouju , comme disait 
j\r'* de Gournav, « désenseii 



:it la fille adoplive de Montaigne, i 
ïignerla sottise, » rétablir l'équi- \ 



1. Histoire de la littérature française, t. IV, p. iSl. 
RABELAIS ET MONTAIGNE. 



/ 



RABELAIS ET MONTAIGNE PÉDAGOGUES. 

libre dans un système suranné qui sacrifiait le corps à l'in- 
telligence, l'intelligence à la mémoire, d'avoir compris enfin 
que l'éducation doit être l'apprentissage de la vie. 

Si Rabelais et Montaigne, ce dernier surtout, malgré son 
admiration pour Socrate, se méfient de la dialectique socra- 
tique, subtile, raffinée, trop pleine, comme les discours de 
Cicéron, de « longueries d'apprêts, » mais si bien appropriée 
à l'esprit bellénique, c'est que le lourd et pédantesque 
mécanisme du syllogisme scolaslique a étouffé dans les 
écoles et remplacé l'atticisme de cette dialectique. Mais 
"èe' qu'ils veulent retenir de l'édu catio n antique, c'est le 
soin (( de développer dans l'enfant l'être^Jh'ysique intel- 
lectuel et moral, l'être tout entier'. » Leur idéal est de 
réunir l'heureuse harmonie de la perfection morale et de 
[la perfection physique. L'ascétisme chrétien, en haine de la 
chair et du péché, mortifiait l'homme et tout le moyen âge 
a fait subir cette inflexible discipline à l'enfance. La Renais- 
sance, s'inspirant du paganisme et remontant aux beaux 
temps de la Grèce, protestera contre cet orbilianisme^ ré- 
voltant. 

Ce jeune page de seize ans' , (( tant honneste en son 
maintien, qui, le bonnet au poing, la face ouverte, la 
bouche vermeille, les yeux assis sur Gargantua, commence 
à louer et magnifier en quatre poincts les vertus du bon roi, » 
et que Rabelais ne met en scène que pour mieux accuser la 
différence des deux systèmes d'éducation, d'où vient-il cet 
heureux Eudemon * qui n'est pas seulement un Grec par le 
nom? Il est né sur les bords du Céphise ou de l'Ilissus; 
élève de Socrate, peut-être un peu d'Alcibiade, il a fréquenté 
les gymnases d'Athènes. Cet aimable jouvenceau, dont « les 
gestes sont si propres, la prononciation si distincte, la voix 
si éloquente, le langage si orné, » forme bien le plus parfait 



1. Voir le Rapport de M. Gréard, 
à l'Académie des sciences morales et 
politiques, sur le concours pour le 
prix Bordin dont le sujet était : His- 
toire critique des doctrines de l'éduca- 
tion en France depuis le seizième siè- 
cle jusqu'à nos jours (1877). 

'^. Orbiliaîiisme. Mot formé du nom 



d'Ojbilius. le terrible maître d'Horace, 
qui l'appelle p/n<;ostts, comme nous di- 
rions fouetteur. Agrippa d'Aubigné, 
dans sa Vie à ses enfants, a écrit « les 
précepteurs estoient des Orbilies. » 

3. Gargantua, liv. I". ch. xv. 

4 Eudemon en grec signifie heureux. 



INTRODUCTION. 3 

contraste avec les « grimauds, les suppôts crottés et en- 
fumés )) du collège de Montaigu, avec les tristes victimes 
de ces « geaules » ensanglantées qu'a maudites l'indi- 
gnation de Rabelais et de Montaigne. 

Il ne fallait pas moins que ces traits éloquents pour com- 
mencer la ruine d'un édilice encore solide et respecté, que 
ces impitoyables railleries — en France, le ridicule finit 
toujours par avoir raison des abus — pour dépopulariser un 
système d'éducation qui répugnait au simple bon sens*. 
Que la satire soit quelquefois grossière et passionnée, que 
nos moralistes satiriques n'aient dit que le mal et l'aient 
sciemment exagéré, cela est constant, surtout pour Rabe- 
lais; mais que le bon sens eût, jusqu'au jour où ils prirent 
la plume, perdu tous ses titres et son droit de cité en 
France, qu'avaot^eux, à côté d'eux, on ne puisse citer un 
éducateur intelligent et sensé, un système, ou tout au 
moins quelques vues et conceptions qui ne méconnaissent 
ni léslôîs de la nature, ni les besoins de l'enfance, cela 
seraîTpiar trop invraisemblable. 

C'est pour éviter de tomber dans cette inique prévention, 
pour ne pas écraser un siècle entier sous l'incontestable 
perspicacité de nos deux pbdosopbes, que nous croyons 
utile de jeter rapidement, en dehors de ces deux écrivains, 
un coup d'oeil général sur l'état delà pédagogie au seizième 
siècle ^ . 

Avant de sceller la première pierre de la nouvelle 
Sorbonne, le Ministre de l'Instruction publique condamnait 
l'an dernier l'esprit de l'antique Sorbonne, «. de cette 
vieille maison ecclésiastique, restée à travers les temps 
fidèle à ses origines, vouée à la théologie et à la scolastique, 
fondatrice, il est vrai, de l'imprimerie en France, ennemie 
des jésuites à leur apparition, mais ennemie aussi de 



[1. La seule éducation solide, disait 
Bersot, a propos du Concours de 1877, 
est celle quL « s'applique à former 
des, esprits justes et ouverts. » 

2. Nous nous sommes souvent in- 
spiré dans cette Introduction, de l'ex- 
cellent livre de M. G. Compayré : 



Histoire critique des doctrines de l'é- 
ducation en France depuis le seizième 
siècle. (Paris, Hacbeltc, 1SS3.)— Nous 
avons lu aussi avec fruit l'Etude sur 
les académies protestantes en France 
au seizième et au dix-septième siècle. 
(Paris, 1882, par M. le pasteur P.-D. 
Bourchenin.) 



4 RABELAIS ET MONTAIGNE PÉDAGOGUES. 

Jeanne d'Arc, de la Réforme, de Descaries, d'Arnauld, des 
Jansénistes, des philosophes du dix-seplième siècle... » et il 
terminait son sévère réquisitoire en s'associant à cet arrêt, 
« qu'une coi^joration qui avait si longtemps abusé du droit 
de juger méritait d'être jugée à son tour parla raison qu'elle 
avait tant de fois proscrite '. » Ce n'est pas nous qui nous 
inscrirons en faux contre ces éloquentes protestations de 
l'esprit moderne. Si de nos jours l'Université de Franco 
s'est, dans une mesure de prudente sagesse, constamment 
associée à l'esprit de progrès et de liberté, reconnaissons 
que l'ancienne Université, celle de Paris en particulier % 
^/orgueilleuse de ses privilèges exorbitants, de ses luttes et 
de ses triomphes contre des ordres rivaux, cUente privilé- 
giée de la monarchie ^ et de la papauté % a défendu obsti- 
"r nément la routine contre le progrès, la lettre contre l'esprit, 
le culte aveugle de la tradition contre les doctrines de libre 
examen. La réforme du cardinal d'Estouteville, vers le 
milieu du quinzième siècle, bornée à la revision de quelques 
statuts, à quelques améliorations de discipline intérieure, 
fut loin d'être une sérieuse réforme pédagogique. L;i 
royauté, heureuse d'appeler cà son aide l'autorité du Parle- 
ment, cédait à la nécessité de contenir les amlii lions d'une 
corporation envahissante, indiscrètement mêlée à la poli- 
tique et à ses passions, oublieuse de ses origines, de sou 
but, de ses devoirs. L'esprit routinier de ce corps s'était si 
peu modifié en l'espace de trois siècles qu'une nouvelle ré- 
forme qui date de l'an L598, dont Henri IV fut le promoteur, 
maintient dans les collèges la lecture exclusive des livres 
/ d'Aristote pendant deux années de philosophie, Toldigation 
pour les élèves, comme pour les maîtres de tous ordres, de 
parler latin, sous peine de dénonciation et de châtiments. 



t. Discoiu-s de M. Goblet à la dislri- 
buUon du Concours général, 1885. 

2. Les principaux historiens de l'U- 
niversité de Paris sont : le recteur 
(lésar-Egasse du Boulay, 6 vol., pu- 
bliés de 1665 à 1673, de Chailemagne 
a. la fin du seizième siècle ; Crevier, 
depuis l'origine jusqu'en 1600 (7 vol., 
1731); Charles Jourdain, Histoire de 



r Université de Paris au dix-septième 
et au dix-huitième siècle. Son œuvre 
fait suite à celle de du Boulay. 

3. Elle avait reçu le titre de ftlii- 
ainée de la royauté. 

4. Pendant le grand schisme d'Occi- 
dent, VUnioersité de Paris avait luènio 
aspiré un instant à devenir l'arbitre de 
la papaulé. 



INTRODUCTION. n 

rinjonclion au portier et srens de service de se tenir à la 
disposition des régents pour les punitions corporelles. 

Sans doute ce fut un pro£rrès que « l'éducation de la 
jeunesse, si longtemps réglée par le chef de l'Eglise, rentrât 
sous la compétence du magistrat civil ; que la haute direc- 
tion passât du souverain pontife au roi et à son parlement ' . » 
Ce n'était plus un cardinal, légat du pape, comme pour la 
réforme opérée sous Louis XI. qui en promulguait les sta- 
tuts, et Henri lY ramenait heureusement l'Université sous 
son autorité. Mais si nous voyons dans cette réforme le 
profit du pouvoir royal, celui de l'Université paraît mé- 
diocre. Ce qui est constant, c'est que deux réformes 
officielles, à plus d'un siècle de distance, ne l'ont pu 
dégager des traditions monacales et scolastiques du 
moyen âge. 

La Réforme de 1598, avec la prétention de reformer, 
n'avait fait que repeupler les collèges. Quatre ans aupara- 
vant, après la journée des Barricades, de ces maisons, les 
plus heureuses, avaient été fermées, la plupart mises au 
pillage, occupées par des soldats de toutes nations. 

Ce n'est pas seulement d'Auhray, dans sa harangue aux 
Etats de la Ligue % qui s'écrie: « Où est l'honneur de 
nostre Université ? Où sont les collèges ? Où sont les esco- 
liers ? Où sont les leçons puhliques où l'on accourait de 
toutes les parties du monde ? » Un contemporain fait en- 
tendre des lamentations semhlahles : (( Où retentissait au- 
trefois la parole élégante des maîtres de la jeunesse, on 
n'entendait plus que les voix discordantes des soldiits 
étranges (étrangers), les bêlements des brebis, les mugis- 
sements des bœufs ^ !... » 

L'Université, rendue à elle-même, n'avait donc fait que 
retrouver la paix matérielle restituée au royaume tout 
entier, mais écoliers et maîtres, astreints à une plus rigou- 
reuse discipline, sous l'œil d'un pouvoir jaloux, continuent 
cà s'agiter surplace, dans l'impuissance, les premiers récla- 
mant leurs bruyantes fêtes scolaires, les seconds incapables 

1. Ch. Jourdain, ouvrage déjà cité. 1 3. Cité par du Boulay. Voir Cli. Jour- 

2. Satire Ménippée, I dain, ouvrage cilé plus haut. 



6 RABELAIS ET MONTAIGNE PÉDAGOGUES. 

de vivre entre eux sans rivalités jalouses et polémiques 
misérables '. 

Un fait éloquent suffit à prouver quel était encore en 
1G03, cinq ans après la promulgation de l'Edit de Nantes, 
l'esprit timoré et arriéré de l'Université de Paris. Un de 
ses libraires était mandé, admonesté et menacé par le Rec- 
teur pour avoir songé à publier le livre de la Sagesse de 
Charron ! 

Nous voulons bien croire que ce Recteur tremblât sous la 
surveillance des jésuites rentrés en grâce cette année même, 
il n'en est pas moins vrai que du quinzième siècle au mo- 
ment même où s'ouvre le dix-septième siècle, l'Université 
de Paris a souvent entravé, n'a jamais favorisé les progrès 
et l'émancipation des intelligences. 

^"^ Aussi n'est-ce pas seulement le regret mélancolique du 
temps passé, si naturel aux vieillards, c'est l'exacte vérité 
qui semble inspirer un douloureux retour sur ses belles 
années à un des rares survivants du seizième siècle, à 
Et. Pasquier, dans ses Recherches sur l'Université de Paris^ : 
(( Et toutesfois, o mal-heur ! (il faut que ceste parole à mon 
grand regret m'eschape) soit ou qu'en l'ancienneté de mon 
aage, par un jugement chagrin du vieillard, toutes choses 
du temps présent me déplaisent, pour extoUer celles du 
passé, ou que sous ceste grande voûte du ciel, il n'y ait 
rien, lequel venu à sa perfection , ne décline puis après 
naturellement jusques à son dernier période ; je trouve bien 
quelques fiammesches, mais non ceste grande splendeur 
d'estudes qui reluisoit pendant ma jeunesse, et à peu dire 
je cherche l'Université dedans F Université^ sans la retrou- 
ver Face Dieu par sa saincle grâce, qu'on la voye 

quelque temps reflorir comme auparavant, à l'honneur de 
luy, exaltation de son Eglise, ornement de la France, 
ainçois de toute la Chrestienté. » 

Est-ce à dire qu'en dehors, à côté, ou même parfois au 



1. Voy. Ch. Joui- l:ùn. Histoire citée, 
ch. I el II. 

■2. Les Recherches de la Fra-tc:, 1. IX, 



ch. XXV. (Amslerdam, 1723, t. l", 
col. 9i4.) El. Pasquier, né on 1529, 
était presque septuagénaire à l'époque 
de la réforme universitaire de Henri IV. 



INTRODUCTION. 7 

sein de l'Université, quelques esprits plus éclairés, plus 
hardis, plus humains, n'onl pas essayé de réagir contre ses 
tendances surannées, que Rabelais et Montaigne ont été 
les seuls, les premiers à protester contre l'ignorance, la 
barbarie, la routine obstinée.? Il suffit de citer, dès le on- 
zième siècle, saint Anselme qui réprouve la brutalité des 
maîtres envers les enfants, au quatorzième siècle cet ad- 
mirable chancelier Gerson, plein de douceur pour « les 
simples gens, » qui réclame l'abolition du fouet pour 
les écoliers, et voudrait donner une moindre place à la 
dialectique, une plus importante au sentiment et à la 
raison. Au siècle suivant, ^neas Silvius Piccolomini, 
qui devint le pape Pie II, dans un livre sur V Education des 
enfants, conseille la lecture des poètes, l'étude de l'histoire, 
des sciences exactes et s'éloigne sensiblement des pro- 
grammes d'inspiration monacale. Mais ce sont là des ex- 
ceptions, et cela est si vrai que, même au quinzième siècle, 
en Allemagne, pays d'initiative plus hardie, Rodolphe 
Agricola, dans une lettre sur les études (1484), ose bien 
accuser les niaiseries de la grammaire et les subtilités de 
la dialectique, mais, craignant d'en avoir trop dit, il s'em- 
presse d'ajouter cette prudente réserve : « Pourtant je ne 
suis pas assez fou pour condamner seul ce que tant de gens 
approuvent. » Les protestations contre la routine sont si 
rares qu'elles semblent ne se faire jour que pour mieux 
affirmer la généralité des abus; raison de plus pour en 
recueillir quelques-unes à Thonneur de l'esprit français. 
Clémengis, qui fut Recteur de l'Université sur la fin du qua- 
torzième siècle, a critiqué amèrement l'esprit étroit de 
l'enseignement officiel. Si Rabelais veut remplacer les Vies 
des saints et « autres livres de capharderie » par la lecture 
directe des livres saints, bien avant lui, Clémengis se plai- 
gnait : « qu'on délaissât l'arbre riche et fertile des Saintes 
Ecritures. » Rabelais a échappé à l'influence de Calvin, 
comme Erasme à celle de Luther ; mais, on le voit, l'auteur 
de Pantagruel s'associe parfois, ici comme ailleurs, aux 
vœux du réformateur protestant. 
Rabelais, dans son tour de France, n'a épargné aucune 



V 



8 RVBELAIS ET MONTAIGNE PÉDAGOGUES. 

Facilité provinciale, pas même celles de Montpellier, oii il 
étudia, de Lyon, où il enseigna, à peine celle de Bourges, 
déjà si célèbre pour son enseignement du droit. Il n'en faut 
pas moins remarquer qu'à mesure qu'on s'éloigne de Paris, 
jadis le contre des lumières aux douzième et treizième 
siècles, on sent se ranimer l'esprit de réforme et d'initia- 
tive. 

Si, du quatorzième au seizième siècle, l'Université de 
Paris n'a pas modifié son esprit de routine et ses méthodes 
surannées, continiianl à former « l'automate dialecticien, » 
il n'en est pas ainsi des savants libres et à peu près 
indépendants de l'Université. Un grand nombre, s'ils ne 
sont pas protestants, inclinent vers les doctrines nou- 
velles; le soin de leur sécurité, le besoin de s'assurer des 
imoyens d'existence les condanment h de nombreux dépla- 
Icements, à une vie nomade. Le changement de miheu, le 
/commerce avec les étrangers ne s'accordent guère avec 
/ l'immutabilité des doctrines; rien ne guérit des préjugés ou 
' des opinions toutes faites, comme la fréquentation des 
, hommes. C'est surtout pour ce motif que le sceptique 
"'^" Montaigne conseille à sou élève les voyages, comme le 
Meilleur complément d'éducation. 

Parmi ces humanistes voyageurs, ou plutôt cosmopo- 
lites, du seizième siècle, qui mériterait d'être cité avant 
Erasme? 

Bien que né à Rotterdam, ce n'est pas un Hollandais'; il 
est plutôt Français par le tour de son esprit indépen- 
dant, disons même Parisien ; car, malgré les mauvais 
souvenirs du collège de Montaigu, Erasme aime encore 
Paris qui sera toujours une de ses résidences préférées. 
C'est Erasme qui inspirera, tout en refusant de le diriger, 
la création du Collège de France à François I", mais il ne 
consentira pas plus à se fixer en France qu'auprès du pape 
Léon X, de Henri VIII d'Angleterre et de Charles-Quint. 
Erasme, dans sa jeunesse, a fréquenté les cours de ce cé- 

1. Il oonsidérail. l'idiome de son pays | çaise de M. I^. Massebieau, les Col- 
comme très nui.sible et parfaitonient loques scolaires du seizième siècle et 
iniilili!, Voy. l'intéressante thèse fran- I leurs aitteurs. (Paris, 1878, p. 3C.) 



INTRODUCTION. 9 

lèbre collège de Deventer ', qui a fourni les Etats du Nord 
de maîtres illustres. Cette confrérie de la vie commune, 
sous une apparence de vie monastique, avait répudié l'es- 
prit des couvents. L'enseignement secondaire y était com- 
plètement organisé, l'étude des classiques s'y était substituée 
à la scolastique. Celte illustre maison a inspiré de près ou 
de loin tous les programmes qui se sont affranchis de la 
routine du moyen âge. C'est donc faute de connaître l'esprit 
de cette co?!/?'^!? qu'on s'étonnerait outre mesure d'en voi!- 
sortir celui qu'on a appelé le Voltaire du seizième siècle. 
Erasme n'est pas seulement un satirique, un humaniste, il 
irâTpas^ seulement contribué avec Budé et autres savants 
à remettre en honneur l'étude du grec, c'est encore un 
pédagogue qui a donné des préceptes pour i'institutiop, 
d'un prince et même pour l'éducation des femmes.. Ce qu'il 
veut, c'est introduire dans l'éducation l'alliance de l'esprit 
antique et de l'esprit chrétien, la simplicité, la douceur, 
l'affection, l'indulgence-. Il a en horreur les abus de la sco- 
lastique et le jargon latin encore eu usage dans les écoles ^. 
Pendant que dans ses Adages (loi"), que Budé appelait le 
magasin de Minerve, il concentre la quintessence de l'anti- 
quité, la fleur des lettres païennes, il se moque spirituelle- 
ment dans son Cicëronien (1528) de cette érudition étroite 
refusant droit de cité à une expression latine que n'ait pas 
employée Cicéron. Erasme est le plus fin, le plus spirituel 
des humanistes, ce qui ne l'a pas empèclié de faire une 
place dans l'instruction à l'histoire, à l'histoire naturelle, à 
la géographie, et même aux mathématiques. On lui a, non 
sans raison, reproché de n'en point accorder aux langues 
étrangères; mais outre que lu hollandais n'est pas une 



1. Fondé par Gérard Groote, au qua- 
torzième siècle. 

2. C'est merveille de voir ces maî- 
tres faire rage et exercer un empire 
absolu non sur les bêtes, comme dit 
le poète comique, mais sur un âge qu'il 
faudrait couver de tendresses. Vous 
jugeriez non une école, mais un lieu de 
torture ; ce ne sont que féruies qui 
claquent, fouets qui cinglent, gémis- 



sements et sanglots, menaces épouvan- 
tables qui retentissent. Que voulez- 
vous que les enfants y apprennent, si 
ce n'est à détester l'étude? Et une fois 
que cette horreur de l'étude s'est em- 
parée d'eux dans l'âge tendre, devenus 
grands, ils en gardent le dégoût. {Du 
pueris statim ac Uberaliter instituendis. ) 
3. Voy. les Colloques scolaires du 
seizième siècle, de Massebieau, ouvrage 
déjà cité. 

1. 



10 RABELA.IS ET MONTAIGNE PÉDAGOGUES. 

langue littéraire, que l'allemand était encore en voie de 
formation et de transformation, ce ne fut pas alors un 
mince service rendu aux études, aux lettres, de combattre 
le jargon scolaire, le mauvais latin, c'est-à-dire le retour à 
^ Ta barbarie. Ilngjautpas oublier que le latin est à cette 
époque l'unique instrument de communication, de propa- 
garidB pour les savants. Montaigne recommandera jus- 
' tement l'étude de la langue nationale et même celle des 
peuples voisins, mais les savants qui ont restauré le latin, 
qui, sans se renfermer dans l'antiquité et se désintéressei- 
des aspirations de leur époque, ont expurgé la langue la- 
tine, ceux-là ont préparé, ou du moins facilité les elforts 
de la Renaissance, ils ont affmé un outil, le seul encore pos- 
sible, que la rouille des écoles menaçait de mettre hors 
d'usage. 

A ce titre, et à quelques autres encore, il est juste de ne 
pas oublier un modeste savant, Mathurin Cordier * . Non 
certes ce ne fut pas un novateur, ce maître qui ne veut 
laisser l'écolier parler français qu'avec sa mère, mais on a 
loué avec raison chez lui, la douceur, l'amour des enfants, le 
dévouement d'une carrière consacrée à l'éducation des écoliers 
jusqu'à l'âge de quatre-vingt-deux ans! C'est dans un âge si 
avancé qu'il mettaitla dernière main à ses Colloques^ œuvre 
restée classique pendant deux siècles, qui fit oublier tous les 
ouvrages de ce genre, merveilleusement appropriée à l'en- 
fance, d'une naïveté charmante, d'une irréprochable latinité. 
C'est dans le même es'prit que, trente-cinq ans auparavant, il 
avait publié un livre sur V Amendement du langage (1530). De 
tels services suffisent à justifier l'admiration que ses bio- 
«•raphes ont vouée à ce « Lhomond du seizième siècle, » 
pédagogue expérimenté qui n'aspira jamais qu'à descendre 
pour se tenir mieux à portée de l'âge qu'il aime et connaît, 
grand esprit, humble et modeste régent, qui invente les 
méthodes et les applique pendant plus d'un demi-siècle, ne 
demandant qu'un champ d'expériences, au dernier rang. 
Si Mathurin Cordier fut une sorte d'apôtre, un pédagogue 

1 Voy. Massebieau, ouvrage cité plus haut, et Jules Bonnet, Nouveaux 
liécits du seizième sièc/e (1S70). 



INTRODUCTION. 



11 



d'un sens pratique remarquable, il n'est pas le seul maître 
de la jeunesse digne d'un souvenir. Il ne faut trop nous 
laisser assourdir par les cris de ces « geaules » semées de 
tronçons d'osier sanglant dont parle Montaigne. Il n'en 
allait pas pnrtout comme au terrible collège de Montaigu. 
N'est-ce pas Montaigne lui-même qui nous apprend qu'à 
Bordeaux, André de Gouvéa fut « sans comparaison le plus 
grand principal de France » et l'on sait qu'il n'y a pas de 
grand principal sans régents intelligents et dévoués. Outre 
Mathurin Gordier, le collège de Guyenne ' qui vit sur ses bancs 
des élèves tels que J. Scaliger, Montaigne, son ami laBoëtie, 
et tant d'autres, a compté une élite de maîtres dont l'auteur 
des Essais se plaît à reconnaître le mérite. Un souffle vivi- 
fiant de la Renaissance semblait avoir passé sur cet établis- 
sement du midi. 

En ces dernières années, un maître de la jeunesse, auquel 
n'ont manqué pour cette tâche ni le talent ni l'expérience, 
a fait revivre dans une intéressante monographie, un de 
ces modestes réformateurs pédagogiques du seizième siècle, 
le protestant Claude Baduel^ Celui-ci renouvelle, ou plutôt 
crée le collège de Nîmes (1340). Baduel, non plus que Cor- 
dier, n'est un novateur audacieux ; tel n'est pas le rôle des 
professeurs chargés d'instruire la jeunesse , mais il a 
assuré par une méthode et un programme logiques les 
progrès de ses élèves. Au reste, ces programmes avaient été 
en partie rétligés sur un modèle éprouvé, celui du collège de 
Strasbourg, réorganisé par l'AUemand Jean Sturm ^, un 
des plus illustres pédagogues du seizième siècle. 

Si l'on estime que nous prêtons une importance exagérée 
à de modestes réformes pédagogiques, nous répondrons 



1. Voy. YHistoire du collège de 
Guyenne, par Gaullieur. (1 vol. Iq-S".) 

2. Claude Baduel et la Réforme des 
études an seizième siècle, par M. J. 
Gauffrès. (Paris, 1880, 1 vol. in-S".) 

3. Jean Sturm, né à Schleiden ou 
Sleide, enseigna à Paris. Calvin s'est 
inspiré de sa méthode pour organiser 
l'enseignement secondaire à Genève. 
Si nous ne devions nous borner dans 
ce tableau rapide et ne pas dépasser, 



les limites de la France, une men- 
tion parmi les grands pédagogues 
étrangers du seizième siècle serait 
due également à TEspagnol Vives, 
évêque de Valence, qui a consacré 
plusieurs traités à l'éducation des 
enfants des deux sexes. Dans son 
Institution de la femme chrétienne, 
il donne aux mères les conseils les plus 
pratiques et les plus élevés pour Tédu- 
c.ation des jeunes enfants. 



12 b/VbI':lais et Montaigne PÉiDACOGUES. 

qu'on risque quelque injustice à mesurer toujours les ser- 
vices rendus à l'éclat du nom et à la présomption de leurs 
auteurs, que les plus modestes tentatives, en un temps où 
triomphe l'orgueilleuse routine, prennent la valeur d'une 
héroïque témérité, que ces réformes ont fait leurs preuves 
<;a formant des générations d'esprits plus éclairés, plus 
droits, plus vigoureux. Enfin, si l'on marchande un intérêt 
aussi sympathique que le nôtre à de tels maîtres, à de 
simples régents, souvent nomades et fugitifs, imbus des 
doctrines nouvelles, nous répondrons que ces fécondes in- 
spirations, (]ue cette heureuse initiative portée dans les 
méthodes d'enseignement tiennent précisément à l'airran- 
chissementde leur intelligence. 

La philosophie, suivant l'expression consacrée, était in- 
vinciblement demeurée ci serve de la théologie. » Aristote 
i-ègne s'il ne gouverne pas, car son autorité, absolue en 
apparence, n'est que nominale, puisque l'on n'étudie que la 
lettre de son œuvre et qu'il est réduit au rôle de desservant 
de l'Eglise. Ce n'est pas tout, il est le miroir de la nature, 
il la remplace. Crevier l'a dit, dans son Histoire de l'Uni- 
versité de Paris : « On étudie la nature dans les écrits 
d'Aristote, mais non en elle-même. » 

liappeler l'omnipotence d'Aristote devenu dieu del'école, 
celui par lequel il faut jurer sous peine d'hérésie, n'est-ce 
pas rappeler du même coup son adversaire le plus acharné 
au seizième siècle, le savant, le philosophe qui brava les 
foudres du Parlement, de l'Université pour revendiquer les 
droits do la raison bannie des programmes de l'enseigne- 
ment public ? Si llamus n'a pas laissé par ses œuvres une 
trace profonde dans l'histoire des lettres et delà philosophie, 
son ellbrt n'en fut pas moins héro'ique. C'est un Français 
qui n'emprunte rien à l'étranger; son esprit d'indépendance 
et de revendication, il ne le doit qu'à lui-même, à son tem- 
pérament, à la trempe vigoureuse de son caractère. C'est 
avant tout un esprit libre, plus encore qu'un protestant, 
car si Luther et Calvin ont effrayé Erasme et Rabelais, Ra- 
mus a épouvanté Théodore de Bèze qui tenait encore pour 
les doctrines d'Aristote et les faisait enseigner. Sans doute 



INTRODUCTION. 13 

Pierre Ramus fat un batailleur obstiné, exagéré dans ses 
opinions, étrange dans quelques-unes de ses théories '. 
Mais ceux-là seuls renversent les vieilles idoles, alTrancbis- 
sent les esprits qui osent rompre en visière avec les pro- 
grammes surannés et braver les anatlièmes officiels. Ramus 
a mérité d'être appelé Parricide par le Recteur Galland ! 11 
le l'ut en effet, car le prédécesseur de Descartes, bien autre- 
ment hardi que lui, n'aspirait à rien moins qu'à tuer Aris- 
tote et renverser sa religion. Polémiste, homme d'action, 
réformateur dans toute l'extension du mot, esprit presque 
universel, savant dans toutes les sciences, Ramus ne se 
contente pas de mettre son éloquence au service de la phi- 
losophie, delà vouloir affranchir, il veut affranchir du même 
coup les professeurs qui l'enseignent "-. 

Presque tous -4Î0S réformateurs pédagogiques . sont des 
prudents, Erasme, Rabelais, Montaigne. Bien leur en prit 
dans l'intérêt même de leurs idées, témoin Ramus ; mais 
Ramus est un téméraire champion : lutteur invaincu, il ne 
pouvait être réduit au silence que par le poignard d'un 
assassin. 

Près d'un siècle sépare la publication des œuvres polé- 
miques ^ de Ramus de l'apparition du Discours de la mé- 
thode, tant la vérité est lente à se faire jour, tant il est vrai 



1. Par exemple lorsqu'il voulait ré- 
former et simplifier l'orthographe fran- 
çaise ea se fondant, non sur l'étymo- 
logie. mais sar la prononoialion si 
variable même de province a province. 

2. Acertissements au Boy sur la 
reformation de r Université de Pa/'is 
(1562). « Entre autres améliorations, 
Uamus proposait que, dans les facultés 
supérieures, les professeurs fussent 
astreints à fair-i eux-mêmes leurs le- 
çons; que les frais des actes qui pré- 
paraient à la licence e^ au doctorat 
fassent diminués ; que dans la Faculté 
de médecine on substituât la lecture 
d'Kippocrate et de Galion, et l'étude 
pratique de la science de guérir aux 
disputes qui, d'après l'ancien usage, 
occupaient les quatre années du cours; 
qu'en théologie, les questions frivoles 
et subtiles, si Tainement agitées par 
les scolastiques, fussent remplacées 
par des exercices pl'us fructueux, par 



des conférences et des sermons, par la 
liicture de l'Ancien Testament en hé- 
breu et du Nouveau en grec; qu'enfin 
dans les collèges dépendant de la Fa- 
culté des arts, les régents donnassent 
moins de temps à une explication 
sèche et aride des règles de l'art d'é- 
crire, qu'à la: lecture des textes origi- 
naux et à des travaux de composition. » 
Histoire de l'Université de Paris au 
dix-septième et au dix-huitième siècle, 
par Gh. Jourdain (1S62), p. 3. Ramus 
est le premier qui ait légué ses biens ù 
l'Université. Il fonda, par son testa- 
ment, une chaire de mathématiques et 
de sciences, dont le titulaire devait en- 
seigner, non selon l'opinion des hom- 
mes, mais selon la raison et la vérité. 
\"oir M. Waddinglon, liamus, sa vie, 
ses écrits et sas opinions.) 

3. Logique (154'3;. Remarques sur 
Aristote ; le Discours de la méthode 
de Descartes date de 1637. 



14 RABELAIS ET MONTAIGNE PEDAGOGUES. 

que la prudence va plus loin et plus sûrement à son but que 
la témérité ! Mais l'histoire n'en doit pas moins un souve- 
nir de pieuse gratitude à tous les vaillants qui, ayant entrevu 
la vérité, ont combattu pour son triomphe, (^est à ce titre 
que nous avons relevé, à côté de noms illustres, des noms 
plus modestes, confondant les rangs et la hiérarchie, ciian- 
celiers, recteurs de l'Université, simples régents de collège, 
savants de toutes conditions et de tout ordre qui ont essayé 
de combler l'ornière du moyen âge où s'attardaient les gé- 
nérations. 

' Rabelais et Montaigne dans leur entreprise d'affran- 
chissement ont donc eu quelques précurseurs, et, parmi 
leurs contemporains, des auxiliaires : leur voix plus vi- 
brante, plus persuasive, plus française ne fut que l'écho 
d'autres voix plus débiles ou plus modestes qui avaient trop 
souvent prêché dans le désert. Ni l'un ni l'autre n'ont, à 
vrai dire, inventé de nouvelles méthodes pédagogiques, à 
moins que l'on n'estime que, dans un siècle de sottise, de 
méthodes artificielles et de pédantisme, ce soit une nou- 
veauté de réclamer le retour à la simplicité, à la nature, à la 
logique. Ce qu'ils ont eu par-dessus tous, c'est le génie du 
bon sens, la haine de la sottise et leur droite raison a su 
revêtir les plus simples vérités d'un style incisif, satirique 
et populaire qui leur a donné cours, et les a fait pénétrer 
plus avant dans la nation. Le service est assez grand pour 
que de telles oeuvres demeurent un des titres de l'esprit 
français et soient offertes à la méditation de tous ceux qui 
aspirent à l'honneur d'enseigner les jeunes générations. 



Eugène Rëaume. 



ÉTUDE SUR RABELAIS 



Il y a dans Rabelais * deux hommes, le bouffon cynique 
elle philosophe profond, le moraliste réformateur, dont les 
hautes pensées ne peuvent inspirer qu'une crainte, celle de 
n'en pas faire apprécier dignement l'élévation. Il peut y avoir 
quelque inconvénient, au point de vue de la vérité absolue, 
à négliger volontairement l'un des côtés de l'homme, le 
bouffon joyeux, le Démocrite populaire, pour ne considérer 
^ que le savant et le philosophe sérieux ; mais ne pouvant tout 
prendre, il en coule peu de laisser le fumier, après en avoir 
tiré les perles les plus fines. La Bruyère, un fin connaisseur, 
dès le dix-septième siècle, indique nettement à ses lecteurs 
la nécessité de cette distinction et dans des termes qui ne 
laissent pas aux moins scrupuleux la licence de tout goûter 
dans le livre - : « C'est, dit-il, un monstrueux assemblage 
d'une morale fine et ingénieuse et d'une sale corruption; où 
il est mauvais, il passe bien loin au delà du pire, c'est le 
charme de la canaille; où il est bon, il va jusqu'à l'exquis 
et à l'excellent, il peut être le mets des plus délicats. » Nous 
pouvons nous fier au goût de La Bruyère ; cherchons et 
savourons ce mets exquis et délicat. 

Rabelais est devenu un personnage légendaire, presque 
aussi fantastique que les héros de son roman. La part du 
vrai est bien difficile à discerner dans sa biographie. 
Voltaire lui-même, si dédaigneusement sévère pour lui, 
nous met en garde contre ces anecdoctes (( imaginées par 



1. Nous empruntons la plus grande 
partie de celte étude à notre volume 
des Prosateuys français du seizième 
siècle. (Paris, Didier,' 1869.) Plusieurs 
détails biographiques ont été puisés à 
l'intéressante et substantielle noti'fl 



de Paul Lacroix. {JRabelais, Charpen- 
tier, 1S45.) Voir aussi la notice de 
M. Rathery, en tète de son édition de 
Rabelais, 1857. 

2. Chapitre i", des Ouvrages d-; ies- 
prit. 



1^ 



16 ÉTUDE SUR RABELAIS. 

des gens de la lie du peuple dans un ciibaret '. » Rabelais 
est né à Chinon, dans la grasse et plantureuse ïouraine. Son 
père était apothicaire, ou plulôt tenait une auberge à l'en- 
seigne de la Lamproie, N'était-ce pas bien là en vérité le 
berceau d'un franc buveur qui a chanté \e piot et la dive 
bouteille? Si le vin y était bon et douce la vie, il est 
probable que les exemples n'y étaient pas édifiants ; aussi 
son père l'envoya-t-il, dès l'âge de dix ans, à l'abbaye 
voisine de Seuillé. Là, s'il faut en croire Rabelais, et nous 
l'en croyons volontiers, comme le temps se passait « à 
boire, manger, dormir; à manger, dormir et boire; à dormir, 
boire et manger, » sans autre variété que dans l'ordre de 
ces exercices, il alla continuer, ou plutôt commencer ses 
études au couvent de la Rasmelte, près Angers. Puis il passa 
au couvent de Fontenay-le-Comte, en Poitou, de l'ordre de 
Saint-François, où il fit son noviciat et reçut la prêtrise 
vers loH, Là commencent les persécutions pour celui que 
nous ne voulons pas poser en martyr, car il est probable 
que des friponneries d'écolier, el même des plaisanteries 
irrévérencieuses, purent bien mettre au ban du couvent ce 
railleur sans vergugne. 

Disons aussi que les couvents, après avoir été longtemps 
le refuge de la science, le foyer de l'érudition, avaient sin- 
.i,'ulièrement dégénéré de ce glorieux passé. L'ignorance, la 
paresse, la superstition y avaient élu domicile. Les grands 
esprits au seizième siècle sont tous d'accord sur ce point : tous 
ceux qui y ont passé en sont sortis implacables ennemis des 
ordres religieux. Gomment Rabelais ne fùt-il pas devenu 
suspect, lui qui, au couvent de Fontenay, étudiait le grec 
avec passion, et, compagnon d'études de Pierre Amy, 
méritait les épilhètes les plus flatteuses du grand helléniste 
lîudé? Et d'abord, une descente faite dans sa cellule amène 
la confiscation de ses livres grecs, de ce grunoire dont l'in- 
troduction en France coïncidait à peu près avec l'apparition 
du luthéranisme. Un beau jour, Rabelais disparaît lui- 
même. Vinpace, la prison souterraine, le tombeau allait 

I. Lettre sur Fr. Rabelais à Mgr le prince de Brunswick, 1767. t. XXXIV, 
Ed. Lequicn. 



ETUDIi SUR RABELAIS. 1 ' 

triompher de ce frondeur, de ce savant qui violait insolem- 
ment toutes les règles du couvent. Heureusement Rabelais, 
par sa science et sa joviale humeur, avait su se concilier 
des amis puissants, Geoffroi d'Estissac, prieur de Légugé, 
les quatre frères du Bellay, ses camarades de la Basmette, 
qui, parvenus aux plus hautes dignités de l'Église et de 
l'État, coumront toujours leur condisciple de leur amical 
patronage. Pour le moment, ce fut le bon André Tiraqueau, 
lieutenant général au bailliage de Fontenay, qui tira son 
jeune ami des mains de ses ennemis. En 1524, un induit 
grâce exceptionnelle) de Clément VII autorise Rabelais à 
entrer dans l'abbaye bénédictine de Maillezais, en Poitou. 
f]n réalité, aucun ordre mendiant ou bénédictin ne conve- 
nait à cet esprit indiscipliné; ce qu'il lui fallait c'était la 
liberté, le monde, les voyages. Aussi ne tarde-t-il pas à 
rentrer définitivement dans le siècle avec Ihabit de prêtre 
sécnber. Quant aux moyens de vivre, ses protecteurs y 
pourvoiront, et Rabelais sera parfois obbgé de leur rap- 
peler humblement que sa bourse est vide, qu'il est à bout 
de ressources. 

Le temps qu'il passa dans la familiarité du bon évèque 
de Maillezais, Geolîroi d'Estissac, en son château de Légugé, 
fut l'époque la plus heureuse et la plus calme de sa vie, et 
c'est là sans doute qu'il rêva pour la première fois les 
aimables loisirs de son abbaye de Thélème. Mais la liberté 
de pensée avait alarmé le pouvoir, et surtout les ombrageux 
gardiens de la tradition : le Parlement et la Sorbonne 
donnent le signal. En avril 1530, Louis Berquin est brûlé 
en place de Grève. Dès lors, chacun dut songer à soi, 
chercher son salut dans le silence ou dans la fuite. Il était 
bien difficile à ces indépendants de dissimuler, et nous en 
verrons, comme Berquin, préférer la mort au silence ou à 
la rétractation. Rabelais n'est pas du nombre, il maintient 
son avis « jusqu'au feu exclusivement. » Le bûcher est un 
argument auquel il n'entend pas répliquer. Montaigne, lui 
aussi, est attaché à la vérité « en deçà du feu. » En présence 
de ce danger et sans doute sur les conseils de Budé impuis- 
sant à conjurer l'orage, Rabelais dit adieu à cette douce vie 



18 ÉTUDE SUR RABELAIS. 

de Touraine et de Poitou et s'en va étudier la médecine 
dans la Faculté déjà célèbre alors de Montpellier. Mais cet 
étudiant de quarante-deux ans était déjà un maître; il 
venait apprendre, déjà capable d'enseigner. A l'aide d'un 
manuscrit grec qu'il possédait, le candidat corrige devant 
un auditoire émerveillé la version latine des Aphorismes 
d'Hippocrate dont il devait bientôt donner une édition 
savante. Ni l'âge de la maturité, ni ces succès scientifiques 
n'empêchaient le nouveau bachelier de s'amuser avec ses 
amis et de jouer avec eux « la comédie morale de celui qui 
a épousé une femme muette^ » comédie dont Molière 
reprendra l'idée dans son Médecin malgré lui. A ce séjour à 
Montpellier se rattachent deux anecdotes : la comédie des 
langues dont Rabelais a consacré le souvenir dans son livre ' 
et la tradition de la robe du bachelier. 

Envoyé auprès du chancelier Duprat pour soutenir près 
de lui quelques intérêts de la Faculté et n'en pouvant 
obtenir auilience, il imagine de se promener devant son 
liôtel dans un costume ridicule. Duprat lui dépêche un 
page auquel Rabelais répond en latin ; à un autre il parle 
grec, à un troisième espagnol et ainsi successivement 
l'envoyé de Montpellier met à contribution son vocabulaire 
allemand, anglais, italien, hébreu, jusqu'à ce que le chan- 
celier, émerveillé de tant de science, envoyât chercher le 
spirituel polyglotte qui ne manqua pas de couronner sa 
mission par un succès complet. Au moins cette anecdote, si 
elle n'est pas vraie, est-elle de bon goût et de celles qu'on 
peut citer. 

En souvenir du passage de Rabelais à la Faculté de Mont- 
pellier, il a été jusqu'au dix-huitième siècle de tradition d'y 
faire endosser au candidat du dernier examen une robe, la 
robe que Rabelais avait lui-même portée; mais chaque 
bachelier voidant en conserver un morceau comme souvenir 
du facétieux savant, la robe, diminuée chaque année, ne 
descendit bientôt plus que jusqu'à la ceinture et dut être 
renouvelée plusieurs fois. 

1. Rencontre de Pantagruel et de l'anurf/e, liv. II, ch. ix. 



ÉTUDE SUR RABELAIS. 19 

Rabelais quitte Montpellier avant d'y avoir reçu le grade 
de docteur, se rend à Lyon vers l'an 1532, sans doute sur 
les instances de ce même Etienne Dolet, qui devait être 
brûlé plus tard, et se fait correcteur d'imprimerie. On sait 
la science profonde qu'exigeait ce métier à cette époque 
d'érudition. Cette année même il pidjlie à Lyon une édition 
de plusieurs traités d'Hippocrate et de Galien. Ce serait, 
raconte-t-on, pour consoler un éditeur de l'insuccès de cette 
publication savante qu'il aurait fait imprimer les Grandes 
et inestimables chroniques du grand et énorme géant Gar- 
gantua^ etc., etc. (1332), petite facétie qui n'est qu'une 
faible ébauche de son premier livre ou plutôt n'a guère de 
commun avec lui que le nom du héros déjà popularisé, dès 
longtemps, par la tradition légendaire. Nous n'avons pas à 
entrer dans les discussions des bibliophiles à ce sujet; 
toujours est-il que cette chronique garganUiine répondit à 
l'attente de son auteur. Il annonce dans son prologue de 
Pantagruel a qu'il en a été plus vendu par les impri- 
meurs en deux mois, qu'il ne sera acheté de bibles en neuf 
ans. )> 

L'ébauche primitive augmentée, réimprimée, devint le 
Gargantua définitif qui fut suivi, en 1333, du premier livre 
de Pan^a^rwe/ (c'est le second de l'œuvre de Rabelais). Dans 
ces deux premiers livres, il faut distinguer deux sources 
d'inspiration : les grands coups d'épée,la ruine elle sac des 
villes, la défaite des géants, les têtes coupées et replacées 
sur les épaules, l'antithèse de ces corps gigantesques, de 
ces forces colossales aux prises avec la faible humanité 
(antithèse remise en œuvre par le spirituel auteur de Gul- 
liver), inventions bizarres, éternel amusement des enfants 
et du peuple, qui firent auprès du vulgaire la fortune du 
livre. L'auteur en flattant le goût public, alors très grossier 
en dehors du monde savant, n'était pas fâché de railler (que 
ne raillait-il pas?) ces instincts de chevalerie attardée et ces 
Amadis ridicules que réhabilitait à la cour du roi chevalier 
la plume du traducteur Herberay des Essarts ^ . On pourrait 

1. Sur Tordre de François I", Her- 1 Tespagnol V Amadis des Gaules, qui fit 
beray des Essarls avait traduit de | fureur à la cour. Sur vingt-quatre 



20 ETUDE SUR RABELAIS. 

(]ire que Rabelais prépare, annonce l'œuvre de Cervantes, si 
le commun des lecteurs avait vu dans le Pantagruel une 
attaque contre une institution vieillie, mais ils s'amusèrent 
naïvement, sans arrière-pensée en ce sens, à ces grotesques 
histoires relevées de gros sel et de crudités gauloises. 
"'" Tout ce qui a trait à la naissance, l'enfance, l'éducation 
do Gargantua et de son fils Pantagruel est l'œuvre d'un 
\ philosophe. Dégagez ces chapitres de quelques fictions fan- 
V tastiques et exagérations houffonnes, vous y découvrez un 
sens profond, un enseignement qui n'a pas encore perdu 
son à-propos. Rabelais a soin d'ailleurs de nous prévenir 
dans son prologue du premier livre : « Veites vous oncques 
chien rencontrant quelque os medulaire? C'est, comme dict 
Platon, la beste du monde (la) plus philosophe. Si veu 
l'avez, vous avez pu noter de quelle dévotion il le guette, de 
quel soin il le guarde, de quelle ferveur il le tient, de quelle 
prudence il l'entomme, de quelle affection il le brise et de 
quelle diligence il le sugce. Qui l'induict à ce faire? Quel est 
l'espoir de son estudè? Quel bien prelend-il? Rien déplus 
qu'ung peu de mouelle. » Imitons la bête philosophe, cassons 
l'os et goûtons la moelle rabelaisienne. 

Yoyoïis d'abord ce qu'une éducation bien entendue saura 

faire de Gargantua. Ce géant * né au milieu d'une orgie, avec 

tous les instincts licencieux de sa race et de sa colossale 

nature, se vautre dès ses jeunes années dans la fange des 

sept péchés capitaux et ce n'est pas le sophiste Holoferne ni 

ses pareils qui le tireront du bourbier. Avec eux il met cinq 

ans et trois mois rien qu'à apprendre son alphabet et sort 

de leurs mains « fou, niays, tout resveuret rassoté. » Il est 

grand temps qu'apparaisse Ponocrates ; rude sera sa tâche 

--aggravée par la sottise de ses prédécesseurs. Nous voici en 

1 présence de deux plans d'éducation, celle du moyen âge 

\ représentée pur Holoferne, celle de la Renaissance par Pono- 

>/y crates. Encore faut-il ajouter que Rabelais sur certains 

■^ points est en avance sur son siècle et c[ue, pour les avoir 

livres, dont se compose ce roman de | \.\o\i' Rabelais, Etude sur le seisième 
chevalerie,lrois seulement étaient écrits iiécZe, par Alfred Mayrargues ; Paris, 
en espagnol, les aulros en français. • Uachette, 1S68. 



ÉTUDE SUR RABELAIS. 21 

précédés, il n'en voit pas moins plus loin que Montiiigne, 
Charron et antres. Dès les premières lignes, nous sentons 
la prudence de l'homme expert qui sait ménager les transi- 
tions : (( Quand Ponocrates cogneut la vitieuse manière de 
vivre de Gai'gantiTâT^'dôtiljera aultrement le instituer eu 
lettres; mais pour les premiers jours le toléra, considérant 
que nature ne endure mutations soubdaines sans grande 
violence ^.. Pour mieulx lui faire oublier ce qu'il avait 
apprins soubz ses anticques précepteurs, l'introduisoit es 
compaignies des gens sçavans qui là estoient, par l'émula- 
tion desquelz luy creut l'esperit et le désir d'estudier aultre- 
ment et se faire valoir. Apres, en tel train d'estudele mist-?. 
qu'il ne perdoit heure quelconque du jour- : mais tout son' 
temps consommoit en lettres et honneste sçavoir.S'esveilloit 
doncques Gargantua environ quatre heures du matin-... 
Puis luy estoit leue quelque pagine de la divine Escripture, 
haultement et clerement, avecques prononciation compé- 
tente a la matière, et a ce estoit commis ung jeune paige 
natif de Basché, nommé Anagnostes (lecteur). Selon le 
propous et argument de ceste leçon, souventes foys se 
adonnoit a révérer, adorer, prier et supplier le bon Dieu, 
duquel la lecture monstroit la majesté et jugemens merveil- 
leux. Puis son précepteur repetoyt ce qu'avoit été leu, luy 
exposant les poincts plus obscurs et difficiles. Eulx, retour- 
nans, consideroyent Testât du ciel, si tel estoit comme 
l'avoyent noté au soir précèdent : en quelz signes entroit le 
soleil, aussi la lune pour ycelle journée. Ce i'aict, estoit 
habillé, pigné, testonné (coiffé), acoustré et parfumé, durant 
lequel temps on luy repetoit les leçons du jour d avant. Luy 
mesme les disoyt par cueur, et y fondoit quelques cas pra- 



r 



1. Liv. I", ch. xxin. 

2. Le jour ne suffit pas à remplir un 
tel proirramme, qui semble, en quelque 
sorte, celui des fervents écoliers de la 
henaissancp : mais ce n'est pas ici une 
utopie, n faut lire par quel noviciat, 
sous la discipline de Jean Daurat, 
passèrent Ronsait et ses amis Baïf et 
Belleau. Quelques années auparavant, 
vers 1548, Henri de Mesmes, un an- 
cêtre du premier président, étudiait 
le droit à Toulouse, avec son précep- 



teur et son frère, sous la conduite d'uu 
vieux gentilhomme. « Nous étions, 
dit-il, debout à quatre heures — on 
le voit, c'est l'heure réglementaire — 
et ayant prié Dieu, allions a cinq 
heures aux éludes, nos gros livres 
sous le bras, nos éoritoires et nos 
chandeliers à la main... » et les éludes 
continuent de ce train jusqu'au snir. 
(Cité par Rollin, Traité dex éludes. 
liv. 11. ch. II, art. l"'; Paris, Firuiin 
Uidot, t. 1", p. 15S.J 



22 ÉTUDE SUR RABELAIS. 

ticques, concernans Testât humain... puis par trois bonnes 
heures luy estoit faicte lecture. Ce faict, en prés jouoyent a 
la balle, a la paulme, galantement s'exerceans le corps, 
comme ils avoient les âmes auparavant exercé. Tout leur 
jeu n'estoit qu'en liberté... Cependant, monsieur l'appétit 
venoit et par bonne opportunité s'asseoyent a table. Au 
commencement du repast, estoit leue quelque histoire plai- 
sante des anciennes prouesses, jusqu'à ce qu'il eust prins 
son vin. Lors (si bon sembloyt) on continuoyt la lecture, ou 
eommençoyent a deviser joyeusement ensemble, parlans, 
pour les premiers motz, de la vertu, propriété, efficace et 
nature de tout ce qui leur estoit servi a table : du pain, du 
vin, de l'eaue, du sel, des viandes, poissons, fruicts, herbes, 

racines et de l'apprest d'ycelles Puis, après s'estre 

escuré les dens avecque racine de lentisque, lavé les mains 
et les yeux de belle eaue fraische, rendoyent grâce a Dieu 
par quelques beaux canticques t'aie ts a la louange de la 
munificence et bénignité divine. Ce faict, on apportoit des 
cartes, non pour jouer, mais pour y apprendre mille petites 
gentillesses et inventions nouvelles, lesquelles toutes avoient 
rapport a l'arithmétique... et non seulement d'icelle, mais 
des aultres sciences mathcmaticques, comme géométrie, 
astronomie et musicque. » 

Puis vient l'équitation, l'art de la chevalerie^ entendu dans 
son sens propre, « car, dit Rabelais, c'est resverie de rompre 
dix lances en tournoy ou en bataille ; ung charpentier le 
feroit bien -, mais louable gloire est d'une lance avoir rompu 
dix de ses ennemis. » Suivent alors tous les exercices, 
voltige, saut^ natation, chasse a courre, maniements de 
toutes armes. Pour (fortifier) les nerfs, on luy avoit fait 
deux grosses saulmones de plomb, chascuue du poy (poids) 
de 8700 quintaulx, lesquelles il nommoit altères. Ycelles 
prenoyt de terre en chascune main et les eslevoyt en l'acr 
au-dessus de la teste, les tenoyt ainsi sans soy remuer Iroys 
quarts d'heure et dadvantaige, qui estoit une force inimi- 
table.» Enfin, et nous abrégeons, tant cette journée est bien 
remplie, trop remplie, après visite aux compagnies de gens 
de lettres ou de gens qui eussent vu pays estranger, après 



ÉTUDE SUR RABELAIS. 23 

avoir au lieu du logis le plus découvert veu la face du ciel, 
noté les comètes, figures, situations, aspects, oppositions 
et conjonctions des astres, récapitulé briefvement l'employ 
de la journée, enfin « prioyent Dieu le créateur en l'adorant 
et ratifiant leur foy envers luy et le glorifiant de sa bonté 
immense ; et luy rendant grâce de tout le temps passé, se 
recommandoyent a sa divine clémence pour tout l'advenir. 
Ce taict entroyent dans leur repos. » L 'air éta it-il pluvieux, 
le temps n'était pas perdu, on allait voir lapidâirës7ôrfé\res, 
monnoyeurs^ tisserands, horlogers, miroitiers, etc., appre-' 
nant et considérant l'industrie et invention des métiers, 
sans compter les leçons publiques, plaidoyers des gentils 
avocats, sermons des prescheurs évangéliques*. Pour •*'' 
re poser , son élève de cette véhémente contention des esprits, -^ 
Ponocrate (( advisoit une fois le moys quelque jour bien 
clair et serain, auquel bougeoyent (sortaient) au matin de 
la ville, et alloyent a Gentily, ou a Beloigne, (ju a Mont- 
Rouge, au Pont-CharantOD, ou a Vanves, ou a Saint-Clouc. 
Et la passoient toute la journée à faire la plus grande chiere 
dont ils se pouvoienl adviser ; raillans, gaudissans, beuvans 
d'autant; jouans, chantans, dansans, se veautrans en 
quelque beau pré, denicheans des passereaulx, prenans des 
cailles, pesclians aux grenouilles et escrevisses. ;) Heui'eux 
temps pour les écoliers où la vraie campagne était aux 
portes de Paris, où l'on prenait des cailles à Montrouge et à 
Boulogne ! Cette réminiscence d'Hippocrate, qui recom- 
mande une petite débauche mensuelle, risque de scandaliser^ 
les délicats. INlais^pour se « veautrer, » élève et précepteur, 
d'une façon un peu libre, sur un beau pré, loin des livres, 
le temps n'était pas perdu, car ils récitaient par cœur quel- 
qugs plaisants vers de l'agriculture de Virgile ou d'Hésiode^ 
(c'est-à-dire des Géorgiques ou des Travaux et des Jours), 
ou mettaient quelques épigrammes latines par rondeaux et 
ballades en langue française. Nous avons supprimé, chemin 
faisant, quelques soins d'hygiène et de santé, notre éduca- 

1. C'est-à-dii-e, des Réformés. Il est | chapitres qui s'y rapportent nous ra- 
à remarquer que cette éducation est I mènent à la période quasi-protestante 
plus protestante que catholique. Les I de la vie de Rabelais. 



24 ÉTUDE SUR RABELAIS. 

Leur esl un médecin, et aussi quelques polissonneries, car 
Rabelais, au milieu des plus sérieux entretiens, vous déroute 
par une bouffonnerie et un gros éclat de rire ; mais, à cela 
près, que penser d'un pareil plan qui a tout concilié, tout 
embrassé, tout alevine ?Repoi'Iôns-n^^^ à la première 
nioitié du seizième siècle; nous sommes encore en pleine 
scolaslique, la jeunesse est encore livrée aux pédants armés 
de logique jusqu'aux dents, u aux suppôts crottés et enfumés 
du barocco et du baralipton, » crasseux, féroces « enivrés 
jT^en leur colère, » comme dira Montaigne. Quelle révolution 
dans les vieux programmes que ce mélange habile de douce 
et vraie piété en présence des grands spectacles de la nature, 
d'exercices à part égale du corps et de l'esprit qui rappelle 
-. , l'éducation des jeunes Grecs, quel soin de science pratique 
'i ( vue et prise sur le fait et quel contraste avec cette science 
(__de mots et de pure théorie qui ne dit rien aux sens, rien à 
l'imagination, rien au cœur de l'élève! Combien l'on aime 
celte Providence démontrée à l'enfant sous un beau ciel 
étoile, ce qui n'exclut pas les grâces, ie bénédicité de la 
bonne vieille foi de nos pères, et rappelle le Pater nostre de 
'li^_ M<nitaigne. Rousseau remplacera cette bonhom ie par une 
^,,^jixjz philosophie apprêtée, froide et pédan tesque.TTsonge moins 
à élever un enfant qu'à protester contre la société. Qu'on 
yûmo, ces violents et virils exercices qui détendent l'esprit, 
fortifient le corps et font des hommes sains et vigoureux ; 
I ces visites aux fonderies, aux ateliers où « l'on donne le vin » 
'; aux ouvriers pour leur payer les leçons qu'on leur dérobe, 
et jusqu'à ces joyeux ébats sur l'herbe où le maître oublie 
une fois par mois (ce n'est pas trop) sa gravité, et se refait 
enfant avec son écolier ! Tout cela est si vrai, si juste, si 
conforme à la nature des choses et des besoins, que de nos 
jours, en dépit des vieilles traditions du moyen âge dont 
nous avons longtemps traîné quelques bouts de cliaines, de 
graves et sérieux amis de la jeunesse ont réclamé pour 
alléger les tâches et le joug, pour redresser les corps ployés 
: sous la discipline, un peu de cet air, de cette liberté, de 
' cette franche gaieté que Ponocrate prodiguait au jeune 
Gargantua. Ces légitimes revendications ont été favorable- 



ÉTUDE SUR RABELAIS. 25 

ment accueillies, à la grande joie des mères de famille, des 
enfants, au grand profit de tous; la conciliation s'est faite 
entre la tradition surannée et le progrès raisonnable. Des 
juges experts sont allés voir ce qui se passe chez nos voisins, 
Allemands et Anglais. Les profitables exemples, qu'il 
s'agisse de pédagogie ou d'autre chose, sont à imiter de 
quelque part qu'ils viennent ; ajoutons que, sans passer la 
Manche ou le Rhin, nous n'avions sur bien des points 
qu'à ouvrir notre ^ieux Rabelais. — __ 

Gargantua, formé à si bonne école, ne peut manquer de l 
bien faire élever son fils Pantagruel qui accomplit son tour \l] w^ 
de France, demandant à chaque ville ce qu'elle peut four- / ^^^ 
nir à son éducation. Sans insister trop longuement sur ' 
cette question, notons seulement deux chapitres mié-^\J_ 
ressants : la rencontre de l'écolier limousin* et la belle C^'-.- 
lettre de Gargantua à son fils-. « D'oii viens-tu à cette 
heure? » demande Pantagruel à l'écolier. « De l'aime, 
inclyte et célèbre académie que l'on vocite Lutece. » <( C'est- 
à-dire je viens de la vénérable, illustre et célèbre académie 
qu'on nomme Paris. » La conversation continue sur ce ton; 
Pantagruel poussé à bout saisit à la gorge et veut écorcher 
ce drôle qui écorche le latin et pense ainsi pindariser. 
Ronsard et Joachim du Bellay, le neveu des protecteurs de 
Rabelais, ne s'y méprirent pas et se reconnurent dans le 
Limousin. Pour venger sa muse (( en françois parlant grec 
et latin, » le prince de la Pléiade eut le tort d'insulter 
Rabelais mort, car vivant il en eut peur, et d'invectiver (c le 
galant buvant nuit et jour. » Insultes vulgaires, misérables 
représailles qui n'atteignent ni Erasme, accusé lui aussi 
d'aimer le bon vin, ni Rabelais, qui ne s'en défend pas^. On 
cite sans cesse ce premier vers de Pindare : (( L'eau est une 
chose excellente. » Autant vaut la franchise d'Horace qui 
refuse aux buveurs d'eau le don céleste de poésie. 

Mais, revenons au sérieux, et pour cela citons quelques 



1. Liv. II, ch. VI. 
'2. Liv. II, ch. vm. 
3. Pour bien des gens encore, Ra- 
RABELAIS ET MONTAIGNE. 



bêlais n'est qu'un ivrogne cynique; il 
n'y a qu'un mot à répondre : conciliez 
ces goûts crapuleux avec ses illustres 
amitiés et son universelle érudition. 



V 



26 ETUDIÎ SUR RABELAIS. 

lignes de la belle lettre de Gargantua • à son fils : 11 débute 
par des actions de grtàces à la Providence qui a voulu que la 
vieillesse des parents refleurît en la jeunesse des fils. 
« Comme en toy demeure l'imaige de mon corps, si pareil- 
lement ne reluisoyent les mœurs de l'ame, on ne jugeroit 
que tu as guardé précieusement l'immortalité de nostre nom 
et le plaisir que je prendroys ce voyant seroit petit, consi- 
dérant que la moindre partie de moy, qui est le corps, 
demeureroit, et la meilleure, qui est l'ame et par laquelle 
demeure nostre nom en bénédiction entre les hommes, 
seroit dégénérante et abastardye. » Platon en ses plus beaux 
/dialogues, Gicéron s'adressant à son fils. Tacite rendant 
..hpmmage à la mémoire de son beau-père Agricola, ne 
tiennent pas un langage plus élevé, plus majestueux. Sur le 
chapitre des études recommandées à ce fils, c'est toujours 
même esprit, même universalité, langues grecque, latine, 
arabe (Rabelais lui aussi avait trouvé le temps d'apprendre 
l'arabe à Rome), sans néghger la connaissance des faicts de 
\ nature : « Je veulx que tu t'y adonnes curieusement, qu'il 
•^ n'y ait mer, rivière, ny fontaine dont tu ne connoisses les 
poissons; tous les oyseaulx de l'aer, tous les arbres, 
arbustes, et frutices des forestz, toutes les herbes de la 
terre, tous les metaulx cachés au ventre des abysmes, les 
pierreries de tout Orient et Midi, rien ne te soitincongneu. » 
Ces lignes sont datées de Utopie^ c'est-à-dire pays imagi- 
naire", et non sans raison, car l'ambition paternelle embrasse 
un plan bien vaste pour qu'il soit possible même au savant 
précepteur Epistemon de le réaliser : Quoi qu'il en soit, de 
telles idées, |un plan qui, dès le seizième siècle, réunit tout 



1. On a remarqué judicieusemi-nt 
que celle letlre achève le plan d'une 
éducation où ne se faisait pas encore 
assez sentir l'influence de la Kenais- 
sance. « Avec Ponocrates (précepteur 
de Gargantua), nous sortions à peine 
des temps gothiques et scolastiques; 
les œuvres les plus exquises des an- 
ciens ne sont pas encore entre les 
mains des jeunes gens; les poètes et 
les moralisles de la Grèce et de Rome 
sont moins connus que Pline, Athé- 
née, Galion, Hippocrate, les livres de 



physique et de logique d'Arislote. Les 
humanités sont loin encore; la grande 
érudition du seizième siècle est à ve- 
nir; l'étude du grec, les langues et les 
antiquités de l'Orient juif et arabe ne 
seront abordées qu'au temps de Panta- 
gruel. Gargantua déplorera d'une fa- 
çon bien touchante de n'avoir pu goû- 
ter, en son adolescence, à ce u sçavoir 
" libéral et honeste » qui ornera 'l'àme 
de son fils. " [Rabelais, la Renaissance 
et la Réforme, par Emile Gebhurt. 
Paris, Hachette, 1877, p. 226-27.) 



ÉTUDE SUR RABELAIS. 27 

ce que le nôtre s'efforce de concilieFfuiie si complète concep- 
tion de l'éducatiortldoivent faire pardonner bien des sottises 
triviales et insensées aux yeux des juges les plus sévères. 

Sans avoir la prétention d'être complet, tout en poursui- 
vant la biographie de Rabelais, interrogeons-le encore sur 
deux questions, les.cj3uvents et.la gueixe. 

Rabelais avait déjà visité Rome, ce rêve de tous les 
savaats, en 1534, à la suite de son protecteur Jean du Bellay, 
évêque de Paris. Il y retourne précipitamment, par mesure 
de prudence, deux ans après et obtient du pape pleine et 
entière absolution de toutes ses irrégularités, avec permis- 
sion d'exercer gratuitement la médecine. De retour à Mont- 
pellier, il prend le grade de docteur. La persécution s'est 
ralentie, un instant de calme laisse Rabelais, qui a pris 
d'ailleurs ses sûretés du côté de Rome, jouir <( des, plaisirs 
honnestes d'agriculture et de vie cbampestre n dans le couven t 
de Saint-Maur des Fossés dont la libéralité de du Bellay la 
fait chanoine. Mais ce n'est là qu'une courte trêve. L'im- 
primeur Dolet était brûlé sur la place Maubert en 1543 ; 
Bonaventure Despériers, l'auteur du Cymbalum mundi^^ 
n'évite l'année suivante un sort pareil qu'en se jetant sur son 
épée; en 1545, Marot, le gentil Marot, le poète favori de 
François I", repart pour l'exil. Le croirait-on, c'est ce 
moment que Rabelais choisit pour mettre sous presse le tiers 
(troisième) livre de son œuvre satirique. La colère l'empor- 
tait sur la prudence, il voulait venger ses amis, et, contra- 
diction plus étrange que son audace, François P"" signait le 
privilège du deuxième livre de Pantagruel qu'on a supposé 
rédigé par l'auteur lui-même. Rabelais accepte ouvertement__^ 
la guerre contre tous ses ennemis ; ce n'est plus ^Alcofribas ; 
N asier ( anagramme de François Rabelais), c'est François j^ 
Rabelaisqûl signe son œuvre. Nous savons bien que la 
témérité se dissimule sous le voile de la plaisanterie, mais 
le voile est bien transparent ! Caractère étrange, aussi indé- 
chiifrable que son bvre, mélange d'audace et de diplomatie, 
de prudence et de témérité ! Certes Rabelais en a pensé et 

1. Dialogues piquants, et railleurs, | dépassait celle de ses Nouvelles rc- 
tont rabelaisiens, dont la hardiesse I rrcntinii.'! rt joyeux devis. 






28 ÉTUDE SUR RABELAIS. 

écrit cent fois plus qu'il ne fallait pour mériter le bûcher 
aux' yeux des sorbonnistes et surtout des moines; mais, 
outre cet art de jeter h la face des gens de grosses vérités 
tout en boutfonnant comme Triboulet, il pressent l'orage et 
connaît le chemin de l'Italie ; il sait disparaître à temps, 
sauf à bondir inopinément dans l'arène avec un gros et ter- 
rible rire qui paralyse et cloue sur place ses adversaires. 
Remarquez, car Rabelais n'a l'étoffe ni d'un héros ni d'un 
martyr, qu'il sait pouvoir compter sur des alliés : si le Parle- 
ment, la Sorbonne, si le bas clergé, si les ordres mendiants 
l'ont en haine, les prélats, le pouvoir royal et la coui* à 
certains moments sont désarmés, pensant qu'un homme qui 
rit n'est pas à craindre, et le prennent sous leur protection; 
deux papes même l'ont couvert, comme d'un bouclier, de 
leur indulgence et ont souri de ses hardies jovialités. Il y a 
chez Rabelais du paysan tourangeau, sa rusticité fait 
illusion sur sa malice; les délicats s'y trompent, les libres 
penseurs feignent de s'y tromper. Dans le troisième livre, la 
parodie burlesque des romans de chevalerie fait place à un 
cadre plus large : c'est la critique du monde entier, la 
(J , comédie humaine toujours assaisonnée de gros sel. Panta- 
r!r /'^gruel n'est plus le héros du livre, c'est Panurge, son com- 
Y I pagnon de voyage, (( ce Gil Blas du seizième siècle » qui 
" pourrait bien être Rabelais lui-même, plein d'inventions 
subtiles et ordurières, mangeant son blé en herbe, louant 
presteurs et débiteurs, toujours machinant quelque ruse 
contre les sergents et le guet *, se forgeant parfois, au gré 
de sa fantaisie, un âge d'or qui le fait pleurer de tendresse, 
toujours rieur et railleur, hardi en paroles, poltron dans ses 
actes, ne devenant un peu somlire et incertain qu'en 
songeant pour lui à la grande question du mariage, au 
demeurant le meilleur fils du monde. Cependant Rabelais 
jetait reparti pour Rome en qualité de médecin ordinaire du 
cardinal du Bellay, qui vit son crédit s'évanouir à la mort 
de François P"" et dut céder le pas au cardinal de Lorraine, 
après l'avènement de Henri II. Un religieux. Puits- Herbault, 

1. Liv. n, ch. xvt. 



ETUDE SUR RABELAIS. 29 

faisait rage contre Rabelais et avait juré de venger d'un 
coup tous les couvents; l'air était plus sain à Rome pour 
notre auteur. Des fêtes splendides données dans la ville des 
papes en 1550, pour la naissance d'un fds du roi de France, 
fournirent au cardinal disgracié et à son médecin l'occasion 
de flatteries délicates à l'adresse de la vraie reine, Diane 
de Poitiers; si bien que Rabelais, nommé à la cure de 
Meudon (1551) parle double choix de du Bellay disgracié et 
du cardinal de Guise, le favori du moment, sut s'appuyer 
sur la double protection des deux rivaux. La gratitude de 
Diane de Poitiers n'était pas un appoint trop considérable 
dans la lutte que fît éclater la publication du quatrième 
livre. Les moines, les procureurs, l'Eglise, Rome, le pape 
étaient pris à partie par l'incorrigible railleur. Henri II 
intervient à propos et arrête les représailles des théologiens 
et du Parlement. Notons cependant que si les excès sont 
attaqués, les dogmes principaux de l'Eglise sont respectés, 
ou du moins ne sont pas discutés. Ce n'est qu'au cinquième 
livre, publié après sa mort et qui ne lui appartient peut-être 
pas complètement, qu'il a peint sous le nom de VJsle 
sonnante Rome et la cour papale. Dans les quatre premiers, 
ce sont presque toujours les moines, leur ignorance, leur 
ivrognerie qui exercent la verve de Rabelais. Calvin, un 
instant, crut pouvoir compter sur lui, comme Luther sur 
Erasme, et se faire une alliée de cette plume terrible. Nous 
connaissons Calvin; est-il étonnant que l'austère Calvin 
n'ait pu s'entendre avec le jovial Rabelais? Cette réserve 
fut-elle de la part de ce dernier acte de prudence et calcul ? 
Nous l'ignorons, mais tandis que Calvin maudissait Rabelais 
dans son traité des Scandales, que celui-ci invectivait (( les 
démoniaques Calvins, imposteurs de Genève, » il s'assu- 
rait par cette adroite hostilité un droit d'impunité dans 
le camp des catholiques. Au reste Rabelais, entre le bû- 
cher de Dolet et celui de Servet, n'avait pas de choix à 
faire ; le fanatisme lui était aussi odieux à Genève qu'à 
Paris. 

Parmi les types du livre de Rabelais demeurés populaires, 
il faut nommer au moins le terrible frère Jean des Enlo- 



30 KTUUE SUR UABELAIS. 

meures. « Au moiue crasseux, ignorant et désœuvré, ue 
i^achant que dîner, dormir, chanter matines et trimbaler les 
cloches, Rabelais a opposé le type triomphant de frère Jean 
des Entomeures. Frère Jean est l'idéal du moine transformé, 
)assant de l'existence inerte du cloître à la vie active du 
monde. L'auteur l'a taillé vigoureusement, dans le plein de 
la nature humaine avec ses bons et ses mauvais instincts, il 
l'a doué de jeunesse, de force, d'une hardiesse aventureuse, 
d'un appétit formidable et d'une soif inextinguible... Tandis 
'-que les autres frères psalmodient tristement pour implorer 
le salut des vignes du monastère envahies par l'ennemi, lui, 
retrousse sa robe, saisit le bâton de la croix ' » qui devient 
dans sa main une formidable massue. Au fort d'une tem- 
pête, tandis que Pauurge implore en tremblant les saints et 
les saintes du paradis, frère Jean intrépide, manœuvrant et 
jurant comme un marin, sauve l'équipage en détresse, ce 
qui n'empêche Pauurge, le péril passé, de s'en attribuer, 
comme la mouche, uniquement la gloire. Ce brave frère 
Jean, il faut bien le récompenser de ses services et de son 
courage. Que faire pour lui? Gargantua lui offre une abbaye, 
mais le frère répond avec un bon sens philosophique : 
(( Gomment pourroys-je gouverner aultruy, qui moy-mesme 
gouverner ne sçauroys ? ( )ctroyez-moy de fonder une abbaye 
à mon devis (idée). » Et de fait, dans quel ordre, en quel 
pays chrétien eût-il trouvé la munificence et la liberté de sa 
nouvelle abbaye de Tliélème? Quel épicurien n'embrasserait 
cette existence avec joie? Le bâtiment, situé près la Loire, 
à deux lieues d'une belle forêt, est cent fois plus magnifique 
que Chambord et Chantilly ; il a, lui aussi, son escaher à 
vis dont les marches longues de vingt-deux pieds sont de 
porphyre et de marbre, et ne compte pas moins de neuf 
mille trois cent trente-deux chambres. Vergers, fontaines, 
arcs antiques, splendide bibliothèque, offices, fauconnerie, 
vénerie, bois, parc, rien n'y manque ; 

Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragiiles^; 

1. Lenient, la Salira en France au seizième siècle, 1" cdit., p. 7;>. 
2(. Boileau, Art poét., ch. i"'. vers 56. 



ÉTUDE SUR RABELAIS. 31 

c'est un rêve des Mille et une Nuits. Quant h la règle, elle 
est juste au rebours de toutes les règles monacales, ou 
plutôt il n'y en a pas. Point de mars, point d'horloges ni 
cadrans, parce qu'il semble insensé « de se gouverner au 
son d'une cloche et non au dicté du bon sens et entende- 
ment. » L'inscription mise sur la grande porte ne compte 
pas moins de cent vers. C'est la liste de tous ceux qui sont 
exclus : « Cy n'entrez pas, hypocrites, bigolz, » et le dénom- 
brement de tous ceux qui sont admis, « en gênerai, tous 
gentils compagnons. » Nous avons dit que la règle n'y 
existait pas, nous nous trompons : Gargantua l'établit en 
cette clause de quatre mots : a Fay ce que vouldras. » Ce 
qui ne signifie pas que l'on s'y endort dans la torpeur d'une 
énervante oisiveté; mais gens libres, bien nés et bien 
instruits, conversant en compagnies honnêtes sont naturel- 
lement poussés à la vertu, éloignés du vice, tandis "que sub- 
jection et contrainte détournent les nobles afîections et 
portent à enfreindre le joug de servitude. Regardez ce 
tableau tracé par le pinceau de Rabelais : (c Les dames 
montées sur belles hacquenees, avec leur palefroy de parade, 
sur le poing mignonnementengantelé portoient chascune ou 
un epervier ou un esmerillon (oiseau de vénerie); les 
hommes portoient les autres oyseaulx. Tant noblemenT" 
estoient instruits, qu'il n'en estoit qui ne sçut lire, escrire, 
chanter, jouer d'instrumens harmonieux, parler cinq à six 
langues et composer tant en vers qu'en prose. Jamais ne 
furent veus chevaliers tant preux, tant galans, tant adroits 
a pied et a cheval, plus vigoureux, mieulx maniant toutes 
armes que la estoient. » Où sommes-nous, à Thélème ou à 
Chambord? On l'a remarqué, rien ne manque en cette 
abbaye qu'un temple ou une église. Ce n'est pas que Rabelais 
se refuse à prier, mais il a en borreur la prière imposée par 
la cloche et l'horloge. Cette utopie gracieuse, cette poétique 
pastorale n'est pas seulement le rêve chimérique d'un moine 
en rupture de ban, qui n'a pas pardonné la confiscation de 
ses livres et Vin pace de son couvent, c'est la protestation 
énergique d'un esprit indépendant qui répond à l'intolérance , 
et aux sinistres menaces de l'inquisition par cette devise :/ 



o. 



32 ÉTUDE SUR RABELAIS. 

« Fais ce que veux ! » Est-il besoin d'ajouter qu'en dehore 
même de la question religieuse, cette fantaisie n'est pas 
plus applicable à la vie civile et politique? Nous ne sommes 
pas sur terre pour y faire ce que nous voulons. Ce qui con- 
stitue notre noblesse, c'est le travail et l'accomplissement 
de nos devoirs. De cette abbaye de Thélème, de ce paradis du 
caprice et du far niente, du milieu de ce luxe royal et de ces 
délices raffinées s'extiale, malgré la science et l'esprit de 
ces dames gracieuses et de ces gentils cavaliers, je ne sais 
quel vague ennui, quelle monotone tristesse. Savez-vous 
pourquoi ? C'est qu'il y manque, à défaut de l'église, car 
l'âme peut partout se recueillir et s'élever à Dieu, la règle, 
non la règle cénobitique, mais cette règle morale qui disci- 
pline la vie, la soutient et lui donne un but. Etre bomme, 
c'est se dévouer à un devoir, joug salutaire qui nous affran- 
chit et fait ici-bas notre titre de noblesse ! 

On a prétendu, que dis-je, on a démontré que, sous des 
noms et types divers, Rabelais avait mis en scène Louis XII, 
François I", Henri II, le cardinal du Bellay, le cardinal de 
Lorraine, Cfiarles-Quint, le pape Jules II, Diane de Poitiers 
et bien d'autres. Un esprit ingénieux et systématique finit, 
pièces en main, par prouver tout ce qu'il veut. Les faits 
pont comme de faux témoins qui se laissent suborner et 
déposent en faveur de celui qui sait le mieux les manier et 
les présenter. Ce qui doit nous mettre en méfiance contre 
ces constructeurs d'écliafaudages, c'est le nombre de clefs 
toutes différentes dont chacune prétend démasquer avec 
certitude les personnages rabelaisiens. Que nous importe, 
après tout, qui sont Pichrochole, Gargantua et Grandgousier, 
son père? Qui nous dit que l'auteur ait voulu sous ces noms 
nous présenter autre chose que les types généraux et ano- 

ymes d'un roi sage et d'un insensé conquérant? 
1 Comme tous les esprits sages et humains, Rabelais 
maudit et flétrit la guerre. Écoutez ces belles paroles quïl 
met dans la bouche de Grandgousier, le monarque débon- 
naire, ami de ses peuples, qui a tout fait pour éviter la 
guerre, et, contraint de la subir, use avec clémence et 
modestie de la victoire : <c Le temps n'est plus d'ainsi con- 



ÉTUDE SUR RABELAIS. 33 

quérir les royaulmes, avec dommaige de son prochain frère 
chrestien ; celte imitation des anciens Hercules, Alexandres, 
Hannibals, Scipions, Césars et aultres tels, est contraire a la y 
profession de l'Evangile, par lequel nous est commandé de 
garder, saulver, régir et administrer chacun ses pays et 
terres, non hostilement envahir les aultres. Et ce que les 
Sarrazins et barbares jadys appeloyent prouesses, main- 
tenant nous appelons briganderies et meschancetés. Mieulx 
eut fait Pichrochole soy contenir en sa maison, royalement 
la gouvernant, que insulter en la mienne, hostilement la 
pillant. Allez-vous-en au nom de Dieu, — dit-il à un capi- 
taine prisonnier. — Quant a votre rançon, je vous la remets 
entièrement et veulx que vous soyent rendus armes et 
cheval; ainsi faut-il faire entre voysins et anciens amys, veu 
que noslre différend n'est pas proprement une guerre. » 
Ainsi pense, ahasi parle le fou Rabelais, en un siècle où de 
sages conseillers poussaient leur maître à passer les Alpes, 
à tenter une conquête dont l'échec de ses deux prédécesseurs 
eut dû dégoûter François I". Mais la déroute de Pavie 
pouvait seule corriger le vainqueur de Marignan. Ainsi 
parle ce fou humain et chrétien, en un siècle où le farouche 
catholique Monlluc se vante, dans ses Commentaires, de 
ses tueries et pendaisons, avec une telle verve gasconne 
qu'on voudrait croire qu'il se calomnie. 

Nous sommes bien loin d'avoir épuisé tous les points de 
vue de ce livre étrange, qu'on a spirituellement appelé 
« l'Apocalypse de la hbre pensée*. » C'est une sorte 
d'épopée héroï-comique, qui a suscité autant de commenta- 
teurs et de gloses que la Divine Comédie de Dante; épopée, 
disons-nous, car ce roman épique a ses voyages merveilleux, 
sa tempête, sa descente aux enfers, comme les poèmes 
classiques. 

Si la leçon appliquée par les meuniers sur les épaules de 
Pichrochole vaincu ne suffit pas à dégoûter les .\lexandres 
de leurs folies conquérantes, descendez à la suite d'Épis- 
témon aux sombres bords, et interrogez avec lui tous les 

1. Lenient, ouvrage déjà cilé. 



;n ETUDE SUK RABELAIS. 

illustres monarques et guerriers de l'antiquité ; vous verrez 
ce qu'ils sont devenus dans l'autre monde : Alexandre est 
savetier, Xerxès marchand de moutarde, Cambyse muletier, 
Achille botteleur de foin, tandis que les philosophes, trans- 
formés en grands seigneurs, savourent gaiement les déhces 
de leur immortalité. Ce n'est pas là l'enfer d'Homère ou de 
Virgile, c'est celui de Lucien, mais la pensée n'en est pas 
moins hardie et morale : les premiers y deviennent les der- 
niers, et les bienheureux sont les bienfaiteurs de l'humanité. 
Quant à ces fléaux de Dieu qu'on appelle des conquérants, 
nous avons vu par quelle bouffonne humiliation Rabelais 
lucianisant ravale leur sanguinaire vanité. 

Les bourreaux n'ont pas tous l'épée à la main, la cuirasse 
à la poitrine, le casque en tète. D en est qui se couvrent la 
tête de bonnets à revers et de mortiers. Si l'espace nous 
manque pour vous introduire au pays des chats fourrés et 
vous présenter à leur archiduc Grippeminaud, du moins vous 
le connaissez par La Fontaine; il a, vous le savez, les griffes 
bien longues, bien acérées ; cependant le fabuliste a singu- 
lièrement adouci les traits du bon apôtre. Celui de llabelais 
est terrible. De cet antre de justice grippeminaudière 
s'exhale une odeur de sang, comme de l'antre de Cacus, le 
monstre demi-homme. Ces chats fourrés sont les juges 
iniques, prévaricateurs qui mettent la justice au service de 
la passion et de l'intolérance. C'est le souvenir de Berquin et 
de Dolet qui a dicté cette page vengeresse. Après Grippe- 
minaud, nous ne parlerons pas de Bridoie, l'homme de la 
forme, qui juge les procès au sort des dés. Il vend la justice, 
mais ne tue pas ceux qu'il dépouille. D'ailleurs vous le con- 
naissez aussi ; Bridoie, c'est Bridoison de B*!aumarchais, si 
sévère sur la fù-6nne! Tous ces types terribles ou ridicules, 
et bien d'autres encore, c'est Rabelais qui les a créés. 

Pasquier, qui amiait Rabelais, a dit de lui « qu'il avait 
plus de jugement et de doctrine que tous ceux qui escrivirent 
en notre langue de son temps.» Faible louange ; il fallait 
dire que Rabelais (qu'on a appelé le Voltaire du seizième 
siècle) représente le seizième siècle tout entier. Nous y 
-retrouvons l'esprit gaulois, malheureusement poussé aux 



ÉTUDE SUR RABELAIS. 3o , 

dernières limites du cynisme, mais aussi le bon ^eus, la 
raison souveraine bafouant tous les préjugés, tous les abus, 
toutes les iniquités. C'est un mélange d'Érasme et de 
Luther, mettant au service d'une verve étourdissante une 
langue à la fois savante et triviale ; sans helléniser comme 
son ennemi Ronsard, sans latiniser comme l'écolier limou- 
sin, sa Iangu|!, aussi bien que celle de tous les savants du 
siècle, est bourrée ae grec et de latin, et, par surcroît, 
affecte les archaïsmes. Rabelais n'a pas été impunément 
tourangeau, comme Montaigne périgourdin ; leur style sent 
son cru de province. Ajoutez pour Rabelais tout un vocabu- 
laire intarissable d'écolier en révolte, de ribaud en ripaille, 
de truand et de goujat aviné qui sent le ruisseau et le 
cabaret. M. D. Msard a merveilleusement peint d'un mol 
l'écrivain quand il parle de « la furie bachique » de ce style. 
Faut-il s'étonner que cette langue soit devenue obscure pour 
les érudits eux-mêmes, et que, pour en présenter quel- 
ques échantillons intelligibles, il faille la rajeunir quelque 
peu, l'éclaircir, et souvent user des ciseaux. 

Deux grands peintres, deux comiques, La Fontaine et 
Mohère, ont lu et relu Rabelais ; c'est qu'il a au suprême 
degré le don de l'action et le génie comique. Étudiant à 
Montpellier, nous l'avons dit, il jouait déjà la comédie avec 
ses amis; il l'introduit dans son livre et nous y présente de 
petits drames achevés. On les connaît, tant ils sont devenus 
populaires, quoique bien des gens en ignorent la source. 
Quel plaisant récit que ce portefaix qui, devant la rôtisserie 
du Petit-Chàtelet, mangeait son pain à la fumée du rôt et 
le trouvait ainsi parfumé, grandement savoureux. Réclama- 
tions du rôtisseur, qui, par sentence d'un fou très sensé, fut 
payé, vous devinez comment, avec le son de l'argent ^ . 

Tout le monde connaît cette plaisante scène où Panurge, 
après avoir longuement marchandé un mouton à Dindenault, 
l'achète et le jette, « criant et beslant, » en la mer, où il 
est suivi à la lile par toute la gent moutonnière, et le 
marchand lui-même, emporté par son dernier mouton-. 

1. Pantagruel, liv. III, ch. xvxvii. 

?. Pantagruel liv IV, ch. vi et suivanU. 



36 



ETUDE SUR RABELAIS. 



La sottise des moutons de Panurge a passé en proverbe. 
/- C'est là du bon esprit et du meilleur. Si le pantagruélisme 
( n'était que ce franc rire et, comme dit Rabelais, « certaine 
\ gaieté d'esprit confite en mespris des choses fortuites, » 
nous nous mettrions volontiers à ce régime; Rabelais 
I prétendait guérir ses malades par son pantagruélisme. 
^ Comme prèlre, on lui avait interdit d'exercer la médecine 
par le fer et le feu; il les remplaça dans son formulaire par 
le rire, qui est hygiénique. Le rire est plus philosophique 
que la tristesse. — L'école des mélancohques n'a pu s'accU- 
mater dans notre plaisant et gai pays de France ; c'est une 
des raisons pour lesquelles un des grands poètes de ce siècle, 
y'^Lamartine, n'a guère fait école. La tristesse et les larmes sont 
personnelles, je dirais presque égoïstes; le rire est conta- 
i gieux, et Rabelais avait raison en un sens de le compter 
; parmi les remèdes applicables à l'incurable misère de l'hu- 
manité. Seulement le rire doit avoir aussi sa pudeur, sous 
peine d'être parfois une fatigue ou une insulte et non une 
consolation. 

Au dix-septième siècle, Antoine Le Roy, un des fanatiques 
de notre auteur, s'est chargé de prouver que le curé de 
Meudon fut un bon -curé et un bon ecclésiastique * .J'ai peur, 
en vérité, que Le Roy ait entrepris une tâche un peu difficile. 
Rabelais en mourant (1553) a-t-il prononcé le mot qu'on 
lui a prêté : « Je vais quérir un grand peut-être; » ce que 
nous savons, c'esl que, si les derniers' chapitres du Panta- 
gruel sont consacrés à la dive bouteille, le dernier donne aux 
métaphysiciens cette magnifique définition de Dieu que 
Montaigne et Pascal lui ont empruntée : u Allez, amys, en 
protection de cette sphère intellectuehe, de laquelle en tous 
lieux est le centre, et n'a en heu aulcun circonférence, que 
nous appelons Dieu *. » 

A côté des bouffonneries de celui que Pasquier appelle 
(( mi merveilleux ouvrier de facéties, » nous avons vu 



1. Collelet atteste « qa'il déferait 
merveilleusemeiU aux saintes constitu- 
tions de l'Eglise catholique et ortho- 
doxe, et la reconnut toujours pour sa 



véritable mère. '> (Manuscrit brûlé de 
l'ancienne bibliothèque du Louvre.) 

2. Pantagruel^ liv. V. cL. xlvii et 
dernier. 



ÉTUDE SUR RABELAIS. 37 

traitées les plus graves questions, raillés tous les travers, 
tous les abus. Rabelais n'est donc pas seulement le rieur le 
plus étourdissant du seizième siècle, il en est le plus profond 
et le plus audacieux penseur. Son livre est une véritable^ 
encyclopédie de la science et des idées de son époque, et | 
nous avons constaté de combien il la devance en ce qui 
concerne la pédagogie. , 



GARGANTUA 



(EXTRAITS) 



LIVRE PREMIER 



CHAPITRE XIV 



COMMENT GARGANTUA FUT INSTITUÉ PAK U.\" THÉOLOGIEN 
EN LETTRES LATINES 



Ces propos eiileuduz ', le bon lioinme Graudgousier iut ravy 
en admiration, considérant le haut sens et merveilleux enten- 
dement de son (ilz Gargantua. 

Etdist à ses gouvernantes : « Philippe, roy de Macedone, co- 
gnent le bon sens de son filz Alexandre, à manier dextremeut 
un cheval ^.Car le dict cheval estoit si terrible et si efTrené que 
nul ne osoit monter dessus, parce qu'à tous ses chevauclieurs il 
bailloit la saccade*, à l'un rompant le cou, à l'aultre les jambes, 
à l'aultre la cervelle, à l'aultre les mandibules*. Ce que consi- 
dérant Alexandre eu l'hippodrome (qui estoit le lieu où l'on pour- 
menoitet voltigeoit^ les chevaux), advisa que la fureur du cheval 
ne venoit que de frayeur qu'il prenoil à son ombre. Donc, mon- 
tant dessus, le ht courir encontre le soleil, si que l'ombre lomboit 
par derrière; et, par ce moyen, rendit le cheval doulx à son 
vouloir. A quoy cognent son père le divin entendement qui eu 
luy eslûit, et le fit très bien endoctriner ^ par Aristoteles ", 



1. Dans le chapitre précédent, Grand- 
gousier est venu rendre visite à son fils 
et demande à ses gouvernantes si elles 
l'ont tenu « blanc et net. » Gargantua 
« feit response que il y avoit donné tel 
ordre qu'en tout le pays n'estoit guar- 
son plus net que luy. » Suivent alors 
des détails et une de ces énumérations 
rabelaisiennes où se donne carrière l'in- 
tarissable verve cynique de l'auteur. 

2. Voir ce récit dans la Vied' Alexan- 
dre de Plularque, ch. vi. 

3. Saccade, secousse. L'ancien verbe 
sacquer veut dire proprement tirer. 



4. Mandibulei, mâchoires. Les deux 
parties du bec des oiseaux sont encore 
appelées mandibules. 

5. Nous verrons au chap. xxiii un 
emploi de ce verbe qui semble plus 
régulier que le sens transitiL Gargan- 
tua donnait à son cheval « cent quar- 
riéres (donnait carrière), le faisoyt vol- 
tiger en l'aer. » 

6. Endoctrine/", rendre savant, ins- 
truire ; ce mot ne s'emploie plus guère 
qu'en mauvaise part. 

7. Ce fut en 343 que Philippe con- 
iia à Aristote léducatioa de son fils. 



39 



40 



RABELAIS. 



qui pour lors estoit estimé sus * tous piiiiosoplies de Grèce. 

» Mais je vous dis qu'eu ce seul propos que j'ay présentement 
devant vous tenu à mon filz Gargantua, je cognois que son en- 
tendement participe de quelque divinité, tant je le voy agu^, 
subtil, profond et serain. El parviendra à degié souverain de 
sapience, s'il est bien institué. Par ainsi, je veulx le bailler à 
quelque homme savant, pour l'endoctriner selon sa capacité. Et 
n'y veulx rien espargner. » 

De faict l'on luy enseigna un grand docteur en théologie, 
nommé maistre ïhubal Holoferne, qui luy apprit sa charte ^, 
si bien qu'il la disoit par cœur au rebours : et y fut cinq ans et 
trois mois ; puis luy leut le Donat *, le Facet, Théodolet, et 
Alanus in Parabolis ", et y fut treize ans six mois et deux sep- 
maines. 

Mais notez que, ce pendant, il lui apprenoit à escrire gothi- 
quement ^, et escrivoit tous ses livres : car l'art d'impression 
u'estoit encore en usaige. 

Et portoit ordinairement un gros cscritoire, pesant plus de 
sept mille quintaulx, duquel le galimart ^ estoit aussi gros et 
grand que les gros pilliers d'Enay ^ ; et le cornet y pendoit à 
grosses chaînes de fer, à ^ la capacité d'un tonneau de mar- 
chandise. 

Puis luy leut de inodis significandi '", avec les commentz de 
Hurtebise, de Fasquin, deTropditeux, de Gualeliaut, de Jehan le 
Veau, de Billonio, Brelinguaudus*', et un tas d'aultres : et y fut 
plus de dixhuit ans et unze mois. Et le sceut si bien qu'au cou- 
pclaud ^^ il le rendoit par cœur à revers. Et prouvoit sus ses 



Alexandre reste trois ans son élève, de 
treize à seize ans ; nous avons à ce sujet 
une lettre du roi qui semble pca au- 
theatique. 

1. Sus, adverbe pour dessus ; qui ne 
s'est guère conservé que dans cette ex- 
pression courir sus. 

2. Agu, aigu {acu, pointe). 

3. L'A,/?, C, collé sur une pancarte. 
Charte et carte sont le même mol. 

4. Donat, précepteur de saint Jérôme, 
célèbre grammairien du quatrième 
siècle. Son ouvrage le plus célèbre est 
sa grammaire latine (Ars i/rammatica) 
qui a servi de type à tous les ouvrages 
de ce genre publiés pendant tout le 
moyen âge. 

5. Trois traités tirés d'un recueil 
ayant pour titre les Huit Auteurs mo- 
raux. Uamus dans ses Avertissements 
au Uoi sur la liéformation de l'Uni- 



versité de Paris, au milieu d'une foule 
d'abus qu'il signale, a justement atta- 
qué l'emploi de ces livres. Partout il 
veut substituer la vraie science et les 
exercices pratiques à ce fatras qui sur- 
charge sansprolit la mémoire des élèves. 

6. On appelle gothique l'écriture du 
quatorzième siècle, hérissée d'angles, 
de pans, de pointes et de crochets. 

7. (lalimart, étui à plumes ( cala- 
mus, plumei. 

8. L'abbaye d'Enay à Lyon. 

9. ,1 pour arec. 

10. Sur les modes de siynifier, traité 
de Jean de Garlande, poète et gram- 
mairien du treizième siècle. 

11. Noms de commentateurs inven- 
tés, au moins en partie, par la fantaisie 
de Rabelais. 

12. Coupelaud, à l'épreuve, à l'exa- 
men, petit vase qui sert à la coux)el- 



GARGANTUA. 



41 



doigts, à sa mère, que de modis significandinon eral scientia *. 

Puis luy leut le Compost ^, où il fut bien seize ans et deux 
mois, lors que son dict précepteur mourut. 

Apres, en eut un aultre vieux tousseux, nommé maistre Jobelin 
Bridé ^, qui luyleutHugufio *, Hebrard Grecisme^, le Doctrinal*, 
les Pars'', le Quid est^, le Supplementum^, Marmotret*^, de mo- 
ribiis in mensa servandis ^ * ; Seneca, de Quatuor Virtutibus car- 
dinalibus *^; Passavantus cum commenta *3, et Dormi récure ^*, 
pour les festes ; et quelques aultres de semblable farine ; à la 
lecture desquelz il devint aussi saige ^^ qu'onques puis ^* ne 
fourneasmes ^^ nous. 



lation, opération par laquelle on sépare 
différents métaux. 

1. C'est-à-dire, il n'y avait pas de 
science des modes de signifier. 

2. Compost, du latin compositum, 
arrangé, disposé. On dit maintenant 
comput, supputation qui sert à régler 
les temps pour les usages ecclésiasti- 
ques. 

3. L'invention de ce nom semble de- 
voir être attribuée à Roger de Collerye, 
poète de la fin du quinzième siècle. 
— /o6,.jobart, jobelin. qui pousse la pa- 
tience à l'extrême limite : un sot Bridé, 
digne d'être mis en bride comme un 
âne. 

4. Ugutio, évêque de Ferrare, au- 
teur d'une grammaire. 

5. Traité de philologie grecque d'E- 
brard de Bétliune (douzième siècle\ 
qu'on expliquait encore au temps d'E- 
rasme. 

6. Grammaire latine en vers léonins, 
écrite vers 1242 par le cordelier 
Alexandre de Villedieu. 

7. Rudiment divisé selon les huit par- 
ûtes du discours. 

8. Quid est ? Qu'est-ce"? Rudiment 
par demandes et par réponses. 

9. Chronique de l'augustin Jacques- 
Philippe de Bergame, intitulée Supple- 
mentumChronicorum, augmentée à son 
tour d'un supplément dont il est ques- 
tion au commencement du chap. xxxvii. 

10. Marmotret ne semble pas être le 



nom d'un auteur, mais celui d'un livre 
destiné à initier les enfants à l'intelli- 
gence des termes de la Bible. 

11. Ce traité se trouve dans l'édition 
des Huit Auteurs mo/'ai/x(1510) signalée 
plus haut ; cette édition est augmentée 
de trois traités dont un poème élégiaque, 
à l'usage des basses classes, de Sulpice 
de Véroli, de Moribus in mensa ser- 
vandis, c'est-à-dire de la bonne tenue à 
table, une sorte de traité de civilité 
puérile et honnête. 

12. Le faux Sénèque, de Virtutibus 
cardinalibus , des vertus cardinales, 
traité en prose de Martin, évêque de 
Mondonedo (sixième siècle). 

13. Jacques Passavant, célèbre jaco- 
bin de Florence (quatorzième siècle), 
Rabelais joue évidemment sur le mot 
Pas-savant et y ajoute par forme de 
plaisanterie cum commenta, pour mar- 
quer une matière si bien élucidée que 
rien n'y manque. 

14. Dormi secure, dors tranquille- 
ment, recueil de sermons pour les fêtes 
des saints, à l'usage de ceux qui ne 
voulaient pas employer leurs veilles à 
composer des sermons. 

15. Saige, sage, savant. 

16. Puis, depuis. 

17. Fourner, enfourner, mettre au 
four. Après soixante et tant d'années 
de telles lectures, Gargantua n'en eut 
pas son pain mieux cuit, n'en devint 
pas plus savant, il fut aussi avancé que 
le premier jour. 



42 



RABELAIS. 



CHAPITRE XV 



COMMENT GARGANTUA FUT MIS SOUS AULTRE3 PEDAGOGUES 



A tant * son père apperceut que vrayement il estudioit très 
bien, el y metloit tout son temps ; toutesfois qu'en rien ne prouf- 
liloit, et, qui pis est, en dcvenoit fou, niays, tout resveux et 
rassoté^. 

De quoy se complaignant à don Philippe des Marays ', vice- 
roy (le Papeligosse, entendit que inieulx luy vaudroitrien n'ap- 
prendre que lelz livres sous telz précepteurs, apprendre. Car leur 
savoir n'estoit que besterie ; et leur sapience n'estoit que mou- 
fles *, abaslardissatit les bons et nobles esprits et corrompant 
toute lleur de jeunesse. « Et qu'ainsi soit^, prenez, dist il, 
quelqu'un de ces jeunes gens du temps présent, qui ait seule- 
ment estudié deux ans : en cas qu'il n'ait meilleur jugement, 
meilleures paroles, meilleur propos que vostre filz, et meilleur 
entretien et lionnesteté entre le monde, reputezmoy à jamais un 
taillebacon " de la Brene "^ . » Ce que à Grandgousier pleut très 
l)ien, et commanda qu'ainsi fust faict. 

Au soir, en soupant, ledicl des Marays introduict un sien jeune 
paige * de Villegongis ^, nommé Eudemon ^^, tant bien tes- 
tonné '*, tant bien tiré *2, tant bien espousseté, tant lionuèsle 
en son maintien que trop mieulx ressembioit quelque petit an- 
gelot *^ qu'un homme. Puis dist à Grandgousier: 

« Voyez vous ce jeune enfant ? il n'a encores seize ans ** : 
voyons, si bon vous semble, quelle différence y a entre le sçavoir 
"de vos resveurs mateologiens '* du temps jadis et les jeunes gens 

Brissac, appelé par les dames de la 
cour le beau Brissac. 

9. Bourg du Beiry, nonloitt de Chà- 
teauroux. 

10. EiuJéinon^i^AeQQ^gxsStJieureMx. 

11. Testonrïe' in mol teste (tête); un 
testonneur était un coitreur. 

12. Tiré. On dit encore à peu près 
en ce sens tiré à quatre épingles, c'est- 
à-dire dont le vêtement ne fait pas un 
pli. 

13. Angelot, petit ange. 

14. D'autres éditions portent douze 
ans, ce qui rendrait sa science plus pré- 
coce et justifierait mieux le terme de 
petit angelot qui lui est appliqué. 

15. Mateologiens, de deux mots grecs, 
faiseurs de vains discours, vains dis- 
coureurs. 



1. A tant, cependant. 

2. Bassoté, sot, hébété, doublement 
sot. Molière emploie le verbe asxnté 
pour exprimer la domination do la 
passion amoureuse. 

3. Les auteurs de l'édit Variorum 
(Dalibon, 1823) assurent sans preuves 
suffisantes que ce personnage désigne 
lo cardinal Georges d'Amboise, pre- 
mier ministre de Louis XII. 

4. Moufles, pédantisme, billevesées, 
bouffissures. Mou/lu signifiait joufflu, 
gras, potelé. 

5. Si vous doutez qu'il en soit ainsi. 

6. Tranche-lard, charcutier. 

7. Petit pays de laTouraine, sur les 
limites de la Touraine et du Berry. 

8. Ce jeune page, d'après l'édition 
citée plus haut, serait le jeune Cossé 



GARGANTUA. 43 

do, nininlenant. » L'ossay pleul à Grandgousier, et conimanda 
que le paige proposast'. Alors EudemoD, demandant congé de, 
ce l'aire audit viceroy son maistre, le bounet au poing, la face 
ouverte, la bouche vermeille, les yeulx asseurés, et le regard 
assis sur Gargantua, avec modestie juvénile, se tint sus ses pieds, 
et commença le louer et magnifier ^, premièrement de sa vertu 
et bonnes mœurs, secondement de son sçavoir, tiercement de 
sa noblesse, quartcment de sa beauté corporelle. Et, pour le 
quint *, doiilcement l'exhorloit à révérer son père en toute ob- 
servance, lequel tant s'estudioit à bien le faire instruire ; enfin 
le prioit qu'il le voulsist * retenir pour le moindre de ses servi- 
teurs. Car aultre don pour le présent ne requeroit des cieulx, 
sinon qu'il luy fust fait grâce de lui complaire en quelque service 
agréable. 

Le tout fut par iceluy proféré avec gestes tant propres, pro- 
nonciation tant distincte, voix tant éloquente, et langaige tant 
orné et bien latin, que mieulx ressembloit un Gracchus, un Ci- 
ceron ou un Emilius ^ du temps passé qu'un jouvenceau de ce 
siècle. Mais toute la contenance de Gargantua fut qu'il se print 
à pleurer comme une vache *, et se cachoit le visuigc de son 
bonnet, et ne fut possible de tirer de luy une parole, non plus 
qu'un pet d'un asne mort '. 

Dont son père fut tant courroucé qu'il voulut occire maistre 
Jobelin, Mais ledict des Marays l'en garda par belle remonstrance 
qu'il luy fit, en manière que fut son ire* modérée. Puis com- 
manda qu'il fust payé de ses gaiges, et qu'on le fisl bien cbopiner 
theologalement ^, ce faict, qu'il allasl à tous les di<ables. «Au 
•moins, disoit il, pour le jour d'huy ne coustera il gueres à son 
hoste, si d'adventure il mouroit ainsi sou comme un Anglois"*.» 



1. Proposer, c'est poser les termes 
d'une discussion, d'uae thèse proposée. 

2. Magnifier, glorifier. 

3. En cinquième lieu, quinto. 
i. Voulsist, voulût. 

5. Paul Emile auquel Tite Live a 
prêté dans ses décades deux discours 
éloquents. 

6. On dit encore pleurer comme un 
veau. 

7. Cette polissonnerie, ditGuinguené, 
n'ôte rien à la vérité de cette petite 

'scène, et il cite d'après les mémoires 
de Duclos (t. I") l'exemple d'un jeune 
prince qui, à une séance de parlement, 
devant répondre à un compliment du 
premier président, ne put que répéter 
le mot Monsieur, sans pouvoir aller 



plus loin. De retour à Versailles, il en 
pleurait de rage et, s'emportant contre 
son gouvorneur, s'écriait qu'on n'avait 
cherché qn"à l'abrutir et le rendre in- 
capable de tout. 
S. Ire, l'olère {ira). 

9. C'est-à-dire boire chopine à la 
mode des théologiens du temps, qui 
cultivaient parfois la dive bouteille. 

10. Cette expression est un souvenir 
de la haine que portaient aux Anglais 
les bourgeois obligés de les héberger 
pendant la longue occupation du pays ; 
le poète Crétin, Marol, Erasme dans 
ses Adages, ont fait un emploi analogue 
du mot anglais employé dans le sens 
d'ivrogne. On dit maintenant: boire 



44 RABELAIS. 

Maislre Jobelin parly de la maison, consulta Grandgousier ' 
avec le viceroy quel précepteur l'on lui pourroit bailler, et fut 
advisé entre eux qu'à cest office seroit mis Ponocrates -, péda- 
gogue de Eudemon; et que tous ensemble iroicnt à Paris pour 
cognoistre quel estoit l'estude des jouvenceaux de France pour 
iceluy temps. 



CHAPITRE XXI 

l'eSTCDE et DIETTE ^ DE GARGANTUA 
SELON LA DISCIPLINE DE SES PROFESSEURS SORBONAGRES * 

Les premiers jours ainsi passés, et les cloches remises en leur 
lieu ^, les citoyens de Paris, par recognoissance de ceste hon- 
nesteté, s'offrirent d'entretenir et nourrir sa jument tant qu'il 
luyplairoit. Ce que Gargantua print bien à gré. Et l'envoyèrent 
vivre en la forest de Biore ^ : je croy qu'elle n'y soit plus main- 
tenant 

Ce faict, voulut de tout son sons estudier à la discrétion do 
Ponocrates. Mais iceluy, pour le commencement, ordonna qu'il 
feroit à sa manière accoustumée'^, afin d'entendre par quel moyen, 
en si long temps, ses antiques précepteurs l'avoient rendu tant 
fat, niays et ignorant. Il dispensoit donc son temps en telle 



comme un Suisse, ivre comme un Po- 
lonais. 

i. Inversion qui pourraittromper sur 
le sens, comprenez Grandgousier con- 
sulta. 

2. Ponocrates. On a dit sans raisons 
suffisantes que ce Ponocrates désigne 
J.-J. Trivulce, Milanais, maréchal de 
France. Ce mot est formé de deux ex- 
pressions grecques : qui commande le 
travail, ce qui est le propre d'un péda- 
gogue, ou puissant par le travail, sur- 
nom qui conviendrait bien à l'énergie 
indomptable du maréchal, s'il est réel- 
lement désigné ici. 

3. Diette; diète, au sens propre du 
mot grec, signifie genre de vie, manière 
de vivre. 

4. Sorbonagre.t. 11 y a un grand 
nombre de variantes sur ce mot. Sor- 
bonagres est le plus malicieux, formé 
du nom de Sorbon, fondateur de la 
Sorbonne (treizième siècle) et d'un 



mot grec qui signifie âne sauvage. 

5. Nous avons vu, à la fin du chap. 
XV, •! tous ensemble aller à Paris. >> 
Dans les deux suivants, Rabelais décrit 
l'énorme jument que Grandgousier des- 
tine à porter son fils, monstre horrible 
qui désignerait la fameuse duchesse 
d'Elampes. Gargantua a l'idée d'enle- 
ver les cloches de Notre-Dame pour les 
pendre au cou de sa monture. De là 
sédition dans Paris, ambassade, har.in- 
gue burlesque et finalement reslitutioa 
aux Parisiens de leurs cloches. 

6. Ancien nom de la foret de Fontai- 
nebleau, appelée autrefois forêt de 
Bière ou de liicrre. Des commentateurs 
croient qu'il s'agit d'une forêt très 
voisine de Paris a laquelle la Bièvre a 
donné son nom. 

T. On verra que Montaigne est aussi 
d'avis de laisser l'enfant courir devant 
et prendre carrière pour juger de son 
allure. 



GARGANTUA. 



45 



façon que, ordinairement, il s'esveilloit entre huit et neuf heures, 
fust jour ou non : ainsi l'avoient ordonné ses regens theologi- 
ques, allegans ce que dit David : Va7iiim est vobis ante lucem 
sxirgere ^. 

Puis se gambayoit -, penadoit *, et paillardoit * parmy le iict 
quelque temps pour mieulx esbaudir ^ ses esprits animaux ; et 
se habilloit selon la saison, mais voiuntiers portoit il une grande 
et longue robe de grosse frise ^, fourrée de renards; après se 
peignoit du peigne de Almaio", c'estoit des quatre doigts et le 
poulce. Car ses précepteurs disoient que soy aultrement peigner, 
laver et nettoyer, estoit perdre temps en ce monde. 

Puis rendoit sa gorge *, rotoit, baisloit ^, crachoit, toussoit, 
sangloutoit, esternuoit, et se morvoit en archidiacre'", et desjeu- 
noit, pour abatre la rousée et maulvais air : belles tripes frites, 
belles carbonnades **, beaux jambons, belles cabirotades'-, et 
force soupes de prime ^^. Ponocrates luy renionstroit que tant 
soudain ne devoit repaistre au partir du Iict, sans avoir premiè- 
rement faict quelque exercice. Gargantua respondit : « Quoy ? 
N'ay-je faict suffisant exercice? Je me suis vaultré six ou sept 
tours parmi le Iict, d'avant que me lever. N'est ce assez? Le pape 
Alexandre ^'* ainsi faisoit par le conseil de son médecin juif, et 
vesquit jusques à la mort *^, en despit des envieux. Mes premiers 



1. Paroles empruntées à un psaume 
de David (126). 1\ est inutile pour vous 
de vous lever avant le jour. 

2. Se gambayoit, même sens que 
gambiller, remuer les jambes pen- 
dantes. 

3. Penadoit, penader c'est étendre 
les bras pour se délasser. 

4. Paillardoit. paillarder signifie pro- 
prement se rouler sur la paille ou sur 
une paillasse. 

5. Esbaudir, mettre en allégresse. 

6. Robe d'étoffe grossière en usage 
parmi les suppôts de l'Université. 

7. Allusion soit à la malpropreté de 
Jacques Almain, ancien docteur de Pa- 
ris, soit à celle des Allemands, qui ne 
se servent pour se peigner que des 
cinq doigts de la main. 

8. Rendre sa gorge, signifie vomir 
après un excès. 

9. Baisloit , vient, non du verbe 
bâiller, mais du verbe bayer, tenir la 
bouche ouverte en regardant quelque 
chose : <' Les gentilz hommes de Beauee 
desjeunent de baisler et s'en trouvent 
fort bien. "(Rabelais, Gargantua, 1. 16.) 

10. Cette expression signifle-t-elle se 
mouihait sans mouchoir, ou faut-il 



accepter l'explication d'un commenta- 
teur qui dit que l'archidiacre k à qui sa 
prébende plus considérable que les sim- 
ples bénéfices de son chapitre fournit 
les moyens de faire meilleure chère, 
amasse plus d'humeurs que ne font les 
simples chanoines ? Ne pourrait-on en- 
tendre simplement qu'il se mouchait 
bruyamment, comme les gens qui ne 
se gêuent point"? 

11. Tranches de viande grillées sur 
les charbons. 

12. Cabirotades, grillades de che- 
vreuil. 

13. Les soupes de prime que man- 
geaient les religieux kl'hevLTedeprimes, 
c'est-à-dire à six heures, étaient sans 
doute plus grasses et plus succulentes ; 
trait de satire contre les moines qui 
songeaient à manger dès la première 
heure, l'oeil à peine ouvert. 

14. Le pape .\lexandre V, devenu très 
obèse, ne quittait plus son lit. Son mé- 
decin Marsile de Parme lui ordonna de 
faire, du moins par forme d'exerciie, 
quelques gambades de temps à autre 
dans le lit. 

15. Semble une naïveté plaisante. 



46 RABELAIS. 

innisires m'y ont accoustumé, disans que. le desjeuner faisoit 
bonne mémoire ; pour tant ' y beuvoient les premiers. Je m'en 
trouve fort bien, et n'en disne que mieulx. Et me disoit maistre 
Tbubal, qui l'ut premier de sa licence à Paris, que ce n'est tout 
l'advantaige de courir bien tost, mais bien de partir de bonne 
heure ^ : aussi n'est ce la santé totale denostre humanité boire 
à tas, à tas*, comme canes, mais ouy bien de boire matin : iinde 
versus '' : 

Lever matin n'est poinct bon lieur 
Boire matin est le meilleurs. 

Après avoir bien à poinct desjeuné, alloit à 1 église, et luy 
portoit on, dedans un grand panier, un gros bréviaire empan- 
toflé **, pesant, tant en gresse ' qu'en fermoirs et parchemin, 
poy plus poy moins * unze quintaulx six livres. Là oyoit vingt 
et six ou trente messes : cependant venoit son diseur d'heures ^ 
en place, empaletocqué *" comme une duppe^*, et très bien an- 
tidote son haleine à force sirop vignolat *^. Avec iceluy mar- 
monnoit^* toutes ses kyrielles, et tant curieusement les esplus- 
choit qu'il n'en tomboit un seul grain en terre. Au partir de 
l'église, on lui amenoit, sur une traine à bœufz **, un faratz ^' 
de patenostres de Sainct Claude ^^, aussi grosses chascune qu'est 



comme s'il disait, vécut jusqu'à la fin 
de ses jours. 

1. Pourtant, aussi, c'est pourquoi. 

2. La Fontaine s'est rappelé ce pas- 
sage dans sa fable le Lièvre et la Tor- 
tue, VI, X. 

Riau ne sert de courir^ il faut partir à 
[point. 
Aucun de nos écrivains du dix-sep- 
tième siècle n'a si bien connu et plus 
fréquemment imité Rabelais, que notre 
fabuliste. 

3. A tas, à tas, c'est-à-dire à grands 
coups. 

4. C'est-à-dire d'où ces vers. 

5. Rabelais accommode à son propos, 
en modifiant le second vers, ce pro- 
verbe tiré du recueil de Pierre Grosnel. 

6. Bréviaire romain ompantonflc. 
autorisé par le pape, allusion sans 
doute à la pantoufle, à la mule du pape 
que baisent les fidèles. 

7. Gresse, grosseur, ampleur ; peut- 
être pourrait-on entendre que le volume 
vieux et longtemps manié est couvert 
d'une épaisse couche de graisse qui en 
augmente le poids. 



8. C'est-à-dire un peu' plus, un peu 
moins. 

9. C'était l'aumônier qui remplis- 
sait auprès du roi cette fonction ; les 
heures sont diverses parties du bré- 
viaire qu'on récite à heures fixes. 

10. Empaletocqué. affublé d'une sorte 
de petit manteau derrière lequel pen- 
dait un capuchon qu'on relevait sur la 
tète pour la préserver de la pluie et 
du froid. 

11. Duppe ou huppe, oiseau niais; le 
capuchon dont la pointe était relevée 
ressemblait quelque peu au bouquet de 
jjlumes que la huppe porte sursatète. 

12. C'est-à-dire ayant neutralisé le 
poison naturel de son haleine par le jus 
de la vigne. 

13. Marmonnait, marmottait. 

14. Charrette traînée par des bœufs. 

15. C'est-à-dire las, monceau ; ce mot 
a quelque analogie avec fatras. 

16. Chapelets venus de St-Claude en 
Franche-Comté. On y faisait des pèle- 
rinages et un commerce d'objets de 
sr.inteté. 



GARGANTUA. 47 

le moulle d'un bonnet ' ; et, se pourineuant par les cluistres, 
galeries, ou jardin, en disoit plus que seize liermites. 

Puis estudioit quelque meschante demie heure, lesyeulx assis 
dessus son livre ; mais, comme dit le Comique -, son ame estoit 
en la cuisine. 

Puis s'asseoit à table. ¥A parce qu'il estoit naturellement phleg- 
matique, comniençoit son repas par quelques douzaines de jam- 
bons, de langues de bœuf fumées, deboutargues^, d'audouilles, 
et telz aultres avant-coureurs de vin. Ce pendant quatre de ses 
genslui jettoient en la bouche, l'un après l'aullre coutinuemeul, 
raoustarde à pleines palerées * ; puis beuvoit un horrifique 
traict de vin blanc pour luy soulaiger les roignons. Après, man- 
geoit, selon la saison, viandes à son appétit, et lors cessoit de 
manger quand le ventre luy tiroit °. A boire n'avoit poinct fin 
ni canon ^. Car il disoit que les metes ^ et bornes de boire es- 
toient quand, la personne beuvant, le liège de ses pantoufles 
enfloit en haull d'un demy pied ^. 



CHAPITRE XXIII 

COMMENT GARGANTUA FUT INSTITUÉ PAR POXOCRATES 
E.N TELLE DISCIPLLNE QU'u. NE PERDOIT HEUHE DU JOUR 

Quand Ponocrates cogneut la vitieuse manière de vivre de 
Gargantua, délibéra aultrement l'instituer en lettres; mais, pour 
les premiers jours, le toléra, considérant que nature n'endure 
mutations soubdaines sans grande violence*. 

Pour donc mieulx son œuvre commencer, supplia uu savant 



l.Le moulle d'un bonnet, c'est-à-dire 
«le la grosseur d'une tète. 

2. Térence, Eunuque, act. IV, se. v. 

3. Sorte de cervelas composé d'œufs 
d'esturgeon conâts à Thuile. 

4. Pelletées. 

5. Lui tiroit, c'est-à-dire était ten- 
du, gonflé. 

6. Canon, du mot grec qui signifie 
règle, comme les canons de l'Eglise. 

7. Mêles, du mot latin metx , li- 
mites, bornes. 

8. C'est-à-dire que le vin sortant par 
les pores du buveur et tombant dans 
.ses pantoufles faisait enfler le liège de 
ses semelles. 



9. Nous avons essayé de faire com- 
prendre, dans l'étude qui précède ces 
chapitres, les mérites de cette nouvelle 
méthode d'éducation ; nous n'y revien- 
drons pas dans ces notes. Mais aucune 
observation n'est à négliger. Ce même 
écrivain, qui s'est abandonné au.x bouf- 
fonneries qu'on a vues, fait preuve d'un 
tact merveilleux. Il connaît bien le 
caractère des enfants cet instituteur 
qui ne procède point par réformes 
brusques et violentes, et, pour ne les 
point déconcerter, ménage, d'un sys- / 
tème à l'autre, de douces et insensibles ( 
transitions. 



48 RABELAIS. 

médecin de celuy temps, uommé maislre Théodore *, à ce qu'il 
considerast si possible estoit remettre Gargantua en meilleure 
voie. Lequel le purgea canonicquement- avec elebore de Anti- 
cyre^, et, par ce médicament, lui nettoya toute l'altération et 
perverse habitude du cerveau. Par ce moyen aussi, Ponocrates 
luy lit oublier tout ce qu'il avoit appris sous ses antiques précep- 
teurs, comme faisoit Timolhée* à ses disciples, qui avoient été 
instruicfs sous aultres mu.siciens*. 

Pour mieulx ce faire, l'inlroduisoit es compagnies des gens 
sçavans qui là estoient, à l'émulation desquelz luy creust* l'es- 
prit et le désir d'estudier aultrement, et se faire valoir. 

Après, en tel train d'estude le mit qu'il ne perdoit heure quel- 
conque du jour : ains' tout son temps cousommoit en lettres 
et lionneste sçavoir. S'esveilloit donc Gargantua environ quatre 
heures du matin. Ce pondant qu'on le frottoit, luy estoit leue. 
quelque pagine* de la divine Escripture, haultenient et clere- 
ment, avec prononciation compétente à la matière^, et à ce 
estoit commis un jeune paige natif de Basché, nommé Ana- 
guostes'". Selon le propos et argument de ceste leçon, souven- 
lesfois s'adonnoit à révérer, adorer, prier et supplier le bon 
Dieu, duquel la lecture monstroit la majesté et jugemens mer- 
veilleux. 

Puis alloit es lieux secrets, faire excrétion des digestions na- 



1. Peu importe que ce Théodore dé- 
signe le célèbre niédecia Fernel, qui 
était alors très en vogue, ou rappelle 
un savant médecin du septième siècle 
nommé aussi Théodore. Le nom n'est 
probablement ici qu'une sorte d'allégo- 
rie, Théodore signifie Don de Dieu. 

2. Canonicquement, d'après les règles; 
canon, tiré du grec, dans la langue 
théologique, signifie règle. 

3. On s'en purgeait le cerveau pour 
le dégager. Vetlébore était regardé 
par les anciens comme un remède con- 
tre la folie. — Anticyre. Deux villes 
grecques et une île de ce nom produi- 
saient cette plante en abondance. 

4. Timothéc de Milet, fameux mu- 
sicien du temps d'Alexandre le Grand, 
exigeait, dit-on, un double salaire 
des élèves qui avaient pris quelques 
leçons d'un autre maître, jugeant équi- 
table de se faire payer la peine de ré- 
former leurs mauvais principes. 

5. C'est la méthode de Descartes qui, 
avant de se livrer à ses spéculations 
philosophiques, commence par faire 



table rase de toutes ses connaissances 
antérieures. 

6. Creust, du verbe croître, grandir, 
augmenter. 

7. Ains, mais. « Ains, dit la Bruyère 
(chap. De quelques usages), a péri : la 
voyelle qui le commence, et si propre 
pour l'élision, n"a pu le sauver. Il a 
cédé à un autre monosyllabe et qui 
n'est au plus que son anagramme. >> 
Notons que waî's n'est pas l'anagramme 
de ains. Le premier de ces mots vient 
de magis et le second de ante. 

S. Pagine, page (pagina). 

9. Remarquer ce souci de la diction, 
du débit, assez rare à une époque qui 
semble n'avoir guère connu que la dé- 
clamation emphatique ou la psalmodie 
monotone, 

10. Anagnostes, mot grec qui signifie 
lecteur. Ce jeune page serait Du Gha- 
tel, fils d'un gentilhomme wallon, natif 
de Baschy en Provence. François 1°' 
le fit d'abord son lecteur et le nomma 
aux évêchés de Màcon,puiâ d'Orléans. 



GARGANTUA. 



49 



tiirclles. Là son prccopteiir ropetoit co, que avoii, oslé Ion, lui 
cxposnnt les poincts plus obscurs et difficiles. Eux, retornans, 
consideroient l'eslat du ciel, si tel cstoit comme l'avoient noié 
au soir procèdent : et quolz signes eulroit ' le soleil, aussi la 
lune, pour icollc journée. 

Ce l'aicl, esloit habillé, peigné, tostonné -, acoustré ^ et par- 
fumé, (liu-ant lequel Icmps on luy ropetoit les leçons du jour 
d'avaut. Luy mesmes les disoit par cueur, et y fondoit* quelques 
cas pracli((ucs et concernons l'eslat bumain ; lesquelz ilz eston- 
doient aulcunes fois jusques doux ou (rois lieurcs ; mais ordinai- 
rement cessoient lors qu'il cstoit du fout"^ babillé. Puis, par 
trois bonnes beures, lui esloit faicfe lecture. 

Ce faict, issoiont^ bors, tousjours conférons des jiropos de la 
k'clure, et se desporloient en Bracque', ou es prés, et jouoient 
à la balle, à la paulme, à la pile trigone'*, galantomont'-' s'exer- 
cens les corps, conuno ilz avoient les âmes auparavant exercé ••*. 
Tout leur jeu n'esloit qu'on liberté : car ilz laissoioiit la. partie 
(piand leur plaisoil; et cessoient ordinairement lors que suoient 
parmi le corp.-, ou estoient aullremont las. Adonc estoient très 
bien essués^' et frottés, cbangeoient de chemise, et, doulcement 
se pourmenans, alloient voir si le disner cstoit prest. Là alteu- 
dans, recitoient clairement et eloquentenient*- quelques sen- 
tences retenues de la leçon. 

Ce pendant monsieur l'appelit^^ venoit, et, par bonne oppor- 
tunité, s'asseoient à table. Au commencement du repas, esloit 
louc^* quelque histoire plaisante des anciennes prouesses, 



1. Rabelais emploie en'^ore ce verbe 
à l'actif, comme en ]».l\n{ii}lrare locum) 
ainsi que le verbe sortir, co qui semble 
moins logique. 

2. Nous avons flcjà vu ce moL c.-à-il. 
faire la tète, coifl'er. 

3. Acoustré ; le verbe ar.coufror, 
mettre des habits, a vieilli; le subst. 
accoutremont est encore en usage. 

i. Fondait, du vcvbe fondre, mêler. 

."i. Du tout, totalement, complètement. 

(5. I.tsoient. de l'anoien verbe issir, 
sortir: nous avons conservé le participe 
issu et le substantif dérivé issue. 

7. Jeu de paume dans le faubourg 
Saint-Mar>-'cau, h l'enseigne du ciiien 
brai/ue. 

S. Ancien jeu de paume, à trois per- 
sonnes placées aux angles d'un triangle, 
d'où elles se renvoyaient la balle. Les 
trois joueurs étaient rangés trirjona- 
h'iiii'.nt, d'où le nom du jeu. 



9. Galantement, galamment, avec un 
mélange de grâce et do force : « Le mot 
f/alant, dit Litlré, reçut une significa- 
tion plus noble dans les temps de che- 
valerie, où le désir de plaire se signa- 
lait dans les combats. » 

10. Nous verrons Montaigne, lui aussi, 
faire également la part des exercices ., 
de l'esprit et du corps : « Ce n'est pas X 
une àmc, ce n'est pas un corps que 
l'on dresse, c'est nn /tomme. {Essais, 
livre I", ch. XXV.) 

11. Essués. essuyés. 

12. On a pu remarquer ces adverbes 
régulièrement formés de l'adjectif fé- 
minin : f/alantament, etoquentement. 

13. I^a Fontaine a emprunté maintes 
fois cette forme ;i Rabelais : messer 
loup, messer gaster, pour niessire, 
monsieur. Il appelle le corbeau, mon- 
sieur du Corbeau. 

li. Nous ne savons si Rabelais a 



l'..\CEL.\IS ET MOXTAIG.NF. 



lUBi:i,AlS. 






•!0 

jusques à ce. qu'il tuisl, prins sou vin. Lors, si l)on sombluil, ou 
coiiliuuoiL la lecture ou comuiençoienl à deviser joyeusement 
ensemble, parlans, pour les premiers niolz, de la vertu, pro- 
priété, ellicace* et nature de lotit ce que leur cstoit servy à 
table : du pain, du vin, de l'eaue, du sel, des viandes, poissons, 
fruictz, herbes, racines, et de l'apprest d'icelles. Ce que faisant, 
ap|irint en peu de temps tous les passages à ce compelens en 
Pline, Atiienéi", Dioscorides, Julius Poiiux, Galen, Poriiliyre, 
(Jl)ian, Polylie, ll(di(>d()re, Arisloldes, Eliaii, et aullres-. Iceux 
propos tenus, faisoient souvent, pour jdus estre asscurés, appor- 
ter les livres susdicts à table. Et si bien et entièrement retint en 
sa mémoire les choses dictes, (|ue jiour lors n'esloit médecin 
t]ui en sceust à la moitié tant comme il l'aisoit. Après, devisoient 
des leçons Icues au matin, et, parachevans leur rcjias jiar 
quelque confection de cotuniat'^, s'escuroil les dents avec un 
Iron de leulisce'', se lavoit les mains et les youlx de belle 
t;au fraische, et rendoient grâces à Dieu par quelqui'S beaux 
cantic([ues faicts à la louange de la munilicence et bénignité 
divine. 

Ce faicl, ou apiiortoit des chartes ■', non pour jouer, mais 
pt)ur y apiirendre mille petites gentillesses et inventions uou.- 

' , '■ . y ^ .0 

mi'iits fiic.ili:.s à prrjiiiivr; iiiVtns l'ollux : 
(imiinasticon i»x Lexique ;Ga.\itin: Traité 
de thérdjjeittif/ite, Cuiniiieiitairc.ssur /es' 
aphorisiiies il'Hippocrate ; Horphyre : 
Traité de l'abstinence do la chair 
des animaux ; Oppien : Traites de la 
Chasse et de la Pèche; Polybe: s'agit-il 
d'un traité faussemeiit attribué à ï'Iiis- 
torieii, bien qu'il semble peu i)robable 
qu'il aitécrit sur (le pareilles uialiiTCs? 
Ses œuvres ne renfennenl rien sur ce 
sujet. Héliocloreesl ranteurd'un Traité 
d'opti(/He;Ar'\slole, dont la vaste science 
a embrassé l'encyclopédie des connais- 
sances de l'antiquité, a écrit une His- 
toire des aiiinidiix; EUcn nous a laissé 
uu livre qui porte le même litre et des 
I/ixtoires diverses. 

'■i. Confitures de coings, autrefois 
coudif/nac, cndif/uac cl codir/itat, au- 
jourd'hui cotignac {en latin cotoneum 
tiiahnn). 

■t. Tronc de lenlisque. Martial parle 
aussi de cure-dents faits avec le bois 
de cet arbre. Espèce de pistachier (|ui 
pousse dans les contrées méditerra- 
néennes. 

5. Nous avons vu plus haut que 
charte et carte {chai-ta) sont le même 
mot. 



voulu établir uu parâriélc lVap]i,int, 
comme le disent certains uumuienla- 
teurs, entre Gargantua cl François l"', 
mais il est curieux de rapprocher ici 
ce que dit l'historien Mézeray : « Pen- 
dant ses repas, François I"' prenait 
un plaisir sans pareil à écouler les dis- 
cours des plus savants hommes sur 
toutes sortes de questions, principale- 
ment louchant les choses de physique, 
comme la vertu des piaules, des oiseaux, 
des animaux cl du cours des astres. » 
Ce sont bien là aussi les sujets d'étude 
cl de lectures pratiques faites à Gar- 

cganlua. 

1. Le mot efficace, employé comme 

; substantif, n'clail pas encore tombé en 
désuétude au temps de Corneille qui 
mol oc vers dans la bouche <le Néarque : 

... Mais sa grAoo 
Nii descend pas toujours avec mèmeeflicace. 
{Polycùctc, acte I""', se. i'».) 

... 2. L'enseignement pratique, presque 
culinaire (Rabelais parle deiiTappresl 
d'icelles») se môle aux lectures des an- 
ciens. Los traités spéciaux des auteurs 
cités sont les suivants : Pline l'Ancien : 
Flistoire naturelle ; Athénée : Banquet 
des savants ; Dioscorides : Des médica- 



GARGANTUA. iJI 

velle.s, lesquelles loiUes issoienl* de aritlimeliquo. Eu ce moyen, 
entra en affection d'icelle science numérale, et, tous les jours 
après disner et souper, y passoit temps aussi plaisantement qu'il 
souloit- ej4 dez ou es chartes. 'A tant sceut d'icelle et théorique 
etpractique, si bien que Tunstal ^ Auglois, quicnavoit ample- 
ment escripl, confessa que vrayemeut, en comparaison de luy, il 
n'y entendoit que le hault alemanl^ 

Et non seulement d'icelle, mais des aullres sciences mathé- 
matiques, comme géométrie, astronomie et musique. Car, allen- 
dans la concoction et digestion de son past'', ilz faisoient mille 
joyeux inslrumens et figures géométriques, et de mesmes prati- 
quoient les canons" astronomiques. Apres, s'esbaudissoient à 
chanter musicalemeul à quatre et cinq parties'', ou sus un 
thème*, à plaisir de gorge. Au reguard** des inslrumens de 
musique, il apprint jouer du lue*", de l'espinette*', de la har[ie, 
de la Hutte d'alemant ' - et à neuf trous '•% de la viole '* et de la 
sac(]ueboulle '^. 



1. Voy. p. 49, n. 6. Du verbe mi';*, 
sortir, ressortir, ilépeudre. 

2. Souloit ei) dez on i;s chartes, c'est- 
à-dire qu"il avait coutume en maniant 
des dés ou des cartes. Souloit. de l'au- 
cîien verbe souloir {.solere), avoir cou- 
tume. Ce verbe était déjà urchaïquo au 
temps de la Bruyère qui, au cliapitre 
Dif (/ufkjues usages, écrit : " L'usage a 
préféré dans les verbes être accoutumé 
a. souloir. » 

3. Cuthbort Tonstal, évèque de Dur- 
ham. en Angleterre, et premier secré- 
taire de Henri VIII, a composé un traité 
en quatre livres sur l'art de compter 
(1582). avec une épitre dédicatoire à 
"Thomas Morus. 

4. Les peuples de la Germanie su- 
périeure et ceux de la Basse-Allemagne 
ne s'entendent qu";i demi les uns les 
autres : le haut Allemand a toujours 
passé pour plus difficile. 

5. Past {pastns), nourriture, repas. 

0. Canon, voy. plus haut, rèr/les. lois. 

1. Parties signifie proprement ce que 
chaque voix doit faire dans un mor- 
ceau d'ensemble. 

S. Thème se dit d'un air sur lequel on 
compose des variations ; c'est un motif 
de chant suffisamment caractérisé pour 
donner lieu à une suite mélodique. 

9. Au reyuard, à l'égard. 

10. Luc, luct, luth. Instrument à 
cordes pincées, à manche et à sillet 
(petite pièce placée au haut du man- 
che et qui supporte les cordes) importé 



d'Urienl en Espagne au commence- 
ment du huitième siècle et répandu en 
Europe par les croisés au douzième 
siècle. 

11. Espinette. Instrument à clavier et 
à cordes métalliques. Sa caisse res- 
semblait à une harpe couchée horizon- 
talement. Ses cordes étaient mises eu 
vibration, comme dans le clavecin, par 
des languettes de bois armées d'un 
morceau de plume ou de buffle qui 
étaient soulevées par les touches du 
clavier. L'épinette a précédé le clave- 
cin et en est une simple réduction. 

12. Flutte d'Alemant. oud'Alteman. 
ou allemande. Nom qu'on a donné long- 
temps en France à la flûte traversière 
( se .jouant transversalement comme 
la flûte moderne). Les Allemands n'a- 
vaient pas inventé cette flûte dont les 
anciens se sont certainement servis. Ils 
l'avaient seulement remise en usage et 
en vogue. Carloix (1554), parlant d'un 
concert, s'exprime ainsi : u Avec ung 
dessus et une basse-contre, il y avait 
une espinette, ung joueur de luth, des- 
sus de violes et une fleuste-traverse 
que Ton appelle à grand tort flcuste 
d'Allemand, car les Français s'en ay- 
(lent mieulx et |)lus musicalement que 
toute autre nation, et jamais en Alle- 
maigne n'en fustjoué à quatre parlies, 
comme il se fait ordinairement en 
France. » 

1.3. Et à neuf trous. Rabelais veut 
parler de la flûte douce ou flûte d'.^u- 



o2 RABELAIS. 

Ccslc liourc iiinsi cm))loy(;e, la digestion paracliovéo, se pur- 
gooit fies excronionis naUircIs' ; puisse remetloit à son eslude 
principal par trois heures ou davanlaige : tant à repeler la lec- 
ture malutinale- qu'à poursuivre le livre enlreprins, que aussi 
à escripre, bien traire'' et former les antiques'* et romaines 
lettres. 

Ce faict, issoicnt hors leur hostcl, avec eux un jeune gentil- 
homme de Touraine nommé l'cscuver Ciynuiastc"', lequel hiy 
iiionstroil l'art de chevalerie». Changeant donc de vestemens, 
monloit sus un coursier'', sus un roussin*, sus un genêt-', 
sus un cheval harhe>", cheval legier; et luy donnoil cent quar- 
rieres'*; le faisoil voltiger en l'aer, franchir le fossé, sauller le 
palis ^^, court tourner en un cercle, tant à dexlre comme à 
senestre. Là rompoit, non la lance, car c'est la plus grande res- 
veric du monde dire : « J'ay rompu dix lances eu lournoy, ou 
en bataille"; » un charpentier le feroit bien; mais louable 
gloire est d'une lance avoir rompu dix de ses ennemis. De 
sa lance donc asserée'^, verde*'' et roide, rompoit un 



plolpvrc, on oncorc, et c'est Va. sa dé- 
nomiiiation la ))lus liabiluello, <lc In 
/liUe à 6ec. Cfs flùtrs cnniposaipiit tout 
un système tin ffi-avo à l'aiijn, cl cUos 
ont tigui'ô dans los orcliostrrs jusqu'au 
siècle dernier. Cet insirunient se jtuuiit 
verticalement. 

1i i)..51. La viole. Nom d'une famille 
rrinslrumcnls il oordcs et à ai-chet (|ui 
a donné naissance au.\ inslrunicnls 
modernes : le violon, l'alto, le violon- 
celle. Avant la formation du (/iiatnor 
moderne, le jcii de violes comprenait 
une liasse de viole, une taille de viole, 
une haute contre de viole et un dessus 
de viole. Cet insirunient était ordinai- 
rement monté sur six cordes. 

I."))i. 51. Snci/iirbûiitli'. Insirumentde 
musique à vent, sorte de trom|>etle har- 
monique différente de la militaire, 
((u'on allonfije ou raccourcit suivant 
l'acuité dos sons. C'est ù peu près le 
trombone moderne, dont il ne difTère 
que i>ar (|uelques détails de forme. 

1. C'est la seconde fois que liahelais 
' revient sur ce détail. Ne faut-ii pas, 

chez lui coninie chez .\risto|ihane. que 
la boulTonnerie se mêle aux pages les 
])lus élevées. U semble craindre qu'on 
ne le )irenne trop au sérieux. 

2. Matiitinal [matutiiins). matinal. 

3. Traire, tracer, de trait, faire un 
trait, pourlraire, tracer trait pour 
trait. 

4. Antiij/iies, gothiques. Ecrire en 



écriture gothique (Voy. jilus haiit'i, et 
romaine dont les caractères sont per- 
pendiculaires. 

5. (tymuaste, vient du grec, c'est 
un maitre de gymnastique et eu général 
de tout exercice du corps. 

0. Chevalerie, exercices d'équitation : 
nous avons substitué à ce terme le mol 
cavalerie directement formé du latin 
rabitllitfi. 

7. Coursier, grand et fort cheval de 
tournoi et de bataille. 

s. lioiis.tiii, cheval entier, un pou 
épais et entre deux tailles, plus petit 
que le coursier. 

!t. (lenef. Espèce de cheval d'Espa- 
gne, idus petit que le iiréccdent. 

10. Ilarbe, cheval de l'Orienl, du 
Maroc surtout, que l'on confond sou- 
vent avec l'arabe. 

1 1 . Donner carrière, on emploie cette 
expression métaphoriquement, c'est 
proprement lâcher la bride à un cheval. 

12. Palis, palissade, haie. 

i.'î. Six ans après la mort de Habelais, 
devait succomber le roi Henri II dans 
un tournois, sous la lance de Montgo- 
mcry. Rabelais avait donc raison de 
s'élever contre cette •> resveric » aussi 
dangereuse qu'inutile. 

1 i. Axserée. Acérée, dont la pointe 
était très aiguë et d'un acier lin. 

13. Verde, verte, de bois encore vert 
pour ne point rompre. 



C.ARiiANTUA. o3 

liuis*, cnfoQroit un Iiaruois, aculoil- une arbr»', cuclavuil^ 
ua anneau, enicvoit une selle d'arnios, un aubert*. un ganlelcl. 
Le tout laisoit, armé de pied en cap. 

Au reyuard de fanfaror"' et faire les petits popismes^ sus 
un clieval, nul ne le fit miculs que Iny. Le voltigeur de Fer- 
rare'' n'estoit qu'un cinge en comparaison. Singulièrement 
esloit a[)prins à saulter iiastivemcnt d'un cheval sus l'anllre sans 
prendre terre, et nommoit on ces chevaux desultoires*; et, de 
chascuu coslé, la lance au poing, monter sans cstriviercs^, et, 
sans bride, guider le cheval à son plaisir. Car telles choses ser- 
vent à discipline militaire. 

In aultre jour, s'exerceoil à la hasche, laquelle tant bien 
croulloit"', tant verdement de tous pics resserroit'S tant soup- 
plement avalloit en taille ronde*- qu'il fut passé chevalier 
d'armes en campagne, et en tous cssays. Puis bransloit la pieque, 
sacquoit" de l'espée à deux mains, de l'espée baslarde'^, de 
i'es[)agnole, de la dague, et du poignard; armé, non armé, au 
boucler'-', à la cappe"', à la rondelle''. 



1. Unis, porte. Nous avons conservé 
les mois /iiiissii'r. /luis-elos. 

2. Acn/oit, incitait à cul, déracinait, 
."î. Enclavait. Enclaver cest enclore 

une chose dans une autre, enfiler la 
bague. 

i. Anbi'rt. haiibift, cotte de mailles 
h manches et {îorgerin (le gorgerin est 
la pièce de Tarmure qui protège la 
gorge). 

.^. Fanfarer, c est faire bondir, 
sauter, se dresser le cheval qui fait 
briller l'adresse du cavalier au moment 
où il entre en la lice avec trompettes et 
clairons. 

6. Popiame. Onomatopée grecque 
qui exprime le sifûement par lequel on 
flatte ou apaise les chevaux ombra- 
geux ou difficiles. 

7. Yoltif/ciir. cavalier qui apprend 
à monter, à faire des voltes sur un 
cheval. La voltc est le mouvement qu'on 
fait exécuter au cheval en le menant en 
rond. Au quinzième siècle à l'adoue, à 
Ferrare, à Bologne, il y avait des écoles 
d'équitation renommées. 

S. Voy. dans Montaigne, Essais, 
liv. I", le début du ch. xlviii, Des des- 
triers, où il cite le passage deTite Live 
(.xxiu, 29). 11 On prit ceux des Numides 
qui ont l'habitude de toujours mener 
en laisse un second cheval, et qui sou- 
vent, au plus fort de la mêlée, sautent 
tant armés, d'un cheval fatigué sur un 
cheval frais, tant est grande l'agilité du 



cavalier, la docilité de la monture! » 
Dcsultoires (desiiltnrins, racine satire, 
sultare, salins, sauter). 

9. Estrioieres. L'étrivière est la 
courroie qui soutient l'étrier; on dit 
maintenant monter sans élriers. 

10. Croulter. de l'italien crollarr, 
signifie brandir. La variante coulloit 
(<le col, cou) signifierait donner un 
coup léger sur le col, comme on fait 
pour l'accolade. 

11. De tous pics resserroit, c.-à-d. 
gardait, préservait de tout coup de 
pique, de lance. 

12. Aralloit en taille ronde. Terme 
de l'ancien combat de la hache d'arme; 
c'est abaisser la hache dont on pré- 
sente le coupant par un mouvement 
circulaire. 

13. Sacquer, d'où saccade, saccadé, 
donner des coups brusques, faire le 
moulinet à droite et à gauche. 

li. Espée baslarde, celle qui n'était 
ni française, ni espagnole, ni lansque- 
nette (allemande), mais plus grande 
qu'aucune de ces trois sortes d'épées. 

1.5. Boucler, bouclier, orthographe 
qui ligure la prononciation usitée au 
seizième siècle : sanr/lier et autres 
mots de terminaison analogue ne comp- 
taient en vers que pour deux syllabes. 

16. Cappe, cape. Manteau à capu- 
chon, qui. enroulé autour du bras 
gauche, devenait une sorte de bouclier. 

17. Rondelle, synonyme de rondache, 



,'-\^vt,>»'Vipv- •• 



.->t RAlii:L.VlS. 

Cuurdil le cerl', le chevreuil, l'ours, le daiin, le sauglior, le 
lièvre, la perdrix, le faisant, l'olanlei. Jouoit à la grosse balle, 
et- la l'aisoit bondir en l'air, autant du pied que du poing. 

Luctoit-, eouroit, saultoit, non à trois pas un sault. non à 
clocbe pied, non au sault d'alemant, car, disoit Gymnasie, telz 
sauKz sont inutiles, et, de nul bien en guerre; mais d'un sault 
perçoit un fossé*, volloit sus une baye, montoit six pas encontre 
une muraille, et rampoit en ceste façon à une fenestre de la 
baultour d'une lance. 

.\ageort, en parfondg eauo, à l'endroit, à l'envers, de coslé, de 

tout le corps, des seuls pieds, une main en l'air, en larpielle 

tenant un livre, transpassoit toute la rivière de Seine sans iceluy 

mouiller, et tirant par les dents son manteau, comme faisoit 

Jules César; puis d'une main eniroit par grande force en un 

basteau, d'iceluy se jetfoit derechef en l'caue la leste première; 

^(2,A.>^ sondoit le parfond, creusoit les rochiers, plongeoit es abysmes 

L^i^ et goufres. Puis celuy basteau tournoit, gouvernoit, menoit 

^^^ liastivement, lentement, à JU-^reaue. contre cours, le retenoit 

en pleine csduse, d'une main le guidoit; de l'auitre s'escri- 

moit avec un grand aviron, teudoit le vélo '*, montoit au matz 

par les traicts'', eouroit sur les brancquars'^, adjustoit la 



pjr les 



Ijoiiclier circulaire, employé 
liommes à pied. 

1. 0/(7C(/^, outarde. Oisseau de l'ordre 
des échassiers. 

2. Luctoit (liictan), lutter. 

.'f. Uieii ne rappelle plus cet ensemble 
d'exercices auxquels se livre Gargantua 
sous la direction de Gymnasie que ceux 
du roi Henri II racontés longuement par 
Brantôme (Vies des hnmmi-/; i/litstrrs rt 
capitaiiifn françois:, t. 1"'', Henri II). 
'■ Rien no lui agréait plus <[ue certaines 
liilles il outrance nù les champions 
pleins de sueur et hors d'halciuc com- 
tiatlenljusqu'a ce que leurs armes soient 
brisées, spectacle qui lui fut donné à sa 
lriom))liante cnlréo dans la ville de 
Lyon. Tri fut même le plaisir du roi 
qu'il voulut le revoir de nouveau six 
jours après, au siège de Renti ; le jilus 
granil chagrin du roi de France fut 
(II! ne i)ouvoir » attaquer l'empereur de 
liersonne à personne, et s'entreprouver 
leurs forces de l'un à l'autre. » Mais, 
dit Brantôme, Charles, qui n'était plus 
en cette belle verdeur de jadis et allait 
en litière, faisait la guerre " en renard », 
Henri « eu lion. » Même passion pour 
tous les exercices, paume, balle, et 
tiiujouis devant les dames, cunviées 



à CCS ébats comme juges des coups. 
Cette ])assion, qui devait être fatale au 
roi. n'allait pas sans quelques accidents ; 
un jour, n'étant encore que dauphin. 
Henri, tirant des armes, creva un eeil à 
M. de Bouccard, son écuyer. <• Mais, 
ajoute Brantôme, il hii/ l'ii domnndo 
pardon, car ccstoit un fort honnête et 
brave gentilhomme. » S'agissait-il de 
.1 percer (sauter) un fossé, ■■ comme dit 
Rabelais, nul ne surpassait encore ce 
roi. « Il avoit esté le meilleur sauteur 
de la court; jnniais nul luy peut tenir 
])icil qui- feu .M. de Bounivet, l'amiral, 
et principalement au ])lain saut, c.ir 
c'esloit lousjours vingt ou trois ou 
vingt et quatre grands pieds ou se- 
melles ; mais c'esloit à franchir nu 
f/rand fossé pinin d'i'nit oi'i il se plaisait 
le plus : dont une fois M. de Bonnivet 
se cuida noyer pour n'en avoir peu 
franchir un que le Roy avoit francby. >■ 
On voit combien tous les exercices si 
fort recommandés par Rabelais étaient 
en honneur à la cour et jn-atiqués par 
la noblesse à laquelle le roi donnait 
l'exemple. 

■i. l'('/e(i'e/»»i)- voile. 

5. Traits, cordages du vaisseau. 

(i. Branc'/iiars. vergues. 



r.ARGAXTUA. 
les boulines 



.4i^' 






'l)oussolo, conlreventoit les boulines', bentloit lo gouvcrnuil. 

i Issaot de l'eaiie, roidoment-, montoit encontre la montaigne, 

et devalloit aussi franchement, gravoit-^ es arbres comme un 

bhat, saultoit de l'une en l'aultre comme un escurieux^, abatoit 

|es gros rameaux comme un aultre Milo^ : avec deux poignards cer-A^yrt 

îsserés et deux poinsons esprouvés montoit au liault d'une mai- ^^^ A^ 

^n comme un rat, descendoit puis du liauIt en bas en telle 

domposition des membres^ que de la cliente n'estoit aulcune- 

ifietit grevé. Jectoit le dard, la barre', la pierre, la javeline, 

IVspieu, la balebarde, enfonçoit l'arc, bandoit es reins les fortes 

arbalosles de passe', visoit de l'arquebouse à l'œil, alTeustoit^ 

bi canon, tiroit à la bulte'", aii papeguay*', du bas en mont, 

d'amont en val'-, devant, de coslé, en arrière '', comme les 

Pi^tîiësl^ I 

On lui attachoit un cable eu quelque liaulte tour, pendant en 
terre : par iceluy avec deux mains montoit; puis devaloit si roi- 
dement et si asseurement que plus ne pourriez parmy un pré 
bien eguallé. On lui mettoit une grosse perclie appuyée ti deux 
arbres; à icelle se peudoit par les mains, et d'icelle alloit et 
vfmoit sans des pieds à rien toucher, qu'à grande course on ne 
Teust peu aconcevoir ' "^ 

Et pour s'exercer le thorax et poulmons, crioit comme tous 
les diables. Je l'ouy une fois appellant Euderaon, depuis la porte 



1. Contrcventoit les boiiline.1. Teni]re 
les voiles an plus près ilu vent. La 
bnnline est une conle qui tient la voile 
rie h\n\f.uMAMJ ■& v-^i-^haf-'k Ci^' 

'i. Hoifli'nu'iit. avoo vipruour. 

;>. (iravoit. gravissait, montait. 

{. lisciiriciix. êeureuil. 

."). L'athlète Milon de Crotone qui 
tuait un ba-uf d'un coup de poing et 
lo même jour le mangeait tout entier. 
On sait qu'il périt victime de sa force, 
les mains piises ilans un chêne, dévore 
par les bétes fauves. 

'î. Avci;» des luembrcs si forts, si 
dispos. / L/j 

7. Bai-re. Ce jeu consiste à ficher 
en terre une barre lourde et pointue 
d'un côté qu'on a lancée en l'air. 

8. Arbalexte de passe , un arc im- 
mense monté sur une machine de bois 
que bandaient quatre ou cinq hommes 
pour lancer des javelots de cinq ou six 
pied» de long. Lapaxxe serait cet arbre, 
cett£ machine de bois: selon d'autres. 
\:ij}a$se ou pake serait l'engin lui- 
m^iie qui sert â tendre l'arbalèle. Gar- 



gantua montait l'arbalète, aidé de la 
seule puissance de ses reins et de ses 
bras. 

9. Affeiixter. affûter . dresser sur 
•'affût, disposer pour le l'r. 

10. liiitte, c'est le massif de terre où 
l'on place le but pour viser et tirer. 

11. Papeyiiai/ oa papegaiit ; ancien 
nom du perroquet. Oiseau de bois ou 
de carton mis au bout d'une perche 
pour servir de but à ceux qui disputent 
le prix du tir. 

12. D'amont en val ou enaval, c.-h-d. 
de haut en bas, terme de bateliers. 

13. Toutes façons de viser plus dif- 
ficiles qu'en ligne horizontale, sur un 
terrain uni. 

li. Comme les Parthizs. se rapporte 
seulement à l'adverbe en arrière; on 
sail que ces cavaliers décofhaient leurs 
A'^-ches en fuyant. 

1.5. Aconcevoir. atteindre. Suspendu 
comme à un trapèze de grande lon- 
gueur, il s'y promenait, suspendu à la 
force des poignets, si rapidement qu'on 
n'eut pu l'atleiodrc à la coui-sc. 



^ 



e^ i 



o6 RABELAIS. 

SaiiK.'l-Viclur jusqiics à ;\Ion(marlro. Sleiitor' u'out oiicqucs 
telle voix à la bataille de Troye. 

'Et, pour gualantir^ les nerfs, on lui avoit fait doux grosses 
saulmones'^ de plomb, cliascuiie du pois de liuit mille sept cens 
(|uiotaulx, lesquelles il uommoit altères^. Icclles prcnoit de 
terre en cliascune main, et les eslevoit en l'air au dessus de la 
teste; les tenoit ainsi sans soy remuer trois quarts d'heure et 
davantaige, qui esloit une force inimitable. 

Jouoit aux barres avec les plus forts. Et, quand le jioincl 
advenoit, se tenoit sur ses pieds tant roidement qu'il s'aban- 
donnoit es plus adventureux, en cas qu'ilz le fissent mouvoir de 
s;i place, comme jadis fesoit Milo. A l'imitation duquel aussi 
tenoit une pomme de grenade en sa main, et la donnoit à qui 
lui pourroit oster. 

Le temps ainsi employé, lui frotté, nettoyé, et refraiscliy 
d'iiabillemens, tout doulcement s'en retournoient, e(, passons 
par quelques prés ou aultres lieux herbus^, visiloient les arbres 
et plantes, les conierens^ avec les livres des anciens qui eu ont 
escript, comme Tlieopliraste', Dioscorides*, Marinus^ Pline, 
rsicander'", Macer*^ et Galen '^; clencmportoicnt leurs pleines 
mains au l(»gis; desquelles avoit la charge un jeune paigc 
nommé Hhizolome ^^, ensemble des marroclions'*, des pioches, 
cerfouettes'^, bêches, tranches*^ et aultres inslrumens requis à 
bien arborizer '". 



i. Stentor, héraut des Grecs devant 
Troie ; il criait à lui seul aussi haut 
que cinquante autres {Iliade, V, 3S7). 
De là notre proverbe : acoir une voix 
de Stentor. 

2. dalant a quelquefois le sens de 
vif. alerte, vigoureux, d'où le verbe 
gualantir dans l'acception présente. 
fortifier. 

3. Saulmones do plomb. On appelle 
saumon une niasse de métal, telle qu'elle 
est, sortie de la fonte. 

4. Altères, ou mieux Italtères. On 
pratique encore cet exercice dans les 
g-j'uinases. Ce sont deux masses splié- 
riques réunies par une tige defcr etdont 
le maniement méthodique et régulier 
dévelop|)e la force musculaire. 

5. Herbiix, herbeux. 

G. Confèrent. Comparant (en laliu, 
conferre). 

7. Théopliraste avait composé un 
traité des plantes. 

8. Dioscorides, voir p. 50, note 2. 

9. Marinus, philosophe néoplatoni- 
cien, cité souvent par Galien. 



10. yicander, de Colophon. auteur 
de petits poèmes sur le moyeu de j:ué- 
rir les empoisonnements. 

11. Miicer. contrm[)orain de Virgile, 
auteur d'un poème sur les plantes vé- 
néneuses. 

12. Galen (cité plus haut, p. 50, n.2) 
pour Cialien. 

13. n/iizolome, en grec, coupeur do 
racines. 

14. Mnrroeho^i. diminutif du mot 
mare, outil à labourer la terre, nommé 
aussi bidochon, qui sert il sarcler les 
légumes. 

15. Cerfouelte ou .lerfouetie. inslni- 
ment dont on se sert pour creuser lu 
terre au i)ie<l des arbres. 

16. Tranelie. houe, bidenl. Instru- 
ment de petite culture, comi>osé d'un 
long manehe et d'une laine de fer. 

17. Arborizer. de arboriste. C'est 
l'ancien mol. Herboriser, herborittr. 
ne se sont introduits que i)ar corrup- 
tion, parce que ce sont des herbes que 
l'on recherche et cueille et non îles 
arbres (arbor). Sans cette ancienne 



'1 i .J xïK-^- 






- GARGANTUA. 57 

lïux arrivés au logis, ce pendant qu'on aprestuit le souper, 
repotoient (juclques passages de ce qu'avoit esté leu, et s'asseoient 
à table. Notez icy que son disner cstoit sobre et frugal : car tjiut t^^^tz^^ 
seiikineut maugeoit pour refréner les aboys de l'estomac; mais ^^x*^^. /- 
le souper estoit copieux et large. Car tant en prenoit que lui 
estoit de besoing à soy entretenir et nourrir. Ce que est la vraye 
dicte ', prescrite par l'art de bonne et seure medicine, quoy 
qu'un las de b;Klaux médecins, berselés- en l'officine des 
Arabes', conseillent Te contraire. 

Durant iceluy repas estoit continuée la leçon du disner, tant 
que bonsenibloit; le reste estoit consommé en bons propos, tous 
lettrés et utiles. .\près grâces rendues, s'adonnoient à cbanler 
musicalement, à jouer d'instrumens harmonieux, ou de ce.s 
petits passetemps qu'on faict es chartes, es dés et goubelets : 
et là demeuroient faisans grand_chere, s'esbaudissans aucunesfois 
jusques à l'heure de dormir ; quelquefois alloient visiter les^ 
compagnies des gens letlrés, ou de gens qui eussent veii pays '^^AMA^'oh 
cslrangcs*. dC</>6A/U^ 






En pleine nuyt, devant que soy retirer, alloient au lieu de leur 
logis le plus descouvert voir la face du ciel; et là notoient les 
comètes si aulcimes estoient, les figures, situations, aspects, 
oppositions et conjonctions des astres. ~"'-~ — 

Puis, avec son précepteur, recapituloit brièvement, à la mode 
des Pylhagoriques% tout ce qu'il avoit leu, veu, sceu, faict et 
entendu, au decours de toute la journée. 

Siprioient Dieu le créateur en l'adorant, et ratifiant^ leur foy 
envers luy. et le glorifiant de sa bonté immense : et, lui rendant 
grâce de tout le temps passé, se recommandoient à sa divine 
démence pour tout l'advenir. Ce faict, entroient en leur repos. 



^KV£4i^ 



étvmologie. on aurait ilù dire herhisic 
(h'rrba). 

1. Diète. Voir déjà plna haut ce mot 
d.iiis son vrai sens : régime, genre de 
vie. 

2. Herselé semble le même mol 
que harceler, provoquer à la dispute. 
L"étyn\ologie serait-elle herse, par as- 
similation avec la motte de terre que 
rompt la herse? 

3. L'officine ilex Arabex. Certaines 
éditions donnent des sop/iixtes. Rabe- 
lais entend pmit-ètre par la le méde- 



cin Avii-enne (xi" siècle) et ses secta- 
teurs, par opposition à Galien et à ses 
disciples i)Ius partisans que les pre- 
miers de la sobriété. 

4. Estranr/es , étrangers. Emploi 
constant en ce sens au seizième siècle. 

5. Pythaf/oriciens. Pylhagore recom- 
mandait à ses discijiles de faire chaque 
soir une récapitulation de leure actes, 
une sorte d'examen de eonseience. 

6. Ratifiant, raliQer, attester par 
ses actes, confirmer. 



3. 



58 



ItALîELAlS. 



CHAPITRE XXIY 

COMMENT GARGANTUA EMPLOYOIT LK TEMPS, ijUAM) l'aEK ESToIT 
l'UIVlEL'X 

S'il advonoit f]ue l'aer fusf pluvieux et inlemperé, fout le temps 
d'avant disner esloit employé comme de cousiume, excepté qu'il 
l'aisoit allumer un beau et clair feu pour corriger l'intempérie 
de l'aer. iAlais, après disner, eu lieu des exercitalions, ilz 
demouroient en la maison, et par manière d'apotlierapie ', s'esba- 
■loient à boteler du foin, à fendre et scier du bois, et à battre 
les gerlies eu la grange. Puis estudioieut en l'art de peinclure 
et sculplurc; ou revocquoient- en usage l'antique jeu des talcs*, 
ainsi qu'en a escrit Leonicus'*, el comme y joue nostre bon amy 
Lascaris^. 

En y jouant, recoloienf' les passaiges des auteurs anciens 
esquelz est faicte mention ou ])rinse quelque metapbore sus 
iceluy jeu. Semblablement, ou alloient voir comment on firoit 
les metaulx, ou comment on fondoit l'artillerie; ou alloient voir 
les lapidaires, orfèvres et tailleurs de pierreries; ou les alcliy- 
misles et monnoyeurs; ou les baultelissiers", les lissoutiers *, 
les veloutiers', les borologiers '", miralliers", imprimeurs, 



1. Apotlirriipli'. mol, grec qui signi- 
fie hygipiio ; nicsuro de santé. 

2. J{('i''icf/iii'r, (lu laliu remcarc, 
rappeler, remeUre. 

3. Taies, du latin fa/u.?, dés à jouer, 
osselets. 

i. Leonicits. Nicole Léonico, Véni- 
tien, a cei-il un livre spécial sur ce 
jeu (1530). 

.5. La^carix. Il y a deux Lascaris 
qu'il ne faut pas confondre : Tun 
(Constantin), un des savants qui con- 
tribuèrent il la renaissance des lettres 
•MI Euro|ie. quitta Constantinople après 
la chute de cette ville (li5i), enseigna 
le grec successivement ii Milan, à 
Rome, à Naples, a laissé une_ gram- 
maire, le )iremier livre inqirimé en ca- 
ractères gi'ccs (li7()). l'tinoui-ut à Mes- 
sine (1493). L'autre (.lean-André),__ né 
en Phrygie, vers 14 55. mourut en 1.535. 
fut accueilli il Florence par Laurent 
de Médicis. Appelé en France par 
Charles VIII, il jouit d'un grand cré- 
dit auprès de Louis Xllqui le chargea 
d'une ambassade ;i Venise, et de Fran- 
çois I" dont il devint le bibliothécaire. 



Léon X fut aussi son iirofecleur. Ce 
savant a été le inaitrc de nos grands 
hellénistes Budé et lianes. Villemaiii 
a ])ul)lié Ldscnris on les (îrecx au 
(piliizicnic siècle (182.5). On s'étonne nu 
peu de voir Rabelais l'appeler familiè- 
rement '< son bon niitij. » Jean Lascaris 
avait qiiatrc-ruifit-dij- ans et mourait 
l'année même oii parut l'édition de 
finri/antua sous sa forme définitive 
(15.35). On serait tenté de se demander 
s'il s'agit du même pei-sonuage. 

6. liccoler {recolera) , repasser en son 
e.sprit. 

7. Haiili'lissiers. Fabricants de tapis 
<le liaule lisse. 

S. Tissoiiticrs, du mot tissu. Tisse- 
rands. 

9. Yriniitirrs. On disait autrefois 
vcloii.i'. il'où rclnntier, ouvrier qui 
tabrique le velours. 

10. Horohv/ii'fs, horologc, qui indique 
l'heure (hora), a formé régulièrement 
horlogier, dont horloger est une con- 
traction. 

11. Miralliers, de l'italien ynirai/Ho. 
miroir, miroitiers. 



GARGANTUA. .'JO 

(irgiiiiislos, taincliiriers, et aultres telles suiies trouviiors, et, 
|);ir tout tloiiiians le vin ', api)renoient et consideruieiit l'iiulus- 
Irie et invention des mestiers, 

Alloient onir les leçons publiques, les actes solennclz, les 
répétitions, les déclamations, les plaidoiez des genlilz avocatz'^, 
les concions -^ des presclieurs cvangeliques. 

l'assoit par les salles et lieux ordonnés pour l'escrime : et là, 
contre les maisîres, essayoil de tous basions '% et leur mous- 
froit par évidence qu'autant, voire"' plus, en sçavoit qu'iceux. 

Et, au lieu d'arboriser, visitoient les boutiques des dro- 
gue urs ", licrbiers '', et apotbvcaircs, et soigneusement consi- 
deroient les i'ruicls, racines, feuilles, gommes, semences, 
axunges peregrines*, ensemble aussi comment on les adul- 
leroit''. Alloit voir les bastcleurs, trejectaires^" et tlieria- 
cleurs", et consideroit leurs gestes, leurs ruses, leurs sobres- 
saults et beau parler : singulièrement de ceux de Chaunys en 
Picardie, car ilz sont de nature grands jaseurs, et beaux bailleurs 
de balliverues en matière de cingcs verds'^. 

Eux, retournés pour souper, mangeoicnt plus sobrement qu'es 
aullres jours, et viandes plus desiccatives et exténuantes'*, alin 
que l'intempérie bumide de l'aer, communiquée au corps par 



1. C'osl re que nous a]>i)elons don- 
ner le pourboire. 

2. Franeois I"'' clil un juin- aux 
nieiiibres du Paileniful « qu'il étoll 
«Iclibci'é (décidé) de venir dans la dite 
cour, deux ou trois fois la semaine, 
îLssistcr aux plaidoyers et au conseil.» 
{Vil! du François I", Garnier. I. XXIV', 
p. 301.) 

.3. Concions (concio). discours, pro- 
che. Cette sorte d'éclectisme qui per- 
met au maitre et à relève d'aller en- 
tendre « les preselieui-s evangelique.=!, » 
c'esl-ii-dire les ministres de la nouvelle 
doctrine, est chose assez rare au 
seizième siècle pour la noter au pas- 
sage. 

l. Basions, se disait autrefois des 
armes montées sur un fût ou sur une 
liampe. On peut croire ici que Rabe- 
lais étend la signiûcation du mot bà- 
fon k toute arme dont le maniement 
peut s'apprendre dans une salle. 

5. Voire vient du mol latin verns, 
vrai, vraiment. 

0. Brof/uenrs. Droguistes. 

7. Herbiers. Herboristes. 

S. A.vunf/es percgrines. Onguents, 
baumes étrangers (en latin aj:unf/ia), 
iiiiig, graisse, saindoux. 



9. Adultérer, falsilier. La fraude 
était facile et lucrative en |)areille ma- 
tière, vu l'ignorance du |ieuple, et la 
nature des matières dont beaui:oup 
étaient tirées de l'étranger. 

10. Trejectaire. C'est un homme qui 
fait des tours de 2}asse-passe, propre- 
ment tours d'adresse des joueurs de 
gobelets (en latin trajicerc, trojectarc, 
faire passer). 

11. l'heriacleurs. Thériar/neurs sem- 
blerait plus régulier, marchands de 
thériaque,yiîn<\G{\\s d'orviétan, charla- 
tans qui débitaient toutes sortes de 
remèilcs. 

12. On a dit longtcmiis « les singes 
de Cliauny. » expression proverbiale 
qui faisait allusion à la dextérité et à 
la malice des habitants de cette ville. 
Un bailleur de balicernes est un con- 
teur de sornettes, un faiseur de contes 
bleus, tel que celui qui raconterait 
avoir vu des sinf/cs rerts. Du temps de 
Rabelais, les singes verts étaient mis 
au rang des merles blancs, des êtres 
imaginaires. 

|:î. rius sèches et mnins nourris- 
santes, cumine les viandes blanches. 



60 RAUELAIS. 

iioco.ssuil'c couliiiilé *, fu.sl jiar ce inoyiMi corrigée, et ne leur 
lïisf. iucoiiiiiiode juir- lie su y eslre excrcilés comme avuient de 
coiisliiiiie. 

Ainsi fui gouverné Gargaiiliui, el coutiuuuil ce procès' de 
joiu' en jour, profitant comme entendez que jieul faire un jeune 
homme selon son aage'*, de bon sens, en tel exercice ainsi 
continué. Lequel, combien (jih' sembiast iiour le comn)cncemenl 
diflicile, en la continuation tant doux fut, legier et délectable, 
que iniculx ressembloit un passe temps de roy que l'eslude d'un 
escolier. Toutesfois, Ponocratcs, pour le séjourner ^ de cesle 
veliemcnle intention^ des esprits, advisoit une fois le mois 
quelque jour bien clair et serain; auquel bougeoicnt" au 
malin de la ville, et alloienl ou à Geutilly, ou à Boloigne, ou à 
Monirouge, ou au pont Cliaranlon, ou à Vanvcs on à Sainct- 
C!ou. El là passoienl toute la journée à faire la plus grand 
cliere dont ilz se pou voient adviser : raillans, gaudissans^, 
beuvans d'aulant^ ; jouans, cbantans, dansans, se voytrans^" en 
(pielque beau pré, denigeans** des passeraux, prcnans des 
cailles, pesclians aux greuoilles et escrevisses. 

Mais, encores qu'icelle journée fust passée sans livres cl 

/ lectures, poinct elle n'esloit passée sans profit. Car, en beau pré, 

ilz rccoloient par cœur'- quelques plaisans vers de l'Agriculture 

de Virgile '', de Hésiode "■% du Hustique de Polilian '^; des- 

cripvoient quelques pkiisaus epigrammes'^ en latin, puis les 



1. Confî))ilc , .-iffuiité , propi-ictc 
d'assimilation. 

2. Par ne soi/. Pour n'avoir pas 
])i-is de l'exercice connue à l'ordinaire. 
On se rappelle que ces ])roinenades 
restreintes avaient lieu " s'il advenoit 
que l'aer fust jduvicux cl intenipéré. » 

3. Procès [processus), procédé, pro- 
grès. 

4. Gargantua, d après le calcul do 
ses i)roniicres études, n'avait pas uioiiis 
de cent vingt-trois ans, lorsqu'il se mit 
sous la discipline de Ponocrates. Mais, 
sans compter ([ue chez ce géant l'a- 
dolescence comme )a longévité est 
proportionnée au.x dimensions mons- 
trueuses du héros, Rabelais s'inquiète 
|)en de la vraisemblance dans ce roman 
satirique, où les plus folles imagina- 
lions se mêlent aux plus sages con- 
ceptions. 

5. Séjourner, reposer, distraire. 

6. Intention, contention, fatigue. 

7. Bouger, s'éloigner, partir. 



^./laudissans, gaudir, se réjouir (du 
latin i/nudere, fjaudium). 

'J. D'autant, c'est-h-dire à propor- 
tion. 

10. Se roytrans. se vautrant. 

11. Denifieans. dénichant. 

\'i. Itecoloient (v. p. 5S, noie 6), re- 
passer en son esprit. 

13. Gcorf/itjnes, poème didactique 
en quatre livre.'. 

H. Travaux et Jours, poème didac- 
tique d'Hésiode, poète grec (i.x" siècle 
avant J.-C). 

13. Ange Politien, né près de Flo- 
rence (li5i-149i), fut précepteur des 
lils de Laurent de Méclicis dont l'un 
devait être le pape Léon X, a laissé 
entre autres ouvrages, quatre poèmes : 
Buco/it/ues latins. 

10. Epiyrammes doit èlre entendu 
ici dans son sens primitif : une petite 
pièce de vers qui n'est que par acci- 
dent terminée en pointe satirique. 
Plaisant ne signifie pas qui provoque 
le rire, mais qui plaîl, agréable. 



GARGANTUA. 01 

molloiciit ]i;ir rotulotmx et ballades' en lauyue frauroiso. En 
lianquetaiit, (lu vi'.i ais;^'i]é - se[uiroient l'eaiie, comme l'enseigne 
Galon •^ de Rc nisL, et Pline ^, avec nn {^uohelet ilc lierre; 
iavoienl le vin en plein bassin il'cau, puis le retiroient avec un 
embnl^; faisoient aller l'eauc d'un verre en aullre, bastissoient 
plusieurs petits engins aulonialcs, c'est à dire soy mouvans 
eux-niesmes. 



1. Boilenn dit dans son Art poc- 
tiquc (ch. Il): 

I,c rondeau, né gaiilni?. a la nalvelé. 
La liailniU; asservie à ses vieilles maximes. 
Souvent doit tout son lustre au cai>riee «les 
[rimes. 

Et Molière, dans les Femmes sa- 
vantes : 

La ballade, à mon ?oùt, est une chose fa<lc. 

Co n'en 'st plus la mode: elle sent son 

[vieux temps. 

Ronsard, dès le seiziènip siècle. avait 
iléjà fait tomber en oubli ces petits 
l)ocmes. cultivés par Marot et son 
école, et assez compliqués dans les exi- 
prences de leur structure, quoi qu'en 
dise Boilcau de la naïveté du premier 
de ces petits poèmes. Le gaulois Rabe- 
lais, ilcpuis sa querelle avec Ramus. 
le mailre et l'ami de Ronsard, était 



on hostilité plus ou moins avouée avec 
le chef de la Pléiade qui n"a pas peu 
contribué à faire passer Rabel;iis pour 
un ivrogne, n'ayant d'autre dieu que 
son ventre. 11 n'est donc pas étonnant 
que celui-ci, brouillé avec Ronsard, et 
porté par le tour de son esprit aux 
gentilles inventions du gaulois Marot, 
y veuille exercer son élève par passe- 
temps. 

2. Aisf/m\ mélangé d'eau. En cer- 
taines provinces on dit encore Xaiijne 
pour designer la rivière. 

3. Catiin, Ile Rc ritslir.a. ch. cxr. 

4. Pline 1' .Ancien. Histoire natu- 
relle, liv. XVI, ch. XXXV. 

5. Embiit. entonnoir. Mot employé 
dans le midi. Les deux mots sont 
comijosés de la même façon. Instru- 
ment qui sert à mettre en bouteilles, 
en tonne. 



PANTAGRUEL 



(EXTRAITS) 



LIVRE II 



CHAPITRE V 

DKS lAICTS DU NOUI.K PANTAGRlKr- EN SON JKINK AAGK ' 

Ainsi croissoil- Panla^TuoI de jour on j(nn'. <'t proliloil ;i vcno. 
il'œi!, dont son [»ere s'tîsjoiiissoit [\i\v alTcction iialiin.'lli'. Kt Iny 
lit faire, comme, il osloit petit, une arliaiesic pour s'esballre 
après les oisillons, qu'on appelle de présent la yrand arbaleste 
de Clianlelhv'. 

Puis l'envoya à l'esoolc pour apprendre et passer son jeune 
aage. De l'aict vint à Poicliers pour estuiiier, et y [)rolita beau- 
coup : aufjuel lieu voyant que les cscoliers esloient aucunes fois 
de loisir, et ne sçavoient à quoi passer temps, il en eut com- 



1. Les chapitres précédents sontreni- 
])lis ]);ir Vitrii/iiii\ \'(iiitir/iiil(' et la iiii- 
tieitt' lie l'aiita]:;riiel ipii coule la vie ;i 
sainéie. Hadeljcc. Son père, (jai-tantua, 
avait alors quatre cent qualrc-vingl- 
(piatro ans! 

Au quatrième chapitre, nous voyons 
l'enfant, comme un autre Hercule, 
malgré les chaines dont on avait atta- 
ché son berceau de peur qu'il se bles- 
sât, en rompre l'extrémité et se lever 
« emportant son berceau sur l'escliine 
ainsi lié, comme une tortue qui monle 
contre une muraille «(groupe de soldais 
montant ii l'assaut couverts de leins 
boucliers). — « En ce poinct entra en la 
salle où l'on banquetoit, et hardiment 
qui espouventa bien l'assistance, mais. 
|jar autant qu'il avoit les bras liés 
dedans, il ne pouvoit rien prendre à 
manger, mais en grande peine s'indi- 
noit pour prendre de la langue quelque 
lippée (bouchée). Quoy (ce que) voyant 
son père entendit bien que l'on l'avoil 
laissé sans luy bailler à repaistre et 
commanda qu'il fust deslié desdiclos 
chaisnes, — les médecins de Gargantua 
disoyent que, si l'on le tenoit ainsi au 
berceau, scroil toute sa vie subject à la 
gravelle,.,. et niisl son dict berceau eu 



plus de cinq cens mille pièces, d'un coup 
de poing qu'il frappa au milieu |>ar 
despit, avec proleslatiou de jiimais n'y 
retourner. » Ti-lle est la lin du quatrième 
chapitre où l'on pounail voir une pro- 
testation, qtu>. J.-J. Kousseau dévejop- 
liera éloquemmcnl au dix-huitième 
siècle, contre les maillots et ces liens 
étroits, si contraires à l'hygiène, par 
lesquels, en l'inimobilisant, on entra- 
vait le libre développement de la pic- 
micre enfance. 

Les trois chapitres qui suivent sont 
consacrés à l'éducation de Pantagruel, 
cl le <lernier chapitre cilé par nous, la 
lettre du (îargantua à son lils, si tou- 
chante, si éloquente dans ses recom- 
mandations, marque bien le progrès du 
nouveau système. Celle leltre en est la 
sanction, la démonstration et le cou- 
ronnement. 

2. En santé et en vigueur. 

,■?. ChanteVt'. petite ville du Bourbon- 
nais dont le château fut rasé sons Kr.m- 
çois ■"'après la trahison du connétable 
de Bourbon. 11 s'agit sans donte ici 
d'une de ces arbnfctrx lir paas''' ilonl il 
a été question au chapitre xxiii du 
1" livre. 



PANTAGRUEL. 63 

passion. Kl un juiir print, d'un grand rocliior qu'on nomme 
Passelourdin, une gros.se roche, ayant environ de douze toises 
en carré, el. d'espaisseur quatorze pans\ et la mit sur quatre 
pilliers au milieu d'un cliamp, l)ion à son aise; afin que iesdicls 
escoliers quand il/, ne sauroient aullre chose faire, passassent 
temps à monter sur ladictc pierre, et là banqueter à force 
Jlaccons, jambons et pastés, et cscrire leurs noms dessus avec 
un cousieau, et, de présent, l'appelle on la Pierre levée-. Et, 
en mémoire de ce, n'est aujourd'huy passé aucun en la matri- 
cule de ladicte université de Foictiers, sinon qu'il ait beu en la 
fontaine caballinc de Croustclles^, passé à Passelourdin*, et 
monté sur la Pierre levée. 

En après, lisant les belles chroniques de ses anccstrcs, trouva 
que Geoffroy de Lusignan-',dict GeollVoy à la grand dent, grand 
l)ere du beau cousin de la sœur aisnée de la tante du gendre de 
l'oncle de la bruz de sa belle mère, estoit enterré à Maillezais*^ : 
dont print un jour campos ' pour le visiter comme homme de 
bien. Et, parlant de Poictiers avec aucuns de ses compaignons, 
passèrent par Legugé *, visitans le noble Ardillon, abbé; par 
Lusignan, par Sansay, par Celles, par Colonges, par Fonlenay le 



1. Pan parait avoir la même signi- 
fication que k- mot rinpan. mesure de 
longu»ur qu'on prend du pouce k l'ex- 
Ircniilé du petit doigt sur la main 
ouverte le plus possible. 

2. Cettepierrese voit])rès de Poitiers, 
du Coté du Pont-à-Joubert. On voit en 
France plusieurs autres pierres levées, 
que l'on a crues longtemps des vestiges 
de l'ancien culte druidique, avec un 
trou mystérieux dans lequel on passe 
''ncore par superstition. A Trie, prés 
de Gisors, il y en a une semblable. 

3. CroiisteUes. Bourg ;i une petite 
lieue de Poitiers. On l'aitdérivfrle nom 
de cette localité du mot latin crii.stii/a, 
croulelctte. petit gâteau qu'on y fabri- 
quait. Ce sont sansdoute ces pâtisseries 
et la fontaine ca6a////(/? qui y attiraient 
les étudiants de Poitiere. On faisait 
l>eut-ètre subir quelque épreuve, quel- 
que brimade, aux nouveaux venus pour 
les déniaiser. L'épithète caballiiie est 
une allusion au cheval mylliologique 
Pcjîase, qui, d'un coup de pied, fit jaillir 
l' Hippocràne l(onta.\ne du cheval) con- 
.«acrée à Apollon et aux Muses, et qui 
inspirait les poètes. 

■i. Passelourd in (vu plus haut), plai- 
santerie qui semble confirmer le genre 



d'épreuves imposé aux écoliers, on y 
faisait pa-ster les lourdauds. 

5. Liisir/nan. Chef-lien de canton de 
l'arrondissement de Poitiers. Rabelais 
semble, dans une généalogie fantas- 
tique, laltacher la généalogie de ses 
héros à celle du roi de Jérusalem, Gui 
de Lusignan. 

6. Maillesais. à quatre lieues de 
Fontenay-le-Coui(e. siège de révéehc 
plus tard transporté ii La Rochelle, 
occupé par le patron de Rabelais. 
Geoft'roi d'Estissac. Cette jilace. forti- 
fiée par le célèbre huguenot Agrippa 
d'Aubigné, resta entre ses mains jus- 
qu'en 1620, époque de sa fuite à 
Genève. 

7. Print cainpos (campus, champ). 
Expression encore usitée pour dire se 
donner congé. 

S. Lerjuf/p. Prieuré du Bas-Poitou 
dont Rabelais avait connu deux prieurs 
successifs. Geoffroi d'Estissac et An- 
toine Ardillon, abbé de Fontenay-le- 
Comte. L'auteur profite de ce voyage 
dans des localités trop bien connues de 
lui par les persécutions qu'il y a en- 
durées, pour nommer avec honneur ses 
protecteurs et ses amis. 



6i' RABELAIS, 

Coiiilo', saluaiis lo doclc Tiraquoaa - : cl de là arrivcrcnl à 
Maillezais, où il visila le S('[iiilclire iliulicl GoollVoy à la graml 
dent : dont il eut quelque peu de frayeur, voyant sa porlraicture, 
car il y est en imago connue d'un lioninie furieux, tirant à deniy 
son grand malclius ^ de la gaine. Et demandoit la cause de ce. 
Les chanoines dudict lieu luy dirent que n'estoit aultre cause si- 
non que jyictoribus atque poelis *, etc. : c'est à dire que les 
peintres et poètes ont liberté de peindre à leur plaisir ce qu'ilz 
\eulent. Mais il ne se contenta pas de leur respouse, et dist : 
« Il n'est point ainsi peinct sans cause ^. Et nie iloubte (|u'à sa 
mort on luy a faict quelque tort, dont il demande vengeance à 
SCS parens. Je m'en enquesleruy idus au plein, et en feray ce que 
de raison. » 

l^iis retourna non pas à Poictiers, mais voulut visiter les aul- 
1res universités de France : dont, passant à la Rochelle, se mit 
sur mer et vint à Bordeaul.v, auquel lieu ne trouva grand exer- 
cice, sinon des gaharriers^ jouans au luettes '^ sur la grave*. 
De la vint à Thoulouse, où il apprint fort bien à danser, cl à 
jouer de l'espée à deux mains, con)me est l'usancc ^ des csco- 
liers de ladicte université ; mais il n'y demeura gueres, quand il 
vit qu'ilz faisoient brusler leur regens tous vifz comme harans 
sorelz *o, disant : « Ja Dieu ne plaise que ainsi je meure, car je 
suis de ma nature assez altéré sans mecIiaulVer ilavaiitaige. » 

Puis vint à Montpellier, où il trouva fort bons vins de Mirc- 



1. Tons CCS iK'tils pays sont situés 
dans le Bas-Poitou. 

2. Rabelais avait de partie" ni ièros 
obligations au « doi-tc Tiraqnean, » 
savant jurisconsulte, qui l'avait lire de 
la prison où les cordeliers de Fontc- 
nay-le-Comle, ses confrères, l'avaient 
enfermé (Voy. la notice sur Rabelais. 

3. Malchns , sorte do glaive, de 
grand coutelas. 

■i. Le sens dos dcu.'î vers d'Horace 
est qne : i)einlres et i)oètes ont loiijoiirs 
joui d'une égale libcrlc pour tout oser. 
{lipitre aux l'i.son.i, v. !).) 

5. Geoirrui, surnommé « la (/rand 
dent, avait fait brûler en 1232 l'abbaye 
de Maillczais et avait été contraint de 
la rebâtir à ses frais. 11 eut sans doute 
quelque peine à .se consoler de celte 
libéralité obligatoire ; ce mécontente- 
ment, ce grand malchus dégainé et 
celte dent couvrant la mâchoire infé- 
rieure devaient en ell'et donner ;i la 
« i)ortraicture » un air assez rébarbatif. 

6. (jaburricfs. Mariniers conduc- 



teurs de gabares. La gab.ire était une 
embarcation à voiles et à rames qui 
servait à charger et à décharger les 
bâtiments. 

7. Jeu de la fossette. 

S. Grnre. Ne semble pas devoir 
s'entendre seulement du bord de l'eau, 
de la grève, car on a donne dans la 
Gironde le nom de f/racrx à un terrain 
formé de graviers, de sablon, de sable 
et d'argile qui couvre les plateaux et 
les collines. C'est ce terrain qui est 
parliculièrement favorable à la culture 
de la vigne. 

9. Usance, usage ; le mot a vieilli. 

10. Hnrants xorctz, /lareni/s saiir^, 
séchés il la fumée. Ce passage fait allu- 
sion à Jean Caturce. de Limoux. empri- 
sonné et brûlé à Toulouse (1532) pour 
cause de religion. Son seul crime était, 
paiail-il, d'avoir, il un rep.is des Rois, 
remplacé le cri « le roi boit » jmr cet 
autre : « Jésus-Christ rùf/ne ilans jio.s 
cwiirx, » 



PANTAGRUEL. 6o 

vaiilx ' et joyeuse coni[iagnic ; et se cuiila - mcllre à estudicr 
eu nieJecine, mais il considéra que l'eslat esloit fasciieux par 
Iropet melaneliolique, et que les médecins senloient lesclyslcres 
comme vieux diables ^.Pourtant vouloil csludicr en loix; mais, 
voyant que là u'cstoyent que trois teigneux et uu pelé * de lé- 
gistes, se partit dudict lieu. Et en cliemin (it le pont du Guard', 
et l'ampliitliealro de Nismcs®, en moins de trois heures, qui 
toulesfois semble reuvre plus divin que humain ; et vint en Avi- 
gnon, oîi il ne fut trois jours qu'il ne devint amoureux. 

Ce que voyant son pédagogue, nommé Ejiistemon ', l'en lira, 
et le mena à Valence au iJaulphiné; mais il vit qu'il n'y avoit 
grand exercice, et que les marroulles * de la ville battoient les 
escoliers : dont eut despit, et un beau dimanche que tout le 
monde dausoit publiquement, un escolier se voulut mettre en 
danse, ce que ne permirent Icsdicis marroufles. Quoy voyant 
Pantagruel leur bailla à tous la chasse jusques au bord du 
Rosne^, et les vouloit faire tous noyer; mais ilz se muss.ereut '" 
contre terre comme taupes, bien demie lieue soubs le Ilosne.". 
Le pertuys ^- encores y apparoist. Après il s'en partit, et à trois 
pas et un sault '* vint à Angicrs, où il se (rouvoit fort bien, et y 
eust demouré quelque espace, u'eust été que la peste les en chassa. 

Ainsi vint à Bourges, où esludia bien long temps, et prolita 
beaucoup en la faculté des loix. Et disoit aucunesfois que les 



1. Mirecaidx, pclilc ville du Bas 
Languedoc, à 13 kil. de Montpellier. 

2. Sijcuhla mettre. Pensa se meUre. 

3. Ce passage rappelle quelque bonne 
scène du Malwl/; imaginariv. de Mo- 
lière, où l'apothicaire Fleurant veut 
absolument, en dépit de Béralde, placer 
sa marchandise. 

■4. Comme nous disons encore : 
Trois tondus et un pelé. 

5. Pont sur le Gard, ancien aqueduc 
construit par Agrippa, gendre d'Au- 
guste. C'est un des monuments 1ps)>1us 
liardis de l'architecture romaine. 

G. Les Arènes de Nimes, monument 
de forme elliptique, qui pouvait con- 
tenir 20000 spectateurs : on y donnait 
des coiuba'.s de gladiateurs et d'ani- 
maux. Nimes rcnfernio encore, entre 
autres monuments datant des Romains, 
la Maison carrée et la Tour Magne. Ni- 
mes, Arles.Orange possèdent les antiqui- 
tés romaines les idus belles et les mieux 
conservées. 11 ne faut p.às trop s'étonner 
de voir Pantagruel « faire en moins df; 
trois licurca » ces monuments d'un 



travail |jrodigieux. entreprise digne 
d'un tel géant et d'un grand prince à 
qui rien ne coûte. Toutefois, n'était l'au- 
torité de toutes les éditions, on serait 
tenté de lire « vit >> au lieu de " lit » 
puisqu'il s'agit d'un simple voyage 
d'agrénii^nt et d'instruction. 

7. Epistenifj», mol grec qui signiOe 
habile, instruit. 

8. Marroufles, terme de mépris. Ma- 
rauds. 

'.(. liosne. Rhône. 

10. Se mtinscr. Se cacher. Jouer à 
mnssc-pot, jeu qui consiste à cacher 
un pot. c'est le jeu de cache-tampon. 

11. C'est un trou qui. commençant 
dans l'abbaye de Saint-Pierre, traverse 
assez loin .sous le Hhone. 

12. l'ertii)/.s. Pertuis, trou, ouverture. 
Eu géngrapiiie. détroit resserré entre la 
terre et une ilc ou entre deux lies. 

13. C'est-à-dire qu'en trois ])as, il 
parcourut la distante du Rhonc à la 
Loire et qu'en un saut il passa celte 
I ivière. 



0(1 liAUELAlS. 

livres des loix luy semltloiont une belle robe d'or, Iriomplianle 
cl précieuse à merveilles, qui fusl brodée ' de liente : « Car, di- 
soit-il, au monde n'y a livres tant beaux, lant aornés^, tant cle- 
gans, comme sont les textes des Pandecles ; mais la brodure 
d'iceux, c'est assavoir la glose de Accursc ■', est tant salle, lant 
infâme et punaise ^, que ce n'est qu'ordure et villenie. » 

Partant de Bourges, vint à Orléans, et là trouva force rustres 
d'escoliers qui luy firent grand chère à sa venue; et en peu de 
temps apprinf avec eux à jouer à la paulme, si bien qu'il eu es- 
toit maislre. Car les esludians dudiot lieu en font bel exercice, 
et le menoient aucunesfois es isics pour s'esbatre au jeu du 
ponssavant •'. Kl, au regard de serom[tre fort la teste à estudier, 
il ne le faisoit mie ®, de peur que la veue ne luy diminuas!. 
Mesmement que un quidam des regens disoit souvent eu ses 
lectures qu'il n'y a chose tant contraire à la veue comme est la 
maladie des yeulx ''. Fîlt quel(|ue jour que l'on passa licenlié en 
loix quelqu'un des escoliers de sa cognoissance, qui de scienc 
n'en avoit gueres plus que sa portée, mais en recompense seavoit 
fort bien danser cl jouer à la paulme, il lit le blason et devise 
des licentiésen ladicte université, disant : 

l'n esteiif *< en la braguette ", 

Y.n la main une raquette. 

Une loy en la cornette '", 
l'ne bas>e danse *• au talon. 
Vous voyla passé coquillon '*. 



1. Brodée. Honlôe, d'après rétynin- 
logie, bord. 

'i. Aorné (adornattis). Orné. 

•i. Accursc. Célèbre jnriseonsiillo 
rlii treizième siècle. S"il fui m.iuv.-iis 
frr;uiiin;iiricn, ce que ne lui on! pas 
panloiiné les Icllrcs du seizième siècle, 
son éiudilion .iiirait dû lui faire Irouver 
^'ràcc à leurs yeux. L'illustre Cujas rend 
jiislii-i- il sa (ilose. ouvrage de neuf 
années. 

■\. l'inmhc. de l'adj. piinais. propre- 
ment ipii sent mauvais par le nez. 

."). J'oussarn)if . — Probablement, 
comme semble l'indiquer rétymologie. 
nn jeu de boules. Un commentateur 
fait remarquer cpie pou se prononçait 
pi'it et r.ippcUe le jeu de mots (peu 
siicduij que nous avons signalé au 
1°'' liv.. cil. xxir. 

(). Mil'. Particule qui renforce la 
néjralion ; toudiée en désuétude. Ue son 
.ns:n'able et commode )iourlarime. i-lle 
clait fort usitée chez les trouvères et 
clicz les poètes de l'école de .M.irot. 



7. Ces vérités naïves sont fréquentes 
chez Rabelais, nous en avons signalé 
une semblable, p. !.">, note liï. 

S. Eateuf. Balle de paume. 

'.). /Iraf/iu'Ife. brayelle. diminutif ih' 
hrnie, cuiolte, c'est la fente du vêle- 
ment qui i)ouvail servir de poche à 
cacher mi-nus objets. 

10. Cornçltc. Ordinairement coifTiire 
de femme. t;'est aussi la cornette du 
chaiieron où l'on ))ouvait loger ;iii 
besoin un texte de loi. « Or, vint i-f 
vaillant, garni en sa cornette de sou 
petit rasoir. » (Louis .\I, -Yoi/fc//c.«. 
L.XIV.) La conii'tte était aussi uni' 
large bande d'élolTe de soie que le 
docteur en ilroit portait autour ilu cou. 
descendant jusqu'à terre, où l'on pouvait 
glisser un texte de loi. En ce sens il y 
aurait continuité d'idée et d"imaj:c 
avec le dernier vers : <> Vous voyla 
jiassé coquillon. » 

11. Ila.iw dauno. Ce sont les danses 
ordinaires et communes, par opposi- 
tion aux ilanses />(Jr /laul, celles des 



l'AXTAGRUEL. 



G7 



CHAPITRE YI 

COMMENT PANTAGRrEL RENCONTRA UN LIMOL'PIN ' QUI CONTREFAISOIT 
LE LANGAIGE FRANÇOIS 

Quelque jour, je ne scay quand, Pantagruel se pourmenoit 
après souper avec ses compaignons, par la porlc dont l'on va à 
Paris-. Là rencontra un escolier^ tout joliet qui venoit par iceluy 



lialatlins qui font dos oahriolcs et dos 
^T.inibados. 

l2|i/)0. Pûs.i(-Cfi//iiil/on. Passé dooteiir. 
I.L' ciiciillio est 11- Itniinet do dooteiir, 
le chaiieion doctoral, explioation plus 
jirobahle (|uc celle qui ferait <le cn- 
«/iiilloii un dimin. de Coquille, célèbre 
do'leur en droit. 

1. Rabelais s'est égayé auv dépens 
de la plupart des universités du 
royaume; on a vu que Pantagruel, 
en quête de science, y n trouvé tout, 
excepté rétude et la science. Les bons 
écoliers, farcis de pédantisnie, hérissés 
«le grec et de latin, tels que l'écolier 
limousin, sont peut-être encore plus 
insupportables que les écoliers dont 
Rabelais nous a décrit les ébats. 

2. Par cette iiortc d'Orléans qui re- 
garde le chemin de Paris, car c'est à 
< trléans, en venant de Bourges, que 
Pantagruel rencontre l'écolier limou- 
sin. 

3. Quel est cet écolier"? L'érudition 
et la curiosité des commentateurs, 
i(ui, depuis lieux siècles et demi, ont 
essayé de donner la c/é de tous les 
noms du roman, n'ont i)as manqué de 
s'exercer sur cette énigme. J'y vois 
nouiuier : Ronsard, malheureusement 
encore sur les bancs du collège; Mar- 
lial Rdgei', i>ar cette seule bonne rai- 
son tpi'il est Limousin : Ervé Fayard, 
sous |)rétcxte que son style sent celui 
de l'écolier de Rabelais. Etienne Pas- 
quier jirétend qu'il s'agit d'une demoi- 
selle picarde, nommée Helixaine ou 
Liznni; de Crenne. Elle a publié une 
traduction des quatre premiers livres 
lie VEnékle et les Ani/oi/x.srx rloulau- 
reuxes qui précèdent l'amour. Par une 
infinité de mots barba rement écorchés 
du latin, elle crut s'attirer l'adniiratiim 
du public, et quelque pension du roi; 
mais elle essuya seulement les raille- 
ries de Rabelais. En dépit de l'autorité 



qui s'attache à un contemporain, les 
dates se prêtent mal à cette hypothèse, 
les livres en question n'ayant paru 
qu'après le Pantnf/riiel. Il parait que 
l'identité serait presque complète entre 
le langage de l'écolier limousin et cer- 
tains jiassagos d'une Epitre aux lec- 
teurs lin rhaiiip fleiirii. de lieoffroti 
Tory, éi-rivain et libraire, né à Bourges 
en i-^S.-}. Mais n'y cito-l-il pas simple- 
ment Rabelais sans le nommer'? Nous 
n'avons pas à prendre parti. Disons 
seulement que l'argument tiré del'iden-i 
tilé du langage pédanlesque et ridicule \ 
ne peut que faire hésiter entre une ' 
foule de noms, en un siècle où tant doj 
gens i( escorchent le latin et i)inda-j 
risent ■> Ji la suite du chef de la Pléiade. '• 
Ronsard, .ajoutons que Ronsard, sur 
la foi de Boileau. traité de barbare, a 
justement été réhabilité par notre siè- 
cle. En reconnaissant que le goût et 
la mesure lui ont manqué, on est forcé 
de lui accorder aujourd'hui la grâce, la 
force, l'enthousiasme sincère. D'après 
le curieux témoignage d'un contempo- 
rain. Ronsard semblerait avoir protesté 
d'avance contre l'arrêt de Boileau. Le 
bonhomme Ronsard disait souvent ;i 
d".\ubigné tout jeune encore : " Mes 
enfants. defTendez vostre mère de ceux 
qui veulent faire servante une damoi- 
selle rie bonne maison. Il y a des vo- 
cables qui sont francois naturels, (pii 
sentent le vieux, mais le libre francois, 
.le vous recommande par testament 
que vous ne laissiez point perdre ces 
vieux termes, que vous les employiez 
et défeniliez hardiment contre des ma- 
rauds liai ne tiennent pas elei/ant ce 
qui n'est point escorché du latin et de 
l'italien, et qni aiment mieux dira 
e.ollander, contemno.r, blasonner, que 
louer, niespriser. blaxtner. Tout cela 
crsl pour l'excholier du. Limouxin. » 
(Agrippa D'.\uniGNÉ, Préface des Tra- 
ijiques.) 



6S RABELAIS. 

chemin : cl, après qu'ilz se furent salues, luy domamla : .Mua 
amy, dond' viens tu à ceste heure? » L'escolier luy resi)on(lit : 
« De l'ahiip, inclyle, et oeh'brc académie que l'on vocitc Lutece -. 
— Qu'est ce à dire? dist l'antagrud à un de ses yens. — C'est, 
respondit il, de Paris. — Tu viens donc de Paris, dist il. Et à 
quoy passez vous le temps, vous aullres messieurs esludians 
audict Paris? » Respondit l'escolier : « Nous Iransfretons la 
Sequane au dilucule et crépuscule ; nous déambulons par les 
compites et quadrivies de l'urbe; nous despumons la verbociua- 
lion latiale, et, comme verisimiles amorabonds, captons la 
benevolencc de l'omnijuj^e, omniforme, et omnigenc sexe 
leminin ; puis cauponizons es labernes méritoires de la Pomme 
de pin, du Caslel, de la INlagdaleine, et de la Mulle, belles 
spatules vervccines, perloraminces de petrosil. Et si, par forle 
fortune, y a rarilé ou pénurie d(î pecunc en nos marsupies, et 
soient exhausles de métal lerruginé, pour l'escot nous dimillons 
nos codices et vestes opiiignerées, preslolans les tabelbures à 
venir des jtenates et lares palrioli(iues ^ » A quoy Pantagruel 
dist : « Quel diable de langaige est cecy? l'ar Dieu, tu es (piel- 
que hereticquc. — Segnor no, dist l'escolier, car libeutissimement 
des ce qu'il illucescc quelque minutule lesche de jour, je demigre 
en quelqu'un de ces tant bien architectes monsticrs : et là. me 
irrorant de belle eau lustrale, grignolte d'un transon de (juelque 
missique precalion de nos sacrilicules. Et, submirmillant mes 
precules horaires, élue et absterge mou anime de ses in(|ui- 
namens nocturnes. Je révère les olyuqiiooles. Je vencre lalria- 
lement lesupernel astripolent. Je dilige elredanie mes pro.vimes. 
Je serve les jirescripts deeal(»giques ; et, selon la faeultalule de 
mes vires, n'eiidiscede le laie unguicule. Bien est veriforme que, 
à cause que .Mammone ne supergurgite goutte en mes locules, je 
suis quelque peu rare et lent à supereroger les elccmosyucs à 
ces egeues querilans leur stipe hosliatement \ — Et. dist Panta- 



1. Dnnil {lU' lin II'), d'où. 

2. Uc lii hienfiiisnntp, faiiionse el cé- 
li'bro académiû que l'on appelle Lu- 
Um;c. 

:}. Nous traversons la Seine an i) tint 
cl il la lomhéc du jour, nous nous 
IH'oincnons par les rues el les carre- 
Inurs de la ville ; nous écuiiions le 
langage latin, et. en vrais amoureux, 
captons la bienveillance du sexe fémi- 
nin, qui juge tout, de toute forme cl 
de toute espèce. Puis allons boire aux 
tavernes renommées de la Pomme de 



pin. du Caslel. de la .Madeleine et île 
la Mule; [mancçcr| belles épaules de 
mouton, piquées (le persil, el si. i>ar 
frrnnd hasard, il y a rareté ou pénurie 
d'argent en nos bourses, et qu'elles 
soient épuisées de niélal monnaye, 
pour l'é'ol. nous abandonnons nos 
livres cl vêtements en gage, en atten- 
dant la venue des messagers de nos 
pénales et lares |)alernels. 

i. Seigneur, non, car très volon- 
tiers, dès qu'il luit quelque petite 
tranche (rayon) du jour, je me Irans- 



PANTAGRUEL. 



69 



gruel, qu'ost ce que veult dire ce fol? Je croy qu'il dous furgc 
icy quelque langaige diabolicque, et qu'il nous charme comme 
eucliauteur. » A quoy dist UQ de ses geus : « Seigneur, sans nulle 
double, ce gallant veult contrefaire la langue des Parisiens-, mais 
il ne fait que escorclier lelalin, et cuide ainsi piudariser ^, et luy 
semble bien qu'il est quelque grand orateur ou françois, parce 
qu'il dédaigne l'usauce commune de parler.» A quoy dist Panta- 
gruel : « Est il vray? » L'escolier respoudit : « Segiior missayre, 
mon génie n'est poinct apte nale à ce que dit ce llagitiosc 
nebulon, pour escorter la cuticule de nostre veruacule gallique; 
mais vicoversement je gnave opère, et par vêles et rames je me 
enite de le locupleter de la redondance latinicomc-. — Par Dieu, 
dist Pantagruel, je vous apprendray à parler. .Mais devant^, 
responds moy : dond * es tu ? » A quoy dist l'escolier : « L'origine 
primeve de mes aves et ataves fut indigène des régions Lemo- 
viques, oii requicsce le corpore de l'agiotate sainct Martiale — 
J'entends bien, dist Pantagruel; tu es Limousin, p.our tout 
potaige*^: et tu veulx icy contrefaire le Parisien. Or viens cza, 
que jo te donne un tour de pigne. » Lors le print à la gorge, 
luy (lisant : « ïu escorclies le latin; par sainct Jean, je le feray 
escorclier le renard', car je t'escorclieray tout vif. » Lors com- 
niença le pauvre Limousin à dire : « Vée dicou ! gentilastre, lio 
sainct .Marsault, adiouda my; liau, liau, laissas à quo, au nom 
de Dious, et ne me touquas grou*. » A quoy dist Pantagruel : « A 
ceste heure parles tu naturellement. » Et ainsi le laissa, car le 



porte en quelqu'un de ces monastères 
si bien bâtis, et là. m'arrosant fie belle 
eau lustrale 'bénite), je grignotte (mar- 
motte) un morceau de quelque prière 
de la messe de nos curés. Et. murmu- 
rant mes petites prières d'heures, je 
lave et puriûe mou àme de ses souil- 
lures nocturnes. Je révère les habitants 
de l'Olympe (les anges). Je vénère, avec 
un culte particulier. TEternel qui régit 
Ips astres. J'aime et chéris mon pro- 
ciiain. J'observe les prescriptions du 
Décalogue, et, selon la puissance de 
mes forces, je ne m'en écarte pas la 
largeur d'un ongle. Il est bien vrai 
que. parce que Mammone (dieu de la 
richesse ) ne déborde pas dans mes 
poches, je donne assez rarement et 
maigrement l'aumùne à ces indigents 
mendiant la charité de porte en porte. 

1. Et pense ainsi imiter Pindare. 

2. Seigneur. Messire, mon génie 
n'est point né apte, à ce que dit ce 
criminel vaurien, pour ccorchor la pel- 



licule de notre français vulgaire: mais, 
bien au contraire. 'je mets tous mes 
soins, et. par voiles et rames, je m'ef- 
force de l'enrichir de l'abondance élé- 
gante du latin. 

3. Auparavant. 

-i. Dond es ta. Voy. p. 6?. note 1 
(iinde), d'où es-tu ? 

5. L'origine primitive de mes aïeux 
et quadrisaîeux vient des contrées li- 
mousines, où repose le corps du très 
saint Martial. Ce saint passe pour 
avoir été l'apôtre du Limosin. 

6. Pour tout potage, sans autre mé- 
rite. 

7. Rendre gorge, vomir, en lui ser- 
rant le cou. 

S. « Je vous dis. genlillàtre, oh ! Saint 
Marsault (nom vulgaire de Martial), 
secourez moi, ho ! ho ! laissez moi au 
nom de Dieu et ne me louchez pas. » 
Ces mots sont une sorte de patois li- 
mousin. 



?0 



RABELAIS. 



[tauvro Limousin salissoil toutes ses ciiaussos, qui csloieiiiraicli's 
il queue de merluz i, et non à plein fond : dont dist Pantagruel : 
« Saincl Alipentin -, corne niy de bas', quelle civette! Au 
diable soit le niasclierabe * tant il puf^! » Et le laissa. Mais ce 
luy lut un tel reniord toute sa vie, et tant fut altéré qu'il disoit 
souvent que Pantagruel le tenoit à la gorge. Kt, après quelques 
années, mourut de la mort Holand**, ce faisant la vengeance 
divine, et nous demonstrant' ce quedistle philosopha, et Aule 
Gelle, qu'il nous convient parler selon le langaige usité, el, 
comme disoit Octavian Auguste, qu'il faull éviter les molz 
ospaves*, en pareille diligence que les patrons de navires 
evilenf les rochiers de la mer. 



CllAPlTUK YIl 

COMMK.NT J'ANTAGKLEL VINT A PARIS, ET DKS UEAIX I.U IIKS 
DE LA LIBRAU^IE DE SAINCT VICTOR ^ 

Après que Pantagruel eut fort liien estudié à Orléans, il se 
délibéra de visiter la grande université de Paris; mais, devant 
que partir, fut adverly que une grosse et énorme cloche estoit à 



1. Morue sèche. 

2. Inutile de dire que ce saint ne û- 
gure pas sur le calendrier. Le Ducliat 
tîroit ce nom forgé d'un mot grec mo- 
derne signitiant emplâtre de graisse. 

'^. Sonne-moi de la trompette d'en 
bas. 

•i. Miïohe-r.ive, mangeur de raves. 
La principale nourriture des Limou- 
sins consiste en châtaignes et en 
grosses raves. 

."). Du verbe piiii; même sens et ély- 
jTiologie que pitfr {piiteru). 

(î. Roland , le prétendu neveu de 
Charlemasno, serait mort de soif à la 
fameuse journée de Honcevau.x. C'est 
ce que l'on peut inférer d'un vers de 
la ClianaoH di- Roland (III, v. 787), de 
là le proverbe. 

7. Ce que fit la vengeance divine, 
])0ur nous démontrer, etc. Au liv. I", 
eh. .\, de ses Nuits attiqiics, Aulu Gelle 
fait rappeler, par le philosophe Favo- 
rinus, l'antipathie que César éprouvait 
pour les mots étrangers el inusités. 

8. F.paci's. signifie ordinairement 



débris de navires rejetés à la cote jiar 
le flot. Ici. ce sont des mots insolites, 
barbares, par analogie avec ces ani- 
maux épouvantés (t'JTJaiv'/îic^/.v), ;i qui 
la terreur fait quitter leurs forèls ou 
quartiers ordinaires, et qui, de domes- 
tiques, redeviennent sauvages. 

9. Rabelais, pour ridiculiser la biblio- 
thèque de Saint-Victor, en donne un 
catalogue burlesque, en partie réel, en 
partie imaginaire. C'est une pi(|uaulo 
raillerie de l'érudition des savants el 
surtout des moines de son temps. .\u 
temps de Rabelais, il n'y avait, dit un 
contemporain, " rien qui vaille ■> dans 
cette bibliothèque. Le sel de ce cata- 
logue, faute d'une clé exacte el com- 
plète, éehappe souvent au lecteur. 
Nous avons fréquemmenlreproduit l'an- 
notation de Le Duchal, pour l'expli- 
cation des principaux titres, en laissant 
de côté les hypothèses d'une érudition 
qui ne serait pas ici à sa place. — La 
bibliothèque de Saiut-V'ictor doit .son 
origine à l'abbaye de Saint-Victor, que 
le roi Louis le Gros fonda et lit bàlir 
vers l'an 1130. 



PANTAillUKI.. 71 

Saiiicl Aiguaii du ilicl Orloans, ou lorrc, passés deux cens 
ijualorze aus^ : car elle estoit si grosse que, par engin aucun, 
ne la pouvoit ou mettre seulement hors terre, combien que l'on 
y eust appliqué tous les moyens que mettent- Vilruvius*, de 
Architcctura, Alberlus*, de Hea.-dificaloria, Euclides^, Tlieou", 
Archimedes', et Hero*, de Ingenlis. Car tout n'y servoit de rien. 
Dont, voluutitîrs encline à l'humble requeste des citoyens et 
habilans de ladicte ville, délibéra de la porter au clochier à ce 
destiné. De faict, vint au lieu oit elle estoit, et la leva de terre 
avec le petit doigt, aussi facilement que feriez une sonnette 
d'esparvicr^. Et, devant que la porter au clochier, Pantagruel en 
voulut donner une aubade par la ville, et la faire sonner par 
toutes les rues, en la portant en sa main : dont tout le monde se 
resjouist fort; mais il en advint un incouvenieuL bien grand, 
car, la portant ainsi, et la faisant sonner [lar les rues, tout le boa 
vin d'Orléans poulsa '", et se gasta. De quoy le monde ne s'advisa 
que la uuyt ensuivant : car un chascuu se sentit tant altéré 
d'avoir beu de ces vins poulsés, i|u'ilz ne faisoient que cracher 
aussi blanc connne cottou de Mallhe '*, en disant : « Nous avons 
du Pantagruel, et avons les gorges salées^-, w 

t'-c faict, vint à Paris avec ses gens. El, à son entrée, tout le 
monde sortit hors pour le voir, comme vous s»;avez bien que le 
peuple de Paris maillotinier ' ' est sot jiar nature, par bequarre, 



1. Celle cloche du clocher lic Suiul- 
Aignan était tombée depuis deux cent 
quatorze ans, sans qu'aucune machine 
fut assez puissante pour la soulever 
seulement du sol. 

2. Mettent en avant, enseignent. 

3. Vitruve, célèbre architecte du pre- 
mier siècle avant Jésus-Christ, auteur 
dudit traité en dix livres. 

•i. Alljerli, architecte florentin du 
quinzième siècle, surnommé le Yitrucc 
moderne. 

5. On sait que le traité d'Euclide 
(quatrième siècle av. J.-C.) sert encore 
de fondement aujourd'hui ii l'enseigne- 
ment de la géométrie. 

G. ïhéon (quatrième siècle) est l'au- 
teur d'un Commentaire sur Euclide. 

7. Archimède, tué à Syracuse, sa pa- 
trie (212 ans av. J.-C). en défendant 
cette ville assiégée par Marcellus. On 
sait que, par ses inventions, il retarda 
la prise de Syracuse. Arehimè<le est. 
avec Euclide, le plus grand géomètre 
de l'antiquité. 

S. Héron (deuxième siècle av. J.-C), 



inalhémalicien l'I mécanicien, inven- 
teur d'une fontaine qui porte son nom. 

9. Petite sonnette qu'on attache au 
cou des éperviers et autres oiseaux 
dressés pour la chasse. 

10. Pouhu, fermenta. Sans prendre 
au pied de la lettre l'exagération de 
celte plaisanterie, on sait l'influence 
que l'orage, le mouvement et autres 
accidents peuvent exercer sur certains 
vins. 

11. Expression proverbiale tirée du 
Grand Testament do Villon. Malte 
exporte encore de nos jours une grande 
quantité de coton. 

\.2. Rabelais donne plaisamment l'é- 
tymologie du mot Pantaoruel. qui si- 
gnifiait altéré, et son père devina, le 
jour même de sa naissance, qu'il serait 
'< dominateur des altérés. » 

13. Maillotinier. Diminutif de Mail- 
lotin. nom donné aux auteurs d'une 
révolte qui eut lieu en 1.3S2, parce 
qu'ils étaient armés de maillets. On a 
souvent raillé la badauderie des Pari- 
siens. 



72 RABELAIS. 

et par bonioP, el le regardoient en grand cshaliissemenf, et 
non sans grande peur qu'il n'cmporlast le Palais^ ailleurs, en 
quelque pays ù rcmolis'^, comme son perc avoit emporté les 
campanes^ de Nostrc Dame, pour attacher au cul de sa jument. 
Et, après quelque espace de ton)ps qu'il y eut demouré, et fort 
bien esludié en tous les se{)t arts libéraux'^, il disoit que c'esloit 
une bonne ville pour vivre, mais mm pour mourir, car les 
guenaulx" Sainct Innocent se cliaulVoient des ossemens des 
morts. Et trouva la librairie de Sainct Victor fort magnifi(|ue, 
inesmcment d'aucuns livres qu'il y trouva, desquelz s'ensuit le 
répertoire, ai primo : 

Bifjua sah(/is''. 

BrafjHcJajuris^. 

Pantofla dccrclnrum ^. 

Maln(/j-anfitiiiii ri/iuriitti <*•. 

Le l'elotoii de lliculof,ne". 

Le VislempenanI des presflienr?, roniposé par Tur^'ltipin^-. 

Les Ilanebanes des evesques'-'. 

Marmolretus, de babouinis et cinyis, cum commento Dorbdlis^'*. 



1. AcciiJi'itts (le miisiqiip, ))ar np- 
posilion aux noies iiatiirellos. CclUi 
expression revient (loin' à dire sol, de 
toutes façons, en tons sens, naturelle- 
ment el arlifieiellcnient. 

2. Le Parlement. 

3. Au loin. 

■4. Les cloches. 

5. Nous avons dit plus haut que 
c'étaient grammaire, rhétorique, philo- 
sophie, arithmétique, géomélrie, astro- 
nomie, musique. 

G. Le cimetière des Innocents ou 
de Saint-Innocent, un des plus anciens 
de Paris, situé ))riinitivement hors de 
la ville, comme tous les autres cime- 
tières d'alors, était le rendez-vous des 
gw^mulx (gueux, mendiants). La pro- 
digieuse quantité d'ossements accumu- 
lés dans ces charniers explique que les 
plus anciens aient pu servir à chauffer 
les gueux du quartier. 

7. Uif/iia pour liifja. Le Chariot dit 
salut, recueil de sermons d'un curde- 
lior allemand, imprimé à Uaguenau 
vers li97. 

8. La Brafiufttte dit droit, plaisan- 
terie assez obscure qui rappelle cet autre 
liassage où Rabelais dit(liv. 1", ch. ix): 
qu'il c<'rtain égard « sa liraguette est le 
t/ri'fff des arrests. » 

9. La l'antoii/li; des décrets ou det 
décrétâtes. Allusion aux décrétalcs et 
a. la cérémonie de baiser la mule ou 
pantonfle du pape. 



10. La Pomme de r/renade des vices 
(15I0|. L'auteur, un docteur allemaml 
du nom lie Gayler, a publié un grand 
nombre d'ouvrages de piété, remplis 
de trivialités et de facélies, et surtout 
des sermunsoùil censure sans ménage- 
nK'nls les vices du clergé. 

11. Corps complet, somme Ho théolo- 
gie ramassée couime en un peloton. 

12. Les commentateurs ne sont d'ac- 
cord ni sur le sens ni sur l'étymologie 
de ce mot burlesque, vi^t.'mpenard. 
Titreliipin signifierait Jacobin, ou toute 
espèce de railleur. Il s'.igit encore d'un 
recueil de sermons à l'usage des prex- 
c/ieiirs. 

13. La hanebane est une herbe véné- 
neuse apportant l'aliénation, ou au 
moins l'ivresse, h ceux qui en mangent. 
(]e litre peut donc être une allusion à 
l'effet dt"s exhortations pastorales des 
évèques du temps dans leurs diocèses. 

li. Marmotret, sur les babouins et 
sur les sini/es, avec le commentaire de 
d'Orbelles. c'est-à-dire sur les enfants 
et sur les moines. Il y aurait eu deux 
cordeliers de ce nom ; l'un, pui-ement 
grammairien ; l'autre, philosophe et 
ihéologien: ce dernier, commentateur 
de Pierre Lombard, né à Angers, vivait 
au quinzième siècle. Kabelais affecte 
de ]irendre le titre du traité, qui est 
une exposition sur les livres de la 
Bible, pour le nom de l'auteur auquel 
il allribue. par allusion à marmot 



PANTAORUEL. 



73 



Di^creturri l'airersUatis Parisiensis super gnrfjiasHatem mulicrcuki- 

ruiii ad placiium^. 
Le Moustardier de pénitence 2. 
Les Houseaul.x, alias les Bottes de patience '. 
For)iucariu)n artiuni'*. 
De hrodiorum Usu, et Honestate chnpinanrli. per Silvestrem Prk- 

ratem, Jacopinum ^. 
Le neliné en courts. 
Le Cabat de? notaires'. 
Le Pacqiiet de mariage. 
Lf Creziuu de contemplât ion s. 
Les Fariboles de droit». 
LWjîuillon de vini<*. 
L"Esperon de fromaigen. 
Decrntatorium scholarium i-. 
Les I^anfares de Rome, 
iîricot. de Di/f'erentiis soiipparum '". 
Le Culot de discipline''. 
La Savate dhnmilité's. 
Le Tripier de bon pensementi". 
Le Chaudron de magnanimité''. 



(sorte (le singe à lonprue queue), un 
prétendu traité de Baboinis et cingis. 

1. Décret de l'université de Paris per- 
mettant aux jeunes femmes de se dé- 
colleter à leur gré ; on appelait gor- 
gias, une fraise ou tour de gorge. 

2. Il y a là sans doute un .jeu de 
mots sur le péîheur qui a tort de 
mnult (beaucoup) tarder à faire péni- 
tence. 

3. Guêtres, brodequins. Allusion à 
certaine torture qui consistait à brûler 
les jambes du patient ;i l'aide de bottes 
ou brodequins cliauffés et soufrés. 

4. Ouvrage du Jacobin allemand 
Jean Nyder. mort en 1438. Rabelais, 
sur le titre de son traité moral Fornii- 
(a 'ii libri V moralisati, a imaginé son 
1< ornticarinm artiiim. 

5. De l'usage des bouillont et de 
l'honnêteté de chopiner, par Sylvestre 
de Prierio, auteur d'une somme où il 
est traité, avec relticheinent. des pres- 
criptions sur le jeune. Il a écrit une 
apologie des indulgences contre Lu- 
tlier. 

Cl. Bcliner. de bélier, tirer la laine, 
tromper, voler, duper ; il est sans 
doute question d'un homme déniaisé 
à la cour de France. 

7. Sorte de panier de jonc ou d'osier 
où les notaires plaçaient leurs minutes 
et autres actes, el même de l'argent. 

S. Cresiou, creuset, ou peut-être 
lampe de contemplation, allusioa aux 
contemplatifs et illuminés. 

RABEI.A'S KT MONTAIGNE. 



'.). Babioles, frivolités, niaiseries. 

10. L'aiguillon du vin, ce sont : cer- 
velas, jambons et autres charcuteries: 
peut-être Rabelais imagine-t-il ce titre 
en songeant à VEsguillon de l'amour 
divin de saint Bonavenlure. 

11. Le vin. 

12. Décrottoire des écoliers, instru- 
ment assez utile à tout ce qu'on appe- 
lait suppôts de l'L'niversilé. depuis les 
maîtres jusqu'aux élèves. Peut-être 
Rabelais joue-t-il sur le mot décrets, 
décrétâtes ? 

13. Des différences des .loupes. Titre 
imaginé, par l'auteur sans doute, parce 
que Brioot est un nom allemand qui 
signifie bouillie cuite. 

i i. La discipline désigne le fouet, 
l'instrument ordinaire de la discipline : 
culot désigne sans doute la partie du 
cor|is sur laquelle s'applique la disci- 
pline. 

15. Ce titre peut être considéré comme 
une suite et une dépendance du précé- 
dent; c'est une variante de la disci- 
pline appliquée sur la même partie du 
corps: châtiment efficace pour dispo- 
ser le patient à Vhumilité. 

16. Tripier, poiiT trépied. Allusion au 
trépied d'Apoilon, qui inspirait la py- 
thonisse dans le temple de Delphes. 
Les bonnes pensées sont d'inspiration 
divine. 

17. Assimilation burlesque de la cha- 
leur d'un caractère magnanime à celle 
d'un chaudron placé sur le feu. 

4 



T4 RABI'LAIS. 

Les Ilanicrocliemens des confesseuis'. 

La Croqui^nulle des curés -. 

lîevfirendi patris fratris- jAiInni. pfoi:i/u:i(dis tiavardi.e, fin rrorinru- 

'dis Ldrdonibus iibri tres'^'. 
Paxrpnlli, doctnris viarmnrei, dn Capreoh's cirm rhardonpta come- 

th'iidis, tPiiiporP papali (iJi Errlcsia intcrdic/n'^. 
L'IiivciiUon Sainctc Croix, à si\ personnaiges. jouée par les clercs de 

finesse^. 
I.cs Lunetlesde Roiniixîtcs''. 
Majoris, dn Modo farinuli bondi nos''. 
La Coriieimise des prelatz**. 
Iteda, dp Optiinitatc Iriparum'^K 

\/A r,()ui|)laiiicledcs advocatz sus la rel'oruialioii des dragées'". 
Le Cliatt'ourré des procureursi'. 
Des l'ois au lanl, cum conunento. 
La l'rolileroik' des indulgences <-. 



1. Anicroche signiOo difficultés, iic- 
('r(i(!s qui se rencontrent inopinément 
dans les afFaires. Ce sont ici les embar- 
ras des casuistes à bien discerner les 
péchés mortels des véniels. 

'i. Légcres pcnilenoes imposées aux 
fidèles, ou semonces des curés dans 
leurs i)rones. 

'^. Trois //y;v« du liécrrrnd frère 
Luhiii, proiuHcidl da la baoarderir, 
siu' tca lardons a croquer, llailleric 
contre l'orgueil et l'avidité des titres, 
le bavardage, la gourmandise de cer- 
tains moines. Ce litre semble faire al- 
lusion à co quVin raconte de François 
d'Assise : qu'il fit pénitence pour avoir, 
l'ianl malade, mangé de la chair, ou 
goùlé de quelque cuisine où il entrait 
du lard. 

4. Pasquiii, docteur de marbre, sur 
les chcvreauM ou cabris à maitf/er avec 
la chardonnettc. dans le temps papal 
iiitirdit par l'/ù/lise. Pasr/uin était 
une statue sur laquelle on aftichail, à 
Home, toutes sortes d'écrits scanda- 
leux. Uahelais en l'ait un docteur de 
marbre, qu'il suppose l'auteur même 
du Irailéeu ([neslinn. La rhardonuette 
(pirtit eliai-don) est la Heur d'artichaut 
dont les lidéles, gmirmauds et scrnpu- 
l(!ux, faisaient usage eu temps de ca- 
rême. 11 semble donc que la [daisanle- 
rie consiste ;i railler les gens habiles 
à sauver les apparences, à faire gras 
en temps interdit, à manger du che- 
vreau, |inurvu qu'il soit accompagné 
do chardounette. 

5. Dans nu autre passage de Rabe- 
lais « s'estudier à l'invention saiiicte 
croix », c'est .s'étudier à escroquer de 
l'argent. C'est sans doute une allusion 
il quehpie moralité représentée par six 



acteurs Cdercs de ûncsse) qui avaient 
tiré du public une assez bonne somme. 

G. llomipetc<i {Romain petere), pro- 
])rement les ))èlrrins qui vont à Home. 
Ils ont besoin de lunrttes pour voir les 
saintes reliques enfermées dans des 
cliàsses, et qu'on ne leur montre que 
de loin. 

7. Joannes Major. Ecossais, dooleur 
de l'aris <lu corimiencemenldu seiziéuu; 
siècle. Rabelais, en le supposant l'au- 
teur d'un traité sur l'^lr^ de faire des 
boudins, fait sans doule allusion ;i sa 
gourniaudis'; nu il (pielque anecdote 
connue de smi lemi)s, qui nous échappe 
comme une foidc de plaisanteries ren- 
fermées dans cet étrange et burlesque 
catalogue. 

S. Allusion, disent les uns, ;i la 
forme de la mitre cornue des ijrélats: 
au charlatanisme, selon d'autres com- 
menlaleurs, de quelques prélats du 
temps. 

9. Noël lieda. docteur de Sorbonne. 
granil ennemi de Guillaume Budé. 11e- 
dier. que Rabelais emploie comme sy- 
nonyme d'igunranl, est-il formé liu 
nom de cet ennemi des belles-lettres? 
Eu lui prêtant un livre sur \' excellence 
des tripes, il lient faire allusion à la 
gourmandise et à l'obésité de ce lieda. 

10. Les anciennes épicos. on drai/ées. 
furent remplacées par une somme d'ar- 
gent en espèce, ii Inquelle fut taxé le 
rapport de chaque procès. Rabelais 
suppose que les avocats, lésés dans 
leurs profits par cette réforme, pu- 
blièrent une complainte ou doléance. 

11. C'est-ii-dire le barbonillat/e (da 
la grifTe) des procureurs dans les pro- 
cès. 

12. Les petits profits des indiilyences. 



PANTAGRUEL. 7o 

PiWfkiriaximi juris idriusque doctoris maislre Pilloli Puir/Kodenan, 

de holjfdinandix glossx Accursianœ hagitenaudis Rfpetitio ciutci- 

dilucididis.sima^. 
SlratafjPDicita francarchieri. de Baitrnolet-. 
Franctopinus. de Ro militari, cum fiçjuris Teroti^. 
Dp Usa et Vtilitate escorchandi equos et eijiia.^, authorp M. Nostro 

d'' Quidtpcu'*. 
La lliistrie des prestoKins*. 
M. N. llostocostojambedanesse. de Moustarda post pranditan servienda 

lilj. rjuartuordecitn, upostiluti per M. Vaiirillonis^. 
Jabuleims, de Cosmoijraphia piirfjatorii' . 
(Juxs'fio subtilissimci, ufrum Chvnœra. in vacuo homhinans, possit 

roiitpdere secundns intentiones : et fuit deljututu per decem h(dj- 

donuidds in eoncilio Constantiensi^. 
Le Maschefaim des advccalz». 
Barhouillamenta Scoti ••>. 



La profitei'olle est proprement une pâte 
ou fouace cuite sous la cendre ou sur 
le gril. 

1. Répétition très lucide du très il- 
lustre docteur en l'un et l'autre droit 
maistre Pillot Raqnedenare sur tes 
baf/uenaudes de la Glose d'Accurse à 
rabobeliner. On voit que Rabelais en 
veut, d'un coté, à la glose d'Accurse, 
de l'autre, ii l'avidité des avocats et 
des gens de lois qui s'enrichissaient 
grâce aux lambeaux de cette glose in- 
troduite dans leurs plaidoyers et écri- 
tures. Raquedenare, avare; bar/uenau- 
des, niaiseries, sottises; rabobeliner, 
rapetasser, travailler le vieux cuir. 

2. Strataf/èmcs du francarcfier de 
Bagnolet. On trouve, à la suite des 
poésies de V'illon, une pièce intitulée : 
S'ensuit le motiologue de franc archier 
de Baif/nollet acecsoti epitap/ie. Comme 
Villon, il avait été condamné à mort 
pour ses crimes et filouteries. 

3. Franciaupin. sur l'art militaire, 
avec les figures de Tevot. Les Franc- 
taupins étaient une milice irrégulière 
établie sous Charles VII, et fort dé- 
criée pour sa poltronnerie. Tevot. à\- 
mvaniXi à' Etienne, est un sobriquet qui 
désigne un faux brave. 

i. De t'usaf/e et de l'utilité d'écor- 
cher les ctievaux et les juments, par 
notre maître de Quebecu. Guillaume de 
Quercu (du chêne), do(*teur de Paris, 
dont Rabelais juge plaisant de mo- 
difier le nom pour y trouver, par allu- 
sion à Equa, Equus. de quoi attribuer 
à cet écorcheur de latin ledit volume. 

5. Rustrie. Ce mol peut s'interpré- 
ter en deux sens : friponnerie ou rusti- 
cité, grossièreté. Prestolans (du latin 
prestoians, qui attend ou fait le pied 
de grue), il s'agirait de baillis, de 



juges qu'on fait attendre sous l'orme. 

6. Quatorze tivres de notre maître 
de Côte-rôtie, jambe d'dnesse, sur la 
moutarde à servir après dîner, apos- 
tilles par maître de Vaurillon. On ne 
sait quel est au juste le personnage dési- 
gné par ce sobriquet, qui implique évi- 
demment un écrivain contemporain, 
pesant et ignorant. Vaurillon serait 
Guillaume Cordelier, qui a écrit sur 
Jean Scot. Pourquoi sur la moutarde 
à servir après dîner ? L'ouvrage auquel 
il est fait allusion, publié seulement 
après la mort de l'écrivain auquel on 
répondait, serait venu trop tard, comme 
la moutarde après diner. 

T. Jabolenus, Sur la cosmor/raphie 
du purgatoire. On ignore quel est cet 
auteur d'une description du purga- 
toire. 

S. Question très subtile, savoir si 
la chimère, en bourdonnant dans le 
vide, peut manger les secondes inten- 
tions, laquelle fut débattue, pendant 
dix semaines, dans le Concile de Con- 
stance. Allusion assez hardie à la lon- 
gueur de ce concile et de celui de 
"Trente, qui se tenait alors (le premier 
dura quatre ansi, et aussi à certaines 
questions minutieuses et sans valeur, 
qui y furent l'objet d'un long débat. 

9. Machefarine et non moche foin, 
comme l'interprètent quelques com- 
mentateurs. Moyens inventés par les 
avocats pour manger les parties en 
mille manières. 

10. Jean Scot, dit le docteur subtil, 
cordelier anglais du quatorzième siècle, 
a écrit dix-sept volumes. Rabelais 
traite ses ouvrages de barbouillenients, 
soit à cause de leur obscurité, soit par 
allusion à la masse de papier qu'il a 
gâté et barbouillé. 



76 



rabi:lais. 



La lîalepenade des cardinaux i. 

De Calcarihus removendis décades undecim, per M. Albericum de 

Rosaia^. 
Ejusdein, de Caslrametandis crinibiifi lilj. tres^. 
L'Entrée d'Anlhoinede Leive es terres du Brésil*. 
Marforii bacalarii. cubantis Bom,v de j)e/endisque mascarendisqife, 

cardinalium Mulis'^. 
Apologie d'icehiy, contre ceux qui disent que la mule du pape ne mang^e 

qu'à ses heures «. 
Pronosticatio qUcvrncipit, SiiviiTriqiiebUle, balata -pet' M. N. Songe- 

crtisyon ">. 
lioiidarini episcopi, de Emulgentiarumprofectibus enneades novem, 

cum privilegiopapali ad tinennium, et postea non^. 
La Coqueluche des moines 9. 
Les Brimborions des padres celestinsi^. 
Le Barrage de manducité". 
Le Claquedent des marrouflesi^. 
La Ratouere des théologiens i*. 



1. Ratepanade {rato pennatus, rat 
ailé), chauve-souris. On ne sait pas ce 
que Rabelais désigne sous ce titre : le 
chapeau, la tonsure, ou la tardive ap- 
jiarilion des cardinaux dans la hiérar- 
chie? 

2. Onze décades siu- la manière 
d'écarter les éperons, par maître Alhe- 
ric de lîosata. Epigramme contre la 
manie de certains religieux qu'on 
voyait bottés, éperonnés cl montés 
comme des cavaliers. Voir Prt/)/a(7>'«e/, 
lin du chap. lu, liv. IV : 

Depiiys que... 

Moynes allarent à cheval, 

En ce monde abonda tout mal. 

3. Trois livres du même sur la cas- 
IrainétratioH des cheveux. C'est sans 
doute une allusion à la manière de 
partager ou de couper les cheveux 
dans les différents ordres religieux. 

4. Antoine de Leive, vainqueur de 
François I'' à la bataille de Pavie, vint 
assiéger Marseille en 1536, et perdit 
devant cette place, une belle armée, 
sa réputation de grand capitaine et la 
vie. D'autres éditions donnent, au lieu 
de terres du Brésil, ferres des Grecs; 
ce qui serait une allusion plus claire 
à la ville de Marseille, ancienne colo- 
nie des Grecs. 

5. Traité de Marforio, bachelier 
cjni gît A Rome, sur la manière de pa- 
rer et de harnacher les mules des car- 
dinaux. La statue de Marforio gisait 
par terre dans une des cours de l'an- 
cien Capitule. On suppose que ce Mar- 

orio raille le luxe des cardinaux qu'il 
voit depuis si longtemps passer sur 
eurs mules superbement parées. 



6. Cette apologie du même Marfo- 
rio n'a pas présenté un sens très clair 
aux commentateurs. 

T. Pronostication qui commence 
par Ballade de Sylvius Triquebille, 
par notre maître Sonr/ecreux. Ce maî- 
tre Albert Songocreux, Biscayen, est 
réellement l'auteur d'une Pronostica- 
tion ou sorte d'almanach. 

8. Neuf ennéades (neuf neuvaines 
de livres, ou 81) de lioudarin, écêque, 
sur les profits des Emulr/ences, avec tin 
prioilèfie du pape pour trois ans et non 
plus. Emulf/ence, action de traire les 
animaux qui donnent du lait, pour in- 
diilf/ences. Allusion au prolit immense 
qu'en tire la cour de Rome, d'où 81 li- 
vres pour contenir si ample matière. 
Boudarin semble un nom forgé. 

9. Coqueluche, nom donné au ca- 
puchon des moines, aussi bien qu'à 
une sorte de rhume tenace. 

10. Allusion aux ofcupations futiles 
des Pères Célestins. Brimborions, outre 
son sens connu de menues bagatelles, 
parait avoir aussi le sens particulier de 
prières récitées à demi-voix sans atten- 
tion ni intelligence. 

11. Le Barrage était un droit doma- 
nial imposé sur toutes les denrées aux 
barres ou barrières. Rabelais joue à la 
fois sur la mendicité des ordres men- 
diants et sur leur appétit (manducité. 
manducare, manger), qui se nourrit 
des dîmes extorquées aux fidèles. 

12. Misère des gueux, auxquels le 
froid et la faim font claquer des dents. 

13. Ratouere, c'est la ratière où 
les théologiens prennent les gens du 
monde. 



PANTAGRUEL. 77 

L'AuibuiicliuiiDir des maistres en ars'. 

Les Mamiilons de Olcam à simple tonsure-. 

Magixtri X. Fripesaidcetis, de Grabellationihus horarum canoiiica- 
riim, lifj. quadrafjinta^. 

Cullebutatorium confratriarum, incerto authore*. 

La Cabourne des briffaux^. 

Le Faguenat des Espiignulz, supercoquelicanticqué, par Fiai Inigo''. 

La Barbottine des marmiteux". 

Poltionismus reruin ItaUcarum, authorc magistro Bnislefer*. 

K. Lullius, de Batifolagiis principum^. 

Les Petarrades des biillistes, copistes, scripteurs, abbreviateurs. référen- 
daires et dataires, compillées par Régis '". 

Almauach perpétuel pour les goutteux. 

Maneries ramonandl fournellos, per M. Ecciiun^^. 

Le Poulemart des marchansi-. 

Les Aises de la vie monachale. 

La Gualimalfrée des bieotz i-^ 



i. h' embouchoir est un instrument 
(le bois qui sert à maintenir les bottes 
dans leurs formes ; Rabelais donne al- 
légoriquement ce nom à un manuel 
deistiné aux jeunes maîtres èsatts. 

2. Ookam est le patriarche des Xo- 
jiiinalistes, et Jean Scot, celui des 
Réalistes. Allusion à la grande querelle 
qui divisa , au quatorzième siècle . 
les philosophes scolastiques. Rabelais 
traite de marmitons à simple tonsure, 
ou goujats, les partisans de la pre- 
mière doctrine philosophique. 

3. Quarante livres de notre maître 
àe Fripesauces, sur les (/raballutions 
des heures canoniques. Grabeler. si- 
gnilie éplucher pièce a pièce. Il s'agit 
sans doute d'un long et fastidieux 
commentaire du livre des heures ca- 
noniques. 

■i. Le Ciilbulatoire des confréries, 
par un auteur incertain. C'est-à-dire, 
destruction de confréries de dévotion 
dans plusieurs pays. 

5. La cabourne est le capuchon 
(morceau de drap taillé en ovale) des 
moines novices, comme la coqueluche 
(voy. p. 7G. n. 9) celui des moines pro- 
ii-fi.Driffaux, nom decertainschiens de 
chasse, par allusion à la voracité des 
moines mendiants ou manducants (voy. 
p. 76, note 11). 

6. Ce titre signifie puanteur (secte 
puante) des Espagnols, établie sur le 
module des coqueluchons (v. p. 79, n.9) 
antiques, par frère Ignace. Rabelais 
désigne ainsi l'ordre des Jésuites fondé 
par l'Espagnol Ignace de Loyola, bien 
qu'au moment où il écrivait, cette so- 
ciété naissante ne fût pas encore ap- 
lirouvée. Rabelais est sans doute un 
des i)reuiicrs écrivains à signaler cette 



secte qui allait devenir si célèbre, et 
son fondateur, qui devait être canonisé. 

7. La Darbotine est l'absinthe de 
mer, sans doute ici le reconfort, la 
consolation. L'auteur joue peut-être sur 
le mot marmiteux, qui signifie, triste, 
malade, et qui garde le coin du feu, 
la marmite. 

S. Le Pollronisme des affaires d'Ita- 
lie, par maître Bruslefer. On attribue 
souvent aux Italiens, du temps de Ra- 
belais, l'épithète de poltrons. Etienne 
Brulefer, cordelier, docteur de Paris, 
qui vivait au quinzième siècle. 

9. Raimond Lulle, des Batifolages 
des princes. Raimond Lulle, surnommé 
le docteur illaminé, célèbre alchimiste 
et profond érudit du treizième siècle, 
auteur du Grand art. Le batifolar/e, 
qui désigne une occupation ridicule, 
fait allusion à l'entêtement de certains 
princes à la recherche de la pierre phi- 
losophale. 

10. Petarrades ou friponneries que 
font essuyer tous les diilérents officiers 
et employés de la cour de Rome. 
Pierre Régis de Montpellier, célèbre 
prédicateur du seizième siècle. 

1 1 . Man ière de ramoner les fourneaux, 
par maître Eccius. Ecjius, théologien 
allemand, adversaire de Luther; ce 
traité, qui lui est attribué par Rabe- 
lais, peut être une allusion à sa polé- 
mique vigoureuse contre les hérésies 
luthériennes. 

12. Poulemart, ficelle dont les mar- 
chands se servent pour attacher les 
petits paquets. 

13. Galimafrée, mélange, sorte de pot- 
pourri. Montaigne disait en ce sens : 
« Je m'en vais faire ici une galima- 
frée. 1) 



78 



RABELAIS. 



L'Ilisloire des iarladetzi. 

La Beli?traiidiedes millesouldiersâ. 

Le-s llappeloiirdes des officiaiixs. 

La Baudiiffe des tliesauriers^. 

Badin atorium SorbonifonidiDii'^ . 

AntipencatametanaparbeufjedaviphicribraUones mendicaiUiu)n^\ 

Le Limasson des rimasseurs''. 

Le Boutavent des alchyniistes*. 

La iMcquenocqiie des questeurs, cababezacé par frère Serratis^. 

Les Entraves de religion i". 

L'Acroudouoir de vieillesse 'i. 

La .Muselière de noblesse 1^^. 

La Patenostre du riiige'-'. 

Les Grezillons de dévotion'''. 

La Marmite des Quatre Temps '<>. 

Le Mortier de vie politlcquei". 

Le Monscliet des bermitesi''. 

La Barbute des pénitenciers i**. 

Le Trictrac des frères frapparsi^. 



1. Allusion h. une supercherie des 
cordelicrs d'Orléans qui, en 1534, s'ap- 
propi-iiTent la succession d'une dame 
de cette ville, en effrayant ses héri- 
tiers par rajjparition d'un fantôme 
{farfadets, sorte d'esprits follets). 

2. Coquincric , lésineriu des avares 
qui entassent soi (ou soûl) sur sol. 
D'autres entcndonl la sottii-c dos sol- 
dats invalides, qui reçoivent une pen- 
sion dérisoire de i)nlli; sous. 

3. Happidourdes , ruses lourdes, 
grossières, pour happer, attraper l'ai- 
gent, 

4. Bnudiiffe. toupie, jouet d'enfant. 
Les trésoriers ont tant de loisirs que, 
l)our passer le temps, ils en sont ré- 
duits à ce jeu. 

5. Le badinatoire, ou amusement 
des Sorbonnisles. 

6. Ce mot. d'effroyable lonfjucur, 
est composé do six prépositions grec- 
ques et du mot latin cribrationes 
(trous). Il désigne sans doute la be.sace 
des mendiants, percée de trous jiar- 
devant, par-derrière, tout autour, etc., 
c'est-à-diic, de toutes parts. 

7. Le limaçon des rimailleurs. 

8. Jlnutavt'iit. Boutevent, comme 
on dit boute-feu, qui souffle le vent. 
Cl' doit être l'amour de l'or des nlclii- 
mistcs. qu'on aiipeilc cncove snitffli'urs. 

i). Encore une ]>laisanterie contre 
les frères quêteurs icmplissant cabas 
et bpsaces. La tiia/iiciiocque est une 
chiquenaude ou nn jeu, Serratis sem- 
lile venir du verbe spiTCr. mettre dans 
l;i bosace, ce qui est le principal souci 
des frères quêteurs. 



10. Allusion aux vœux monastiques. 

11. Accoudoir, béquille, bàlon de 
vieillesse. 

12. Muselière, masque des demoi- 
selles et femmes de qualité. D'autres 
commentateurs entendent l'art de bri- 
der la noblesse, et réprimer ses ))ré- 
tentions à l'indépendance. 

13. Grimaces et )irières affectées des 
hypocrites. On lit dans Régnier : 

Comme un singe fasciié, j'ai dit ma jinlr- 
[nûlrc. 

li. fîrczillons. en vieux langafre, 
menottes ou fers qu'on mettait aux 
mains des criminels. 

15. l'iteusi; et marmiteusc, mine 
qu'affectent les hypocrites pour faire 
croire qu'ds ont rigoureusement ob- 
servé le jeûne des Quatre-Temps. 

10. Capuchon qui. comme l'ancien 
)«o/7i>r des présidents, couvre les yeux 
de ceux qui veulent faire croire qu'ils 
sont morts au monde, à la vie civile. 

17. Mouschet, chasse-mouche. D'au- 
tres entendent, par mousc/iei, f\es /irr- 
milcs, comparés il un essaim de mou- 
ches. 

18. Aumusse ou camail des confes- 
seurs. C'était une espèce de casque 
garni d'une mentonnière, une sorte de 
masque fermé, que l'auteur assimile 
au camail des confesseurs ou péniten- 
ciers. 

11). Allusion à la vie et au mouve- 
ment que se donnent les frères frap- 
pars; le jeu de trictrac devant son 
nom au continuel mouvement des dés 
cl des dames sur le damier. 



PANTAGRUEL. 79 

Lourd a ml a s. de Vita et Honestate IjraqardorumA. 

Lyrip/pii Soifjoiiici Morali.safiones per M. Lupoldunt-. 

Les Brimbelettes des voyageurs •'. 

Tarraballcdiones doctonim Coloniensium advevsus Ueuch/in '•. 

Les Potiiigiies des evesqnes potatitz-\ 

Virevoustorium nacquettorum, per F. Pedebilletis^. 

Les Hobelins de franc couraisre''. 

La Mommerie des rabatz et lutins s. 

Gersou, de AuferihUdule papx ah Ecclesia^. 

La Ramasse des nommés et gradués i<*. 

Jo. Ui/tebrodii, de TervUjditate excommunkadonum libellus ace- 

p/udos^i. 
Iiif/eiuositas invocamU diabolos et diabolos, per M. Guinrjol- 

furn^-. 
Le Hoschepot des perpétuons i'. 
La Morisque des hérétiques i+. 
Les Henilles de Gaïetauis. 



1. Lourdaud, sur la vie et l'honnê- 
teté f/es brnf/ards. On appelait autie- 
fois brarjard, un liomme propre et ga- 
lamment habillé de brar/ues (sorte de 
culottos courtes.) 

2. Los Moralisations du Liripipion, 
ou traité n\nral du chaperon des doc- 
tnirx de Srirbonne. par maître Lcopold. 
Ce dernier était un docteur en théolo- 
gie de Cologne. 

:!. /Iriinbclettes. On a attribué à ce 
mot divers sens: babioles, jouets d'en- 
iants, restes, reliques. 

i. Les Tarraballationa (remuements, 
vacarme) des docteurs de Colfifine con- 
tre lieitchlin. Ce titre ferait allusion à 
une ilispufe de ce savant contre les 
docteurs de Cologne (l.iIOi. Il avait 
'^\cité leur colère en voulant défendre 
les Juifs contre certaines vexations. 

."). J'oti)ii/iie , grand pot à boire, 
d'où potatif, grand buveur. 

fi. Le Virevoiistoire des naequets. par 
frère l'icdbiUette. Virecoutes,ce sont des 
tours de souplesse: na«/«e/, corruption 
de Infpiet, pour laquais; Piedbillrtte 
signifie sans doute, qui s"a))puie sur un 
pieil pour faire des tours de volte-face 
I bille, bâton; biller, s'appuver sur un 
bidon). 

7. Hobelins, savetiers. 

S. Rabelais traite de mommerie la 
croyance aux esprits. Les rabats sont, 
pro|)remenl. des esprits qui revieiuient 
la nuit en faisant grand bruit. 

9. Gerson, sur le droit qu'a l'Eglise 
^asseuiblée en concile) de déposer le 
pape. C'est le titre d'un traité iiublié 
réellement par le docte Jean Gerson, 
chancelier de ruaivorsitc de Paris, 



lorsqu'élu député en lili, au concile 
de Constance, il eut reconnu l'opi- 
niàlreté des deux anfi-papes.-Orégoire 
et Benoit XIII, à vouloir ."-e maintenir 
contre le pape canoniquement élu. 

10. /{amasse a été interprété dans 
deux sens : droit de correction I ra- 
male, verge) exercé sur les r/radués 
coupables île quelque faute, ou des- 
cente des Alpes, sur des espèces de 
traineaux formés de branches d'arbres, 
opérée par les nommés et r/radnés ve- 
nant il Home chercher leurs bulles. 

11. J'etit livre acéphale (sans tê(e) 
de Jean D;itebrodc, sur les terribles 
suites des ercommnuications. Nom et 
titre imaginaires. 

12. Vlnrenfion ini/énieuse d'invoquer 
les diables et les diablesses, par maître 
duitii/olf. Le savant Naudé parle d'un 
Allemand, Gingolfus, dont les ou- 
vrages de philosophie avaient cours en 
France avant le rétablissement des 
belles-lettres. 

!.■{. Hochepot, mets composé de plu- 
sieurs viandes, c'est-à-dire ici une sorte 
de pot-pourri de toutes sortes d'ord-es 
mendiants qu'il appelle perpétuons, 
pour signilier que ces confréries sont 
perpétuelles, se renouvellent indéfini- 
ment. 

li. Morisque, supplice de la corde, 
qui fait danser au.\ pendus la danse 
mauresque. 

15. Henilles, de aniles (fabulx), 
contes de vieilles femmes du cardinal 
Gaiétan. Allusion à un livre de ce per- 
sonnage, de Auctoritate papx et con- 
cilii, etc., auquel il reproche ses su- 
perstition». 



8U 



RABELAIS. 



Moilleyroiii doc-Loris ckeruhici, de Orif/ine patepelutarum, et torti- 

collorum Ritiijus, lib. septem^. 
Soixante et neuf Bréviaires de haulte gresse^. 
Le Goilemarre tles cinq ordres des mendians *. 
La Pelleterie des tirelupins, extraicte de la butte fauve incoruilislibulée 

en la Somme angelicque*. 
Le Ravasseur des cas de conscience. 
La Bedondaine des presidens». 
Sutoris, adversus quemdam ijui vocaverut eiua f'rippoaalorein, el 

qiiod frippoiiatores non sunl damnati ah Ecclesia^. 
Le Ramoneur d'astrologie". 
Justinianus, de Cagotis tollendis^. 
Aididoturium anima:. 
Merlinus Coccaius, de Patria diaholorum^. 

Dosquelz aucuns sout ja imprimé.'^, elles aullrcs l'un iiii|iriiiie 
maiiilenant en ceste noble ville de Tubinae*". 



L Sept livres de Mouitk'urouhl, 
docteur c/iériibi(/ue, sur l'orii/iiie des 
pattespeluns el lei r'tts de tordcous ou 
torticolis. MouiUeyrouiii fait entendre 
que ce docteur a souvent le verre à la 
bouche, ce qui lui donne une trogne 
vermeille, chérubique et illuiiiiuée. Pat- 
iepelues et torticolis désignent les cor- 
ilcliers liypociites et faux dévots, lais- 
sant pencher la tète sur l'épaule pour 
imiter l'agonie du Sauveur expirant 
sur la croix. 

2. JJreoiaires de haulte presse. C'est 
le fond principal de la bibliothèque de 
Saint-Victor. Rabelais pourrait bien 
jouer sur le mot i/resic, et faire allu- 
sion moins à l'excellence de <' ces 
beaulx livres de haulte gresse », comme 
il dit au prologue du I" livre, qu'à 
l'état de ces bréviaires devenus f/ras 
etluisantspar l'usage quotidien. 

3. Godeinarrc , coquemar, du latin 
cucumis, concombre, ou vase dont le 
ventre en affecte la forme. 

4. Allusion au supplice imposé aux 
tire-lupins ou ïurlupins (Vaudois), 
«lont on brûlait la peau (pelleterie) 
dans des brodequins {botte fauve). Iii- 
corni/islibuler, mot fabrique ]iar l'au- 
teur, signifie faire entrer, introduire. 
Thomas d'Aquin, surnommé le docteur 
aiujélique, est l'auteur de la Somme 
{aiif/elicf/ue). 

5. Bedondaine, dérivé de bedon, 
limbour, et, au figuré, gros ventre. 



6. Discours de Sutor (Couturier) 
contre quelqu'un qui l'avait appelé 
fripon, pour prouver que les fripons 
ne sont pas condamnés par l'Eqlise. 
Erasme, dans une apologie, avait re- 
proché à fierre Sutor quelque mau- 
vaise foi dans sa polémique. Celui-ci, 
dans son Antapoloç/ie, répliqua que la 
Sorbonne no connaît que des (|ueslion;5 
d'hérésie, indilTérenle au reste: c'est 
un trait dirigé contre l'Eglise. Le rail- 
leur suppose qu'elle peut dispenser de 
l'observation de la loi morale. 

7. Analogie lointaine entre l'astro- 
logue qui observe les astres dans sa 
lunette, comme le ramoneur dans les 
tuyaux de cheminée. 

S. Justinien, sur ta suppression des 
car/ots. Cagots ou religieux mendiants. 
Allusion à un titre de loi de Justinien : 
de caducis tollrndis, par jeu de mots, 
ou à un autre titre : de validis mcndi- 
cantibus. 

9. Théophilo Folengio, sous )e nom 
de Merlin Coeaie, moine bénédictin de 
Mantoue, né en 1191, mort en ISii. a 
fait, en style macaronique, une descrip- 
tion de l'enfer. Est-ce à ce morceau 
que fait allusion le titre de l'ouvrage 
cité par Rabelais? 

10. Tubintje, ville luthérienne d'.Vl- 
lemagne. Il est certain que la plupart 
des livres cités dans le catalogue no 
pouvaient s'imprimer ni à Rome, ni 
même en France. 



PANTAGRUEL. 



81 



CHAPITRE YIII 



CoililEM l'A.NTAGRUEL, ESTANT A PARIS, UECECT LETTRES DE SON 
PÈRE GARGAATLA, ET LA COPIE d'iCELLES'. 

Pantagruel esludioit fort bien, comme assez enlendcz, et pro- 
litoit de mesmes, car il avoit l'euleudemont à double rebras *, et 
capacité de mémoire à la mesure de douze oyres et boites d'olif^. 
Et, comme il cstoit aiusi là demouraut, receut uu jour lettres de 
sou perc en la manière que s'ensuit : 

« Très cher filz, entre les dons, grâces et prérogatives des- 
(pielies le souverain plasmateur* Dieu tout puissant a endouairé' 
et aorné® l'humaine nature à son commencement, celle me 
semble singulière et excellente par laquelle elle peut, en estât 
mortel, acquérir une espèce d'immortalité, et, en decours^ de 
vie transitoire, perpétuer son nom et sa semence. Ce qu'est faict 
par lignée issue de nous en mariage légitime. Dont nous est 
aucunement instauré* ce que nous fut tollu par le poché de nos 
premiers parens, esquelz fut dict (jue, parce qu'ilz u'avoientesté 
obeissans au commandement de Dieu le créateur, ilzmourroicnt 
et, par mort, seroit reduicte à néant ceste tant magnifique plas- 
nialure'-' en laquelle avoit esté Tiiomme créé. 

M Mais, par ce moyen de propagation séminale, demeure es 
enfaus ce qu'estoit de perdu es parens, et es nepveux ce que 
deperissoit es eufans, et ainsi successivement jusques à l'iieure 
du jugement final, quand Jesu-Christ aura rendu à Dieu le père 
son royaume pacifique, hors tout dangier et contamination de 
péché. Car alors cesseront toutes générations et corruptions, et 
seront les elemens hors de leurs transmutations continues, veu 



1. Rabelais estime avec raison qu'il 
ni' suflit pas de ci"i tiquer les abus. Après 
avoir raillé avec la verve que l'on a vue 
les errements du système d'éducation 
on faveur de son temps, il va nous tra- 
oer de main de maître le plan, le pro- 
ijrammii qu'il prétend substituer au 
, régime qu'il a batlu en brèche. Si ce 
plan est évidemment trop touffu, trop 
^ « est^otfé » du moins rien n'y manque 
I pour l'esprit ni pour le cœur, instruc- 
tion complète, haute moralité, religion 
èi'lairée. 

'i. Hebrasser, signiûait retrousser ses 
liianches sur le bras, comme lorsqu'on 
•; dégage pour un énergique elTort. 



Entendement à double rebras signilie 
donc ici vigoureux, tout-puissant. 

3. Outres et tonneaux d'huile, expres- 
sion provençale, du pays qui produit la 
meilleure huile. 

i. Plusiiniti'ur et plasmature, créa- 
teur, création, d'un verbe grec qui 
signitie façonner, fabriquer. 

3. Endouairv, gratiûer, du mot 
(/oitairc' appliqué à la dotation laissée à 
l'épouse survivante. 

6. Aorné, voy. p. 66, note 2. 

7. Deeours [deeursus], cours, car- 
rière. 

S. hxstauré, restitué. 

y. Voy. même page, note 5. 



L 



82 



RABELAIS. 



que Ici juiix liiul désirée sera consuniniée cl parraico, el que 
louies clioses seront reduiles à leur lin et période'. 

'» Non donc sans juste et équitable cause je rends yraees à 
Dieu, mon conservateur, de ce qu'il m'a donné pouvoir voir mon 
antiquité chanue- relleurir en ta jeunesse. Car, quand, parle 
plaisir de luy, qui tout régit et modère, mon ame laissera cestc 
liabilatiou humaine, je ne me re[iuteray totallenient mourir, ains^ 
passer d'un lieu en aullre; attendu que, en loy el par toy, je 
demeure en mon image visible en ce monde, vivant, voyant, el 
conversant* entre gens d'honneur cimes amis, comme je sou- 
lois^. Laquelle mienne conversation a esté, moyennant l'aide et 
grâce divine, non sans péché, je le confesse (car nous péchons 
tous, et continuellement requérons à Dieu qu'il efface nos péchés) 
mais sans reproche. 

)) Par quoy, ainsi comme en loy demeure l'image de mon 
corps, si pareillement ne reluisoient les meurs de l'ame, l'on ne 
te jugeroit estre garde et trésor de l'immortalité denostre nom; 
et 1(' plaisir que prendrois ce voyant seroil petit, considérant que 
la moindre partie de moy, qui est le corps, demeureroit, et la 
meilleure, qui estl'ame, et par laquelle demeure nostre nom en 
bénédiction entre les hommes, seroil dégénérante etabastardie'"'. 
Ce que je ne dis par défiance que j'aye de la vertu, laquelle 
m'a esté ja par cy' devant esprouvée, mais pour plus fort te 
encourager à proliter de bien en mieulx*. 

» Et ce que présentement t'escris, n'est tant alia qu'en ce 
train vertueux lu vives; que de ainsi vivre et avoir vescu tu te 
rcsjouisses, et te refrai'^chisses en courage pareil pour l'advenir. 



1. Période, révolnlion, cycle régu- 
lièrement cl périodii/uement îu-compli. 

2. Chanii. i',licnu (ennui hs'k blanchi 
par la vieillesse. Builciiu emploie en- 
core ce terme coiiiplctcment hors 
d'usage aujourd'hui. 

3. Ains, mais. 

4. Converser {vcrsnri cain). entre- 
tenir commerce avec; cunccrsaiion, 
commerce, relation. 

5. Soii/ois. J'avais coutume, de l'an- 
cien verljc .soiiloir. (Voy. p. 51, n. 2.) 

(). Rabelais semble s'être raj^pelé ici 
ce beau passage d''Af/7-icvla où Tacite 
oppose k Fimuge de l'àme éternelle la 
fragilité du corps et des figures desti- 
nées à en rappeler le souvenir : « C'est 
ainsi qu'il convient à la fille et à 
l'épouse d'Agricùla do révérer la mé- 
moire duii père, d'un épou.\ ; c'est en 



méditant continuellement ses actions, 
ses paroles, en sallacliant il sa renom- 
mée, k l'image de son ànio, bien plus 
(pi'k celle de son ror|is. .Non (|uc je 
veuille interdire ces repros(>ntations de 
marbre ou de bronze; mais les traits 
de l'homme sont fragiles et périssables, 
et, comme eux, les simulacres qui les 
re|)résentent ; la ligure seule de l'àme 
est éternelle, el nul art ne peut la des- 
siner, nulle matière en recevoir l'em- 
preinte : c'est k l'homme même i\r 
la retracer dans ses mœurs. » (Vc 
d'Agricùla, chap. xi.vi.) 

7. Déjà ])rccédeuiment. 

8. Ou dit ]naintenant de mieux <m 
mieux, expression qui nuirque une 
succession de progrès, de bien tn inii'ii.r 
indique le jiremicr pas dans la voie 
du i>erreclionnemenl. 



PANTAGRUEL. 83 

A lii(|uclle' oulrojjiinsc parfaire et consmiimt'i-, il le ijoul assez 
souvenir coiiiinenl je n'ay rion cspargiié; mais ainsi l'y ay je 
secouru coniine si je n'eusse p.ullrc (résor en ce monde que île 
le voir une fois en ma vie absolu- et parfaict, tant en vertu, 
lionnesteté et pru(lliommie'\ comme en lout sçavoir libéral et 
lionneste, et tel te laisser a[)rés ma mort connue un mirouoir 
represenlant la personne de moy Ion père, et si non tant excel- 
lent et tel de laict comme je te souliaite, certes bien tel en désir. 

» Mais, encores que mon feu père de bonne mémoire. Grand- 
bousier, eut adonné lout son estude à ce que je prolitassc en 
toute perfection et sçavoir politique, cl que mon labeur cl estude '* 
correspondisl** très bien, voire encore, ouKrepassast son désir, 
loulesfois, comme lu peux bien entendre, le lemps n'esloit tant, 
idoine*^ ny commode es lettres comme est de présent, et n'avois 
copie'' de telz précepteurs comm(^ lu as eu. Le lemps estoit 
encore ténébreux, et sentant rintVIicité et calamité des Gotbz, 
qui avoient mis à destruction toute bonne liltcralure. xARiis, par 
la bonté divine, la lumière cl dignité a esté de mon aage renduiî 
es lettres, et y voy tel amendement que, de présent, à difficullé 
serois je receu en la première classe des petits grimaulx**, qui, 
en mon aage virile, eslois (non à tort) réputé le plus sçavant 
dudict siècle 3. 

» Ce que je ne dis par jactance vaine, encore que je le puisse 
louablemenl'*' faire en l'escrivant, comme tu as l'autorité de 
-Marc Tulle en son livre de Vieillesse, et la sentence de Plutarqne 
au livre intitulé Comment on se peut louer sans envie^^, mais 
pour te donner allection de plus liault tendre '-. 

» Maintenant toutes disciplines '-^ sont restituées, les langues 



1. A laquelle entreprise parfaire, je 
n'ai/ rien épargné. Il faut ratlacher 
(•part/lier h la préposition à, dans le 
sens (le pour. 

"J. Absolu (absolutus). accompli. 

;î. Prud'homic (raeiiie preu.r. féni. 
prii(lé), honneur, piobtlé: l'usage a 
))icvalu cléeriie prud'liomie cl pru- 
il'/toinine. anomalie qui n'a pas d'e.\]ili- 
caiion. 

i. Uemaïquer ces mal^élfirle et plus 
loin àf/e qui ont changé de genre. 

~). ('orri'.tpondist son désir, répondît à 
son désir. 

(i. Idoine {idoneus), propre. 

7, Copia {copia), abondance. 

S. Elèves des classes inférieures, 
mauvais élèves destinés à y croupir. 

'■). On ne saurait rendre plus é-la- 



tanle justice au grand mouvement de 
la Henaissance. Montaigne parle do 
lui-même avec une modestie semblable, 
sinon aussi sincère : « Il n'est art de- i 
quoyje sccusse peindre seulement les \ 
])remiers lincanicns, olnoslenfinit de.i \ 
elns.ses moi/eniies >[u\ ne se puisse diri! ; 
plus sçavant (pie moy qui n'ay seide- ,' 
meut pas dequoy l'examiner sur sa ■, 
première le(-on. (Voir notre élude siu- ' 
Montaigne, 'page 127.) 

10. Il est pernds de regretter cet 
adverbe (pu n'a plus son équivalent 
exact. 

11. Sans cnrie, sans exciter la ja- 
lousie,' la haine. 

12. AtFection de tendre plus haid, 
désir de ndeux faire. 

V.). Disciplin''s. Euseigneuienl. 



84 RABELAIS. 

instaurées ': grecque, saus laquelle c'est houle qu'une personne 
se die sruvaul ; liebruïcque, clialdaïque, laliue. Les impressions - 
tant élégantes et corrodes eu usance-*, qui ont esté inventées de 
mon aage [lar inspiration divine, comme, à contrelil \ l'artillerie 
par suggestion diabolique. Tout le monde est plein de gens 
seavans, de précepteurs très doctes, de librairies''' Ires amples, 
et m'est advis que, ny au temps de Platon, ny de Ciceron, uy de 
l'apinian '^, n'esloit (elle connnodité d'estude qu'on y voit main- 
tenant. Et ne se fauldra plus doresnavanl trouver en place ny en 
compaignie', qui ne .sera bien e.xpoly en l'officine* de Minerve. 
Je voy les brigans, les bourreaux, les aventuriers, les palfreniers 
de maintenant, plus doctes que les docteurs et prescheurs de 
mon temps. 

» Que dirayje? Les femmes et les lilles ont aspiré à ceslo 
louange et manne céleste de bonne doctrine^. Tant il y a qu'en 
l'aage où je suis, j'ay esté conirainct d'apprendre les lettres 
gr(!cques, lesquelles je n'avois contemné comme Caton'", mais je 
u'avois eu le loisir de com[)rendre en mon jeune aage. Et volun- 
liers me délecte à lire les Moraulx" de l'iularclie, les beaux 
iJialogues de l^lalon, les Monumens'- de l'ausanias, et Auti- 
(|uités'^ dcAtheueus, attendant l'Iieurc qu'il plaira à Dieu mou 
créateur m'appeler, et commander issir*'» de ceste terre. 

» Par(|uoi, mon lilz, je t'admoneste qu'employé ta jeunesse ii 



1. Instaurées (instaurât x), renou- 
velées, remises eu hoDiieur. 

2. Impressions, livres imprimés. 

3. Usancd, usage. 

i. A coatre/il, conU'e le ûl. en sens 
conlraire, à rebours. 

5. Z,!6;'a(/'itf.5, bibliothèques. Kabelnis 
n'y comprend sans doute pas celle de 
Saint-Victor dont il nous a précédem- 
ment donné le catalogue burlesque. 

6. Papinien qui vivait sous Marc Au- 
ri'-Iv, le ])lus savant jurisconsulte de 
Tanliquilé, ))érit par ordre de Cara- 
calla. meurtrier de son frère Gela, pour 
avoir refusé au fratricide de faire lapo- 
lo;rie de son crime. 

7. C"esl-à-dire qu'un ignorant sera 
désormais aussi déplace dans un emploi 
public que dans la société ))olie. 

8. Boutique, atelier, école. 

9. Au seizième siècle un grand nom- 
bre do femmes ont cultivé avec succès 
les lettres et la poésie. On lira avec in- 
térêt le volume de Léon Feugère (Di- 
dier, 1860), consacré au.\ femmes poètes 
do cette époque depuis Loise Labé, la 
belle cordelière de Lyon jusqu'à Mar- 



guerite cle Navarre. L'étude consacrée 
par M. J. Bunuel à la savante Oli/mpia 
Murata n'olFre pas un lal)leau moins 
insli'uotif de celte fièvre d'instruction 
et d'érudition qui gagna les femmes 
elles-mêmes en ce siècle de renaissance 
lillcraire. 

10. Contemné, méprisé. Caton n'ap- 
prit, dil-on, le grec qu'à l'âge de qua- 
tre-vingts ans. 

11. Les moraul.r. désigne par là les 
œuvres morales, les traités moraux de 
Plutarquc. 

12. Pausanias vivait à Rome vers la 
fin du deuxième siècle ai)rès Jésus- 
Christ, n a laissé une description de la 
Grèce qui est une source précieuse 
d'informations. 

13. Athénée, écrivain du troisième 
siècle, nous a laissé le Souper des so- 
phistes. Leur conversation a sauvé de 
l'oubli quelques beau.i morceaux de 
littérature. 

14. Issir, sortir. Nous n'avons con- 
servé de cet ancien verbe que le parti- 
cipe /asm, d'où le substantif (*»■(«', sortie. 



PANTAGRUEL, 85 

biou {iroliler en estuiles et ea vertus. Tu es à Paris, tu as Idu 
pi'ocefiteur Epistoraon ^ dont l'un par vives et vocales- in- 
structions, l'aultre par louables exemples, te peut eudoclriner. 
J'ententls et veulx que lu apprennes les langues parfaiclemeiit. 
Freniierement la grecque, connue le veult Quintiliau; secoutle- 
ment, la latine; et puis l'Iiebraïcque pour les saiuctes lettres^, 
et la clialdaïcque et arabicque [)areillement ; et que lu formes ton 
style, quant ii la grecque, à l'miilation de Platon; quant à la 
latine, de Ciceron, qu'il n'y ait histoire que tu ne tiennes en 
mémoire présente, à quoy t'aidera la cosmograpiiie * de ceux 
qui eu ont escrit. Des ars libéraux, géométrie, arithmétique et 
musi(|ue, je t'en donnay quelque goust quand lu ostois encores 
petit, en l'aage de cinq à six ans ; poursuis le reste, et d'astro- 
nomie saiciie eu tous les canons '. Laisse moy l'astrologie 
divinalricc^, et l'art de LuUius'', comme abus et vanilés. Du 
droit civil, je veulx que tu saiclies par cœur les beaux textes, et 
me les confères avec* piiilosopliie. 

» Et quant à la coguoissance des faicls de nature, je veulx que 
lu t'y adonnes curieusement : qu'il n'y ait mer, rivière, ny fon- 
taine, dout tu ne cognoisses les poissons; tous les oiseaux de 
l'air, tous les arbres, arbustes, et fructices" des forestz, toutes 
les herbes de la terre, tous les metaulx caches au ventre 
des abysmes, les pierreries de tout Orieut et .Midy, rien ne te 
soit incogueu. 

» Puis soigneusement revisite les livres des médecins grecs, 
arabes et latins sans conlemner les Ihalnjudistes et cabalistes^"; 
el. par fréquentes anatomies •', acquiers loy parfaicle coguois- 
sance de l'aultre monde, qui est l'iiomme. Et, par quelques 
heures du jour, commence à visiter les saincles lettres. Premie- f 



1. Ephtemon, signilie en grec sa- 
vant, iaslruit. 

"i. Vices et vocales, vivantes, de 
vive voix. 

3. Pour rintelligence de fEcrilure 
Sainte. 

i. La cosinoijraphk', description du 
nioudc, ou gcograpliie indispensable à 
l'intelligence de l'histoire. 

5. Canons, règles. 

6. Au seizième siècle un grand nom- 
bre de savants, Bodin entre autres, 
donnaient encore dans les erreurs de 
lastrologie et semblaient croire aux 
Sorciers. 

7. Raymond ï.nlle. né eu 1235 dans 
1 de Majoniue, passe pour avoir iuvcuté 



Vart universel ou f/rand art qui est le 
Iriomphe et le dernier mot de la scj- 
laslique dans l'acccijtion la plus étroite 
de ce mot. 

8. Conférer, comparer. 

9. Fruticei. arbrisseaux. 

10. Le Talmiid est un ancien recueil 
des lois et coutumes juives compilées 
par leurs docteurs les plus autorisés. 
La cabale est la tradition juive tou- 
chant l'interprétation de TAncien Tes- 
tament. 

11. Anatomies, dissections. Rabelais, 
toujours supérieur aux préjugés de ses 
contemporains, pratiqua publiquement 
à l'hôpital de Lyon ces « anatomies ■■ 
si indispensables au progrès de la mé- 
decine. 



86 RARE LAI S. 

rouienl, en j^rcc, le Nouveau Teslaiiieiil, ot Epi^^lrcs des apos- 
Ircs; el puis, en hebricu, le Vieux Testament. Somme, que je 
voye un abysine de science^ : car, doresnavant que lu deviens 
liomme et le fais grand, il te fauldra issir de cestc tranquillité et 
repos d'estude, et apprendre la chevalerie- et les armes, pour 
défendre ma maison, et nos amis secourir en tous leurs affaires, 
contre les assaulx des malf'aisans''. Et veulx que, de bricf'*, tu 
essayes combien tu as prolilé; ce que tu ne pourras mieulx faire 
que tenant conclusions* en tout sçavoir, publiquement envers 
tous et contre tous, et hantant les gens lettrés qui sont tant à 
Paris comme ailleurs. 

» Mais, parce que, selon le sage Salomon, sapience n'entre 
point en ame malivolc^, et science sans conscience n'est que 
ruine de l'ame, il te convient servir, aimer, et craindre Dieu, 
et en luy mettre toutes tes pensées et tout Ion espoir; et, par 
foy formée de charité, estre à luy adjoinct, eu sorte que jamais 
n'en sois desemparé " par péché. Aye suspeclz les abus du monde. 
Ne metz ton cœur à vanité : car ceste vie est transitoire, mais 
la parole de Dieu demeure éternellement. Sois serviable à tous 
tes prochains, et les aime comme toy mcsmes. Révère tes pré- 
cepteurs, fuis les compaignies des gens esquelz tu ne veulx point 
ressembler*, et les grâces que Dieu l'a données, icelles ne 
reçois en vain. Et quand tu cognoistras que auras tout le sçavoir 
de par delà acquis, retourne vers moy, aliu que je le voye, et 
donne ma bénédiction devant que de mourir. 

)) Mon iilz, la paix et grâce de Nostre Seigneur soit avec toy, 
aiiicn. De Utopie^, ce dix sepliesme jour du mois de mars, 

» Ton père, 

» Gaugantl'a. m 



1 . L'ii ubijxmc (le scienci'. Là est on 
cITcl r.'ihus. K;ibeluis noie son élève 
dans un véritable abinie de science. 
(;'<'st rcncycloiicdie de toutes les scien- 
ces, plutùl que le programme d'une 
insirui'tion réalisable. 

2. Cltcvahric, Tari de monter à che- 
val. 

;{. CoUe lettre est aussi sérieuse que 
louclumle. Si nous cherchons dans le 
roman hii-mèmo la conûrmation de ces 
conseils et l'application de cette bonne 
éducation, nous ne les trouverons que 
mêlés aux récits les plus grotesques et 
les plus invraisemblables. Ainsi Pan- 
tagruel, après avoir renversé sur le dos 
d'un grand coup de pied dans le vcnire 
son ennemi le capitaine Loui)garou, le 



pend par les deux pieds, lève son corps 
comme une pique en l'air et s'en sert 
comme d'une masse pour assommer 
i< trois cens geans armes de pierres de 
taille. » (Liv. II, cliap. xxix.) 

i. De. brief. avant i)eu. 

5. Déduction d'un raisonnement ou 
d'un discours. T(;nir conclusion en tout 
s.'iiroir, c'est argumenter, comme on 
disait, tic onini rc sribili. 

0. Mulicole, mal intentionnée, mé- 
chante. 

7. Désemparé, déposséilé. 

S. En vertu des proverbes : qui se 
ressemble s'assemble; dis-moi qui tu 
hantes, je le dirai qui lu es. 

9. Utopie, pays imaginaire, où tout 
est réglé au mieux, 'fi Ire emprunté à 



TANTAGRUEL. 87 

Cfs lollrcs rocoiies cl voiios, l'aiilayruol prinl iiuiiveitu cou- 
rage, et fut punambé' à profiler plus que jamais; en sorle (]ue. 
le voyaut esluilier et profiler, eussiez dict que tel cstoit sou 
esprit entre les livres comme est le feu parn)y les braudes-, 

tant il Ta voit infatigable et strident^. 



ThoiiiJis More iMoi-iis), né ;i LonJres 
en 1 iSO. gran:l chancelier d'Angleterre. 
Le plus connu de ses ouvrages est son 
i'topii' intitulée : De la meilleure forme 
(h' f/oiirernement et de la nouvelle île 
l'tojiie (1516;. Le type de tous ces ou- 
vrages allégoriques est la République 
de Platon. 



1. En/lambé, enflammé. 

2. ISrnniJes, broussailles, d'où vient 
brandon. 

3. Strident, signifie proprement qui 
rend un son aigu et perçant, cette épi- 
tlit'te désigne ici la vivacité pénétrante 
de l'esprit. 



ÉTUDE SUR MONTAIGNE 



Nous aultres, qui privons noslre iugement du droirl 
de faire des arrests, regardons mollement les opi- 
nions diverses. 

(Montaigne, Essais, III, sviit.) 



C'est mettre ses conjectures à bien hault prix que 
d'en faire cuire un homme tout vif. 

(Id., ibid., III, XI.) 

I 

En quittant, à Caslillon, la route de Bordeaux à Bergerac 
pour prendre la direction du sud-est, on rencontre, après 
une heure de marche environ, des coteaux escarpés au 
sommet desquels est situé le petit village de Saint-Michel, 
dont l'église l'ait face à l'avenue du chùleaude Montaigne '. 

De cette avenue on n'apiirçoit que les murs d'enceinte 
au-dessus desquels s'élèvent la toiture et les tourelles du 
château, et vis-à-vis de soi, le portail extérieur dominé 
par une tour. 

Laissons la cour d'honneur, les bâtiments, adossés au 
mur d'enceinte, qui forment les trois côtés de la cour qua- 
drilatérale; laissons même la principale façade du châ- 
teau, au midi, bâti à plusieurs reprises, sans souci de la 
régularité. Tous ces bâtiments ont subi de nombreuses 
transformations. Entrons dans la cour contiguë au portail, 
où Montaigne avait sa chapelle au premier étage, au se- 
cond sa chambre à coucher, au troisième sa librairie, 
« une des belles entre les librairies de village-. » Ces 



1. Ce château a été acheté par 
M. Magne, ancien ministre des finances, 
et est encore actuellement la propriété 
de la famille. L'un de ses membres a 
bien voulu nous fournir quelques ren- 



seignements précis, tirés de la biblio- 
thèque oii M. Magne avait réuni un 
grand nombre de documents relatifs à 
Montaigne. 
2. Eisnis, livre III, chap. m. 



un 



ETUDE SUR MONTAIGNE. 



lieux ont été respectés ; on s'y retrouve à merveille, on 
s'y promène, les Essais à la main, guidé par l'auteur lui- 
même, dont l'âme semble encore veiller dans cette tour. 
C'est dans ce sanctuaire, éclairé de trois petites fenêtres, 
que Montaigne s'entretenait avec les plus illustres morts 
de l'antiquité, mêlant à leurs leçons ses piquantes et naïves 
fantaisies. Les murs en sont entièrement nus, et c'est à 
peine si l'on y reconnaît la trace des rayons, l'emplacement 
des livres « rangez sur des pulpitres h. cinq degrez tout à 
l'environ. » Les solives saillantes du plafond de cette li- 
brairie sont couvertes de cinquante-quatre inscriptions 
grecques et latines, tirées des Écritures et des auteurs 
payens, relevées par MM. Galy et Lapeyre avec une reli- 
gieuse exactitude'. C'est un véritable formulaire de la 
pbilosophie pyrrhonienne, c'est l'essence même et comme 
l'esprit des Essais. 

Entre la cheminée et la fenêtre, ouverte sur la cour 
d'honneur, sur les rnurs opposés à la porte, on voit une 
Vénus, le corps nu, dans l'attitude du repos, à demi-sou- 
levée et appuyée sur le coude. Au-dessus de cette compo- 
sition, se lit la plus célèbre et la plus personnelle de loulcs 
les inscriptions qui résument les méditations du philo- 
sophe -. « L'an du Christ 1571, à l'âge de trente-huit ans, 
la veille des calendes de mars (dernier février), jour anni- 
versaire de sa naissance, Michel de Montaigne, ennuyé 
depuis longtemps de l'esclavage des cours et des emplois 
publics, se réfugia tout entier dans le sein des doctes 
vierges, afin d'y passer, si les destins le permettent, calme 
et exempt de toute inquiétude, ce qui lui restera d'une 
existence déjà en grande partie écoulée; il consacrera cet 



1. Nous renvoyons les lecteurs cu- 
rieux fie ccltu instructive promenade 
iuix piil)lic.ilions du docteur Bertrand 
dcStGeimain qui visita le château en 
(848 et de MM. E. Galy et L. Lapeyre 
qui le visitèrent en 18G1. Nous avons 
emprunté, à leurs relations, en les ré- 
sumant, ces détails sur l'habitation do 
Montaigne. 

3. Voici le texte latin de celte inscrip- 
tion. « Anno Chrisli M. D. LXXI, 



.Kt., 38, pridie calend. Mart., die suc 
natali, Mich... Mont... servitii aulici et 
munerum publicorum jamdudum per- 
t;esus, se intcgrum in doctarum vir- 
ginuin sinus recepit, ubi, quielus et 
omnium securus, quantillum id tandem 
superauit decursi multa jam plus pailo 
spatii, si modo jam fata duint, exigal : 
istas sedes et dulccs latebras avitasquo 
libcrtati sucB tranquillitatique et otiu 
consecravit. • 



ÉTUDE SUR MONTAIGNE. 01 

asile et ces douces retraites paternelles à sa liberîc, à sa 
tranquillité et à son repos. » 

n 

C'est bien des rares esprits, comme Montaigne, qu'il est 
permis de dire : « On cherchait un auteur et l'on trouve 
un homme ^ » H a eu, avant tout, le génie du bon sens et 
le charme de la sincérité ; si par hasard Montaigne nous 
trompe, c'est qu'il se trompe lui-même, et sa plume, tou- 
jours sincère, corrige à la page suivante Terreur qu'il 
aurait pu commettre. Encore faut-il dire que l'écrivain ne 
nous trompe pas plus qu'il ne s'abuse. « L'homme on- 
doyant et divers, » subit toutes les impressions du dehors, 
obéit à une foule de mouvements contradictoires; de là 
ces fluctuations, ces apparentes contradictions qui sont à 
l'âme ce que la physionomie est au visage, d'autant plus 
mobile et changeante qu'elle sait moins dissimuler. 
Montaigne est le meilleur, le seul biographe de Montaigne, 
car il a vécu son livre autant qu'il l'a écrit. D'autres écri- 
vains ont livré au public le secret de leur confession : la 
vanité des uns nous irrite, la iausse humilité des autres 
nous est suspecte. Une seule peint son auteur au naturel, 
c'est la confession de l'auteur des Essais. Aussi pouvons- 
nous le croire quand il dit au lecteur' à la première 
page : « C'est icy un livre de bonne foy. Il t'advertit dez 
l'entrée, que je ne m'y suis proposé aulcune fin, que 

domestique et privée Je veulx qu'on m'y veoye en 

ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans estude ni 
artifice; car c'est moy que je pcinds. Mes deiïauts s'y 
liront au vif, mes imperfections et ma forme naïfve, au- 
tant que la révérence publicrjue l'a permis^. » Tenons 



1. Nous reproduisons ici une partie 
de notre étude sur Montaigne, tirée de 
notre volume, Les grands profuti'urs 
du seizième siècle. Paris, Didier, 1869. 

t. L'auteur au lertcur (12 juin laSO). 
Sainte-Marthe, au deuxième livre de ses 
£loi/es, se plaint que Montaigne ait 
voulu paraître trop modeste dans son 
livre et dit avec raison que cet ouvrage 



aurait mérité un titre p^us magniûque 
et plus noble que celui d'Essais qui n"a 
pas assez de sens pour exprimer la 
force de son livre. Nous nous associons 
à celte critique, ou plutôt à cet éloge. 

3. L'anlenr, en avançant, dans son 
troisième livre surtout', s'affranchira 
quelque peu de ces scrupules inspirés 
par « la reuerence publicque. » 




'.12 ÉTUDli SUR MONTAIGNE. 

compte, en passant, à l'auteur de ce scrupule. Au sei- 
zième siècle, nous le savons, on se donne assez libre- 
ment carrière; mais quelques grossièretés chez Montaigne 
me choquent moins que l'orgueilleuse et cynique franchise 
d'un philosophe du dix-huitième siècle qui lui a fait plus 
d'un emprunt*. « Je suis moy-même la matière de mon 
livre, » ajoute Montaigne. Qu'avons-nous de mieux à faire 

e l'ouvrir et le suivre? 

Pour mettre quelque ordre et quelque plan dans ce 
voyage à travers les Essais, nous interrogerons succes- 
f.ivement l'auteur sur l'éducation, la philosophie et la 
morale, la religion, la littérature ; nous verrons en lui 
l'homme privé, surtout l'ami passionné et aussi l'homme 
public, le magistrat. 

Sans cesse Montaigne s'échappe et vous échappe, il est 
donc difflciie de se piquer d'une méthode plus rigoureuse 
que la sienne. La méthode! Quel mot à propos de Mon- 
taigne ! Nul n'en fut plus ennemi ; son œuvre, qu'il ap- 
pelle trop modestement « sa rliapsodie, » nous présente 
le désordre et le piquant d'une conversation h. bâtons 
rompus, d'autant plus attrayante qu'elle ne ressemble eri 
rien à un traité ou à une leçon. Le livre commence et finit 
à toutes les pages; vous pouvez l'ouvrir au hasard, sans 
souci des titres de chapitres, car l'auteur y parle de tout, 
sauf de la question proposée; laiilot il tient moins, tantôt 
il lient plus qu'il n'avait promis. « Je m'en vais, dit-il, 
faire ici une galimafree ; » ou encore « En voicy d'une aullre 
cuvée; » et ailleurs : « Allongeons ce chapitre et le bigar- 
rons d'une aultre pièce. » « Dans ce fagotage de pièces 
diverses, » « il parle au papier comme au premier qu'il 
rencontre. » Ce procédé de composition cà l'aventure, il 
nous l'a exposé en termes expressifs : « Si c'est un sujet 
que je n'entende point, à cehi mesme je l'essaye, sondant 
le gué de bien loing; et puis le trouvant trop profond 

pour ma taille, je me tiens à la rive De cent 

membres et visages qu'a chasque chose j'en piends un, 

1. Jean-Jacques Rousseau. Nous en avons relevé quelques-uns dans les 
notes de co volume. 



ÉTUDE SUR MONTAIGNE. 03 

tantost à lescher seulement, tantost à efflorer, et parfois à 
pincer jusqu'à l'os*. Je me hazarderois de traicter à fond 
quelque matière, si je me connoissois moins et me trom- 

pois en mon impuissance^ » « Ma maistresse forme, 

tijoate-t-il, est Tignorance. » 

11 ne s'agit encore ici que de la forme ; nous y revien- 
drons en jugeant le style de Montaigne, mais entrons plus 
au vif et pénétrons l'homme même. Il nous parlait de 
son ignorance; l'auteur l'a sans cesse à la bouche. « Que 
sais-je? » telle est sa formule. En ce siècle de pédantisme 
et d'érudition, il a déclaré la guerre au jargon de l'école 
et aux vaines subtilités de la scolastique. Il pense comme 
La Fontaine : 

Qu'un sot i)l?in de savoir est plus 50t qu'un autre homme. 

N'y a-t-il pas cependant quelque affectation de simpli- 
cité à s'écrier'? « Me voicy devenu grammairien, moy 
qui n'apprins jamais langue que par routine, et qui ne 
sc.'iy mesme que c'est d'adjectif, conjonctif et ablatif. » 
Nous aurions de la peine à lui confirmer ce brevet d'i- 
gnorance qu'il réclame en haine de la science pédan- 
tesque et des savants de son temps. Et de fait, l'éducation] 
domestique l'avait merveilleusement disposé à cette haine 
de la discipline scolaire, des rigueurs du collège et de la i 
science aristotélicienne. Il tient à la substance, à la raoëllej 
des choses ; la forme l'inquiète peu; suivant lui, on en a 
trop souci. Le monde, les voyages, qu'il a tant aimés, - 
l'expérience pratique, voilà son école. Rabelais n'est pas 
étranger a"ce¥vûes. ^Montaigne voudrait transporter dans^ 
l'éducation publique quelque chose de l'indulgence domes- 
tique. Il apprit le latin avant sa langue maternelle, en se j 
jouant et causant avec maîtres et domestiques ; le matin, i 
une douce musique le tirait mollement et sans secousse du 
sommeil. Aussi, comparant à ce système un peu trop effé- ; 
miné, sans doute, l'éducation publique et les collèges de j 

1. C'estVos medulaire el • sa substan- 1 2. Voir morceau cité, liv. I", ch. l. 
tifique mouèllet de Rabelais. (Prol.,I.) I 3. Liv. I", ch. xxv. 



04 ETUDE SUR MONTAIGNE, 

son tomps, il s'écrie : a c'est une vraie geaule de jeunesse 
Ctiptive. Ai-rivez-y sur le poinct de leur oKice : vous n'oyez 

I que cris et d'enfants suppliciez el de maislves enivrez en 
leur cîiolere. Quelle manière pour éveiller raj)petjt^envei's 
leur_]e2on, ta ces tendres âmes etcrainlifves, de les y guider 
d'une trongne effroyable, les mains aimées d'un fouet ! » 

V Rabelais n'a pas moins énergiquement réclamé contre la 
crufiuté à l'égard des écoliers. Ecoulons le précepteur Po- 
nocnrte5~&e"Tl"6fendant d'avoir jamais songé à mellrc Gar- 
gantua, son élève, dans une de ces geôles. « Ne pensez 
pas, dit-il à Grandgousier, que i'aye mis voslre fils au col- 
lège de Pouillerie, qu'on nomme Montagu : mieulx l'eusse 
ç,. voulu mettre entre les giienaiih (gueux) de Saint-Innocent, 
T*^''' pour l'énorme cruaulté et villenie quei'y ay cognu : car 
trop mieulx sonttraictez les forcez (forçats) entre les Maures 
et Tartares, les meurtriers en la prison criminelle, voyre 
cei'Lesles chiens en vo;tre maison, que ne sont ces malau- 
truz audict collège. Et si i'estois roy de Paris, le diable 
m'emporte si ie ne meltoys le feu dedans et feroys brusler 
et principal et regens, qui endurent ceste inhumainité de- 
vant leurs yeulx estre exercée ' . 

r~ Ce n'est pas assez de flétrir ces violences qui ne sont 
bonnes qu'à faire des esclaves et non des hommes; Mon- 

'"taigne raille cette dureté paternelle, ce front sévère quilie 
se déride jamais. Bien longtemps l'aristocratie française, 
non contente de déshériter tous ceux que le hasard n'a\ ait 
pas faits les aînés de la famille, les deshéritait encore de 
cette tendre affection qui est le premier bien de l'en- 
fance, question de mode et de bon ton ! L'enfant exilé . 
de la vie domestique, du foyer paternel, sous la direction 
d'un précepteur, son premier valet, était admis, aux oc- 
casions solennelles, à baiser la main paternelle. Dans le 
premier volume des Mémoires d'Outre-Tombe, Chateau- 
briand rappelle la sauvage et implacable fierté de monsieur 

^_son père. O^i sait l'influence désastreuse de celte morgue, 
de cette insensibilité contre nature ? Sans doute notre 

1. Gurtjantua, liv. I", ch. xx.wii. 



ÉTUDE SUR MONTAIGNE. Vl."'. 

siècle pèche par l'excès contraire; peut-être, de nos jours, 
la familiarité nuit-elle quelque peu au respect. 

S'il est difficile de trouver la mesure qui concilie le 
res])ect et la tendresse, Montaigne avait deviné k tendance ^ 
moderne e!i faisant prédominer le principe d'affection sur 

cêLul d'autorité. Ecoutons-le gourmander son siècle et réclar - 

mer contre les excès de la sévérité paternelle : « le* veulx 
mal à celle coutume, d'interdire aux enfants l'appellation 
paternelle et leur en enjoindre une estrangiere, comme 
plus reverentiale, nature n'ayant volontiers pas suffisam- 
ment pourveu h. noslre aucLorilé. Nous appelons Dieu tout 
puissant, Père ; et desdaignons que nos enfants nous en 
appellent : i'ay reformé celte erreur en ma famille. C'est 
aussi folie et iniustice de priver les enfants qui sont en 
aage de la familiarité des pères, et vouloir maintenir en 
leur endroict une morgue austère et desdaigneuse, espé- 
rant par là les tenir en crainte et obéissance, car c'est une 
farce tresinutile qui rend les pères ennuyeux aux enfants, 
et, qui pis est, ridicules. Quand ie pourrois me faire 
craindre, i'aimerois encore mieux me faire aimer. » 

Poi>riie point présenter un Montaigne de fantaisie, il faut 
le suivre dans ses contradictions, dussent-elles lui faire 
tort.'Ce même homme, qui parle si bien de l'affection pa- 
ternelle, (( n'estime pas qu'être sans enfants soit un défaut 
qui doive rendre la vie moins complète et moins contente. 
« Ils sont au nombre des choses qui n'ont pas fort de quoy 
estre désirées, notamment à celte heure, qu'il serait, si 
difficile de les rendre bons. » A dire vrai, Montaigne semble^ 
craindre les peines de l'éducation qui dérangeraient sa vie; / 
leurs trépignements, leurs jeux et niaiiîeries puériles trou-/ , 
blfiraienl sa tranquillité. Montaigne nous apprend qu'il ar 
perdu quelques enfants en nourrice-, mais, chose étrange, 
il n'en sait pas exactement le nombre! N'est-ce pas abuser 
du défaut de mémoire, dont il s'accuse souvent? Ne soyons 



1. Liv. n, ch. vui. 

t. « lay perdu en nourrice deux ou 
trois enfants, sinon sans regret, au 
moins sans fascherie » (tome i, cli. xl). 
bisons à sa décharge cu'ils moururent 



âgés seulement de quelques jouis ou 
de quelques mois. Montaigne avoue 
qu'il épousa sa femme « pour se con- 
former à l'usage plutùt que par incli- 
nation naturelle» (t. UI, ch. v). De ce 



\ 



96 ÉTUDE SUR MONTAIGNE. 

pas trop sévère cependant : Montaigne, comme heaucofip 
de pères, ne comprend gnère qu'on embrasse les enfants 
a peine nés, « n'ayant ni mouvement en l'ame, ni forme 
reconnaissaijle au corps, par oii ils se puissent rendre ai- 
mables. » Il résiste, ce semble, à ce qu'il appelle les lois 
communes et la tyrannie de la nature. A ses yeux, une 
affection bien réglée naît et s'augmente « avec la cognois- 
sance qu'ils nous donnent d'eux. » C'est une affection rai- 
sonnée et raisonnable, pariant c'est l'affection des pères, 
ce n'est pas l'amour maternel. 

III 

Montaigne a du goût pour « les natures tempérées et 
moyennes, » parce qu'il est lui-môme une de ces natures. 
A la suite de Sénèque ou de Plutarque, il se hisse bien quel- 
quefois jusqu'à une certaine grandeur, et cà ces moments, il 
est le premier dupe de ce stoïcisme d'emprunt, mais ce n'est 
pas là son fait et il nous le dit, nous le prouve assez pour 
que nous puissions l'en croire. Il ne s'étudie pas, comme 
les stoïciens, à mourir avec une impassibilité magnanime : 
la mort est un mauvais pas à sauter; il s'y prépare de lon- 
gue main, il s'y accommode en fermant les yeux plutôt que 
d'un regard intrépide. D'autre part, il ne faut pas non plus 
le croire absolument sur parole, quand il écrit qu'il ne 
clierclie « qu'à s'anonchalir et avachier, » et « qu'il a dé- 
noncé à tout soin guerre capitale, » C'est assez de dire 
qu'il est épicurien et quelque peu égoïste ; mais son épicu- 
risme n'abdique rien de ce qui fait la dignité de l'homme. 
S'il cbercbe (c à arrester le premier branle de ses émotions, » 
c'est moins par insensibilité que pour ne pas entraver sa 
réflexion, son étude incessante sur lui-même; sans cesse 
il nous le répète : « le regarde dedans moy. », « le me roule 
en moy-mesme. » « le m'estudie plus qu'aucun sujet, c'est 
ma mctapbysique, c'est ma pbysique. » 
~ Objet et sujet de son étude, spectateur de ses pensées 

mariagerfei-awonnaquirentsixliUcs.Cc l que l'auteur a tracé le plan déduea- 
n'cst im:5 sans une pointe d'amertume I tion qu'il eut amie a suivre pour un txls. 



ETUDE SUR MONTAIGNE. 07 ^. ' 

intimes, il se voit, s'entend, se surprend et se révèle au " 
lecteur. Mais ses révélations nous intéressent toujours, 
parce qu'à travers lui-niême, c'est_ rhumanité qu'il em- _ ■[ 
brasf^ . Nul plus que lui n'a mis en pratique la sentence \ 
socratique : « Connais-toi/,''to.i-môme. » Dans un parallèle ^> 
entre Socrate et Catun, à ses yeux, les deux plus admi- 
rables typrs de rhnmanité, il se plaint que celui-ci soit 
<( toujours monté sur ses grands chevaux, » tandis que le 
philosophe grec est simple, familier, naïf. A ce point de 
vue, Montaigne et Socrate sont de la même famille ; so- —- 
phistes ou scolastiques, ils détestent l'un et l'autre tout ce // 
qui^^sent-k -mensonge ou l'artifice. Au point de vue delà uC- 
morale, ce serait faire trop d'honneur à Montaigne de le 
comparer à Socrate, si ferme, si inflexible sur les prin- 
cipes et le devoir, qui honore la loi, même injuste, jusqu'à 
lui sacrifier sa vie. 

(( Mais n'est-ce rien de donner en un tel siècle une per- 
pétuelle leçon de tempérance et de modération * », d'avoir 
compris la grandeur des problèmes philo.-ophiques et, sans 
aucune prétention d'en fournir la solution, d y ramener 
sans cesse l'esprit de ses lecteurs ? 

Ne soyons pas trop sévère pour Montaigne. Il a des 
aveux charmants, capables de désarmer les juges les plus 
rigoureux. « l'ai une condition singeresse et ne peux m'em- 
pesclier d'imiter le dernier lu. Ce que l'aurai pris à dire en 
basti'lant et en me mocquunt, ie le dirai le lendemain sé- 
rieusement. » On ne peut plus accuser celui qui s'accuse 
si naïvement. 

Mais en nous donnant la clef de son humeur, ne ruine- 
t-il pas un peu son crédit ? a Oh ! s'écrie Montaigne, quel 
c'est un doux mol chevet que l'ignorance et l'incuriosité 
à une teste bien faite! » 11 n'est ni ignorant, ni incurieux»J 
mais toute sa vie il s'étudiera à se préparer ce mol chevet, 
ce doux oreiller qui ne blesse point la tête. Cette modéra- ■ 
tion constante, professée sur toutes les questions, tient, et 
à sa volonté de ne point compromettre le calme de son 
esprit, de sa vie, et aussi à la connaissance des hommes, 

1. PrcTost-Porado!, Ltudc *ur Montaigne et Charun. 

u.\i));i.Ai3 KT montaigm;. i 



08 ÉTUDE SUR MONTAIGNE. 

il la conscience de leurs misères et de leurs faiblesses. 

Montaigne est notie Horace (car il est autant poète que 
philosophe). Comme le poète lalin, s'il ne vieillit pas, c'est 
qu'il représente dans le monde cette moyenne de sa- 
gesse qui est la mesure décente et possible de la pauvre 
humanité. 11 est sans doute des âmes d'élite, comme celle 
de Pascal, à qui elle ne suffit point. Ceux qui ont pris pour 
devise ni trop bas, ni trop haut, qui ne veulent s'abais- 
ser jusqu'à la hête et ne peuvent s'élever jusqu'à ïange, 
s'accommoderont de cette philosophie taillée sur le mo- 
deste patron d'une ômfî.honnête, mais non héroïque. 

En politique, il n'est poîriTdè concessions que Montaigne 
ne fasse à l'ordre et à la tranquillité ]ud)liqi]e : « Donnons 
à l'ordre politique, écrit-il, de souffrir patiemment les rois 
indignes, de celer leurs vices, d'aider de notre i-ecomman- 
dation leurs actions indifférentes pendant que leurauctorité 
a besoin de notre appui ^ » Montaigne n'est pourtant pas 
un courtisan ; écoutez ces paroles énergiques à propos du 
luxe royal : « Il semble aux sujets spectateurs de ces 
triomphes, qu'on leur fait montre de leurs propres richesses 
et qu'on les festoie à leurs despens. Car les peuples présu- 
ment volontiers des rois, comme nous faisons de nos 
valets, qu'ils doivent prendre soin de nous apprester en 
abondance tout ce qu'il nous faut, mais qu'ils n'y doivent 
aulcunement toucher de leur part.... tant il y a que le plus 
souvent le peuple a raison et qu'on repaist ses yeux de ce 
quoy il avoit à repaistre son ventre... A le prendre exacte- 
ment, un roi n'a proprement rien sien, il se doit soy-mesme 
à antruy. » On ne trouve pas souvent une théorie aussi 
radicale, des paroles aussi fermes dans les Essais; ici 
l'auteur se place entre Bodin et La Boétie. Au reste, Mon- 
taigne, sans se faire l'avocat des droits du peuple, a quel- 
quefois, en songeant à ses misères, des accents de tou- 
chante et sincère humanité : « Regardons à terre' les 
pauvres gens que nous y veoyons espandus, la teste pen- 
chante après leur besongne, qui ne sçaventny Aristote, ny 

1. Liv. m, ch. IX. I 2. Liv. UI, ch. XII. 



ÉTUDE SUR MONTAIGNE. 'J9 

Caton, ny exemple, ny précepte; de ceux là tire nature 
tous les jours des offecls de constance et de patience plus 
purs et plus roides que ne sont ceulx que nous estudions 
si curieusement en Tescliole : combien on veois-ie ordinai- 
rement qui mescognoissent la pauvreté? Combien qui dé- 
sirent la mort ou qui la passent sans alarme et sans afllic- 
tion? Celui-là qui fouit mon jardin, il a ce matin enterré 
son père ou son fils. Les noms mesmes de quoyils appellent 

les maladies en adoucissent et amolissent l'aspreté et 

selon qu'ils les nomment doulcement, ils les supportent 
aussi ; elles sont bien griet'ves quand elles rompent leur 
travail ordinaire ; ils ne s'allitcnt que pour mourir. » Lu 
Bruyère, qui a fait bien des emprunts h Montaigne, son- 
geait-il à ces lignes, quand il traçait ce portrait du paysan * 
avec plus de force peut-être, sinon avec une compassion 
plus sincère. En ces temps de guerre civile, de famine et 
de peste, Montaigne a vu à sa porte, assisté ce misérable 
paysan. La Bruyère trace un portrait, un caractère, dans 
son cabinet. 

Avant tout, Montaigne est ennemi des changements et 
remuements *. Le meilleur gouvernement à ses yeux est 
toujours celui qu'on a, quel qu'il soit. Aussi ne trouve-t-on 
chez lui aucune théorie sur les questions de constitutions 
sociales, de forme de gouvernement : « Ces longues et 
grandes altercations de la meilleure forme de société et des 
règles plus commodes à nous attacher, sont altercations 
propres seulement à l'exercice de notre esprit, comme il se 
trouve es arts plusieurs sujets qui ont leur essence en l'a- 



1. » L'on voit certains animaux fa- 
rouches, des mâles et des femelles, ré- 
])andiis par la caïupagne, noirs, livides 
et tout brûlés du soleil, attachés à la 
terre qu'ils fouillent et qu'ils sèment 
avec une opiniâtreté invincible : ils ont 
comme une voix artirulée et, quand ils 
se lèvent sur leurs pieds, ils montrent 
uue face humaine et en effet ils sont 
des hommes. Ils se retirent la nuit dans 
des tanières où ils vivent de pain noir, 
d'eau et de racines ; ils épar};nent aux 
autres hommes la peine de st-mer, de 
labourer et de recueillir pour vivre et 
méritent ainsi de ne pas manquer de 



ce pain qu'ils ont semé. » La Bruyère, 
Caractères ; de l'Homme, chap. 11. 

2. En rien Montaigne n'est ce que 
nous appelons homme de progrès et 
d'initiative. Ainsi, par exemple, parlant 
des armes à feu, il dira : " Je crois que 
c'est un arme de fort peu d'olfect et 
espère que nous en quillerons un jour 
l'usage » (liv. I, ch. XLViii . Sans s'é- 
tonner qu'il n'ait pu prévoir les progrès 
et les effets de notre terrible artillerie 
moderne, on peut relever ce trait, 
entre autres, d'un esprit ennemi detoulu 
innovation, ami de la tradition, de la 
routine, du mos majorum. 



100 ÉTUDE SUR MONTAIGNE. 

gitation et la dispute et iront aulcune vie liors de là. Telle 
peincture de police (modèle de gouvernement) seroit de 
mise en un nouveau monde ; mais nous prenons un monde 
déjà fait et formé à cerl aines coustumes. Par quelque 
moyen que nous ayons loy de la redresser et renger de 
nouveau, nous ne pouvons guère le tordre de son accou- 
tumé ply que nous ne rompions tout*. » Il ne faut point 
demander de réformes politiques, même au nom du pro- 
grès, à un homme qui ne songe qu'à « planter une cheville 
en notre roue, afin d'en arrêter le hransle. » 

Aime l'Estat, tel que tu le veois estre; 

S'il est royal, aime la royauté; 

S'il est de peu (oligarchique), ou bien communauté [démocra- 

Aime i'aussi; car Dieu t'y a faict naistre. tique , 

« Ainsi, écrit l'auteur, en parlait le bon M. Pibrac, que 
nous venons de perdre, » et ce bon M. Pibrac, chemin 
faisant, aide Montaigne à donner, comme il dirait, une 
nazarde sur le nez de Platon, d'Aristote, voire même de 
Bodin et de tous ceux qui ont abrité cette grave question 
de la meilleure forme de gouvernement. 

Le respect qu'il peut rendre à la personne des princes 
et des rois ne tient point à leur mérite et à leur valeur ; il 
sait qu'en penser; toutefois, sans en être longtemps dupe, 
il cède un instant avec la foule à ce prestige inhérent au 
rang et à l'hiibit : « Le masque des grandeurs qu'on re- 
présente aux comédies nous touche aulcunement et nous 
pipe. Ce que j'adore moy-mesme aux rois, c'est la foule de 
leurs adorateurs ; toute inclination et soubmission leur 
est due, sauf celle de l'entendement; ma raison n'est pas 
duicte à se courber et à fléchir, ce sont mes genoux. » 
Belle parole, et qui ne nous laisse pas dupes de ses révé- 
rences et de ses génuflexions. Elles sont, croit-il, de bon 
exemple pour le peuple, et il donne l'exemple. Montaigne 



1. Partout et en toute circonstance, 
Montaigne, ennemi de tout cliange- 
menl, quel qu'il puisse être, a tenu le 
morne lauga^je. 11 écrit en 1570 au 
début d'une lettre à M. de Mesmes : 
« C'est une des plus notabies folies 
que les houune» facfnt, d'emuloyr la 
force do leur entendement à ruyner 



et changer les opinions communes re- 
ceues qui nous portent de la satisfac- 
tion et du contentement Ccu!.v-ci 

vont csbranlant leurs âmes d'une as- 
siette paisible et reposée, pour, aprez 
une longue queste, la r.»milir, eu 
snninie, de double, d'inquiétude et de 
Gebvre. • 



ÉTL'DE SUR MONTAIGNE. 101 

a, pour ainsi dire, une morale commune à l'usage de la 
foule, sagesse vulgaire et indispensable au train de ce 
monde, où « il faut laisser couler l'eau sous le pont. » Si 
vous voulez vivre en paix, bornfz-vous à ce catéchisme des 
Lons usages, à ce code d'une honnête prudence. Gardons- 
nous toutefois de nous y arrêter; passons outre, sinon 
nous n'aurions que l'enveloppe de l'écrivain et son^ 
masque de société, Rabelais cache ses hardiesses sous Te | > 
masque d'une bouffonnerie souvent grossière ; Montaigne; 
imite le terf inquiet dépistant le chasseur par mille etH 
mille détours. Cela soit dit sans suspecter la franchise de,-'-^ 
l'auteur, puisque c'est lui-môme qui se trahit, s'échappe 
et Ole le masque à chaque instant. En un mot, il y a, si 
j'ose dire, deux Montaignes : celui du dehors, et celui qu'il 
faut découvrir. Quand la raison de Montaigne s'insurge 
contre un usage sot ou cruel, contre des préjugés, ce 
n'est pas dans une hardie déclamation, par une sortie 
virulente comme fait son ami La Boétie, c'est sous le cou- 
vert de rhistoire ou d'une anecdote. A peine semble-t-il 
prendre parti, louant une coutume des anciens, racontant 
î'élonnement où nos mœurs jettent les sauvages et les 
peuples du nouveau monde*. Ainsi Tacite, en louant les 
vertus des Germains, donne des verges aux Romains; 
ainsi Montesquieu, dans ses Lettres Persanes, raillera le 
ridicule des Français sous le couvert des Orientaux'. 

Si Montaigne est l'ennemi des révolutions politiques, il 
est encore bien plus opposé à toute innovation et polémique 
religieuse. Il semble s'accommoder, sans trop de difficulté 
pour sa raison, des miracles, et juge que c'est une hardiesse 
dangereuse et de conséquence de mépriser ce que nous ne 
concevons pas. Pour lui, point de milieu : « Ou il faut se 
soubmettre du tout (entièrement) à l'auctorité de nostre 
police ecclesiastiqiie, ou du tout s'en dispenser; ce n'est 
point à nous à establir la part que nous lui debvons d'obéis- 
sance. » 



.^x^iy 



1. Liv. UI, chap. vin. 

2. Voir particulièrement la fin du 
riiapitre sur les Cannibales termioé 



par cette plaisante exclamation : i Mais 
quoy, ils ne portent pas de hauts de 
chausses! • (Voir p. 58 de nos Lxiraits.i 



\02 ÉTUDIA SUR MONTAir.Nr:. 

Voici les pi'olestanls formellement condamnés, en théo- 
rie du moins; il conçoit plutôt les libres penseurs que ces 
demi-révoltés s'arrètant à mi-cliemin. Point d'attaques 
contre les moines ou la vie des cloîtres; il n'en a pas souf- 
fert comme Luther, Erasme, Rabelais. Non que cette vie 
aille à .'^on esprit au fond très indépendant, mais le bonheur 
des dévols solitaires lui apparaît sous un jour riant et 
aimable. « Qui peut endjrnser son ame de l'ardeur de cette 
foy vifve et espérance, réellement et consL;imment, il se 
bastit en la solitude une vie voluptueuse et délicieuse, audelà 
toute autre sorte de vie*. » Cette existence calme, « sans 
travail de corps et d'esprit, » l'attire souvent; aussi ne se 
ferail-il ni trappiste ni bénédictin, mais il entrerait volon- 
tiers dans l'abbaye de Thélème, la seule qui convienne 
à son humeur indisciplinée ^ La religion de Montaigne 
est sincère, et même son orthodoxie absolue. Calcul ou 
conviction, il ne discule pas la foi; il imiterait volontiers 
Descartes qui la met dans une arche sainte, et, cela fait, 
alTranchit la raison. Il faut lire dans Montaigne le beau 
chapitre des prières* el son éloge du Pater nostre^ a qui 
dit tout ce qu'il faut, l'unique priera de quoy il se sert 
partout, la seule aussi qu'il a en mémoire. » 

Mais de quelle plume il llétrit ce mélange de dévotion et 
de perversité et ces accommodements auxquels, malgré sa 
religion ou sa prudence, répugne sa conscience honnête : 
« Il faut avoir l'ame nette, au moins en ce moment auquel 
nous prions Dieu, et deschargee de passions vicieuses; au- 
trement nous luy présentons nous mesmes les verges de 
quoy nous chastier : au lieu de rabiller nostre faulte, nous 
la redoublons, présentants à celui à qui nous avons à de- 
mander pardon, une affection pleine d'irrévérence et de 
haine. Voilà pourquoi je ne loue pas volontiers ceulx que 
je veois prier Dieu plus souvent et plus ordinairement, si 



1. Liv. 1", ch. XXXVIII. 

2. Ce n'est que plus tard, quand sons 
rétreinte de la maladie et de la vieil- 
lesse, il s'est replié sur lui-uit'me, que 
la vie céuobitique lui apparaît eoiuine 
une contrainte insupportable. Au reste 



il serait trop facile de mettre en con- 
tradiction avec lui-même un auteur qui 
se peint au jour le jour, au gré de ses 
lectures el de ses impressions et, comme 
il le dit, du « descours de ses années. » 
3. Liv. 1", ch. Lvi. 



ÉTUDE SUR MONTAIGNE. 103 

les actions voisines de la prière ne me tesmoignent quel- 
que amendement et reformalion, et l'assiette d'un homme 
meslant à une vie exécrable la dévotion, semble estre aul- 
cunement plus condamnable que celle d'un homme con- 
forme à soy, et dissolu parlout.... Nous prions par usage 
et par coustume ou, pour mieulx dire, nous lisons ou pro- 
nonçons nos prières ; ce n'en est que mine, et me desplait 
de veoir faire trois signes de croix au benedicile, autant h 
grâces, et cependant, toutes les uultres heures du jour les 
veoir occupées à la haine, l'avarice, l'injustice : aux vices 
leur heure ; son heure à Dieu, comme par compensation et 

composition Quelle prodigieuse conscience se peut 

donner repos, nourrissant au niesme gistc, d'une société 
si accordante et si paisible, le crime et le juge '. » Que le 
scepticisme de Montaigne ait quelquefois, plus qu'il ne le 
croit lui-même, entamé sa foi, il se peut; voilà pourtant U 
vraie religion et son véritable langage. Seul Tartuffe saura 
concilier sa dévotion et ses convoitises, ou plutôt mettre 
celle-là au service de sa duplicité. Oui, ajoute Montaigne^ : 
(c 11 n'est rien si aysé, si doulxet si favorable que la loi di- 
vine, elle nous appelle à soy, aussi faul tiers et détestables 
comme nous sommes ; elle nous tend les bras et nous re- 
ceoit en son giron pour vilains et bourbeux que nous 
soyons et que nous ayons à estre à l'advenir : mais en- 
cores, en recompense, la faut-il regarder de bon œil; en- 
cores faut-il regarder ce pardon avec actions de grâces, et 
au moins pour cet instant que nous nous adressons à elle, 
avoir Tame desplaisante de ses faultes et ennemie des 
passions qui nous ont poulsés à l'offenser. » Celte profes- 
sion nous suffit et nous tenons Montaigne pour un bon 
chrétien ^ 

Nous n'entreprendrons pas ici l'examen du chapitre 
le plus long et le plus curieux des Essais, <( Apologie de 
Raymond Sébond*, » paice qu'on y trouve autant d'argu- 



1. Liv. 1", ch. Lvi. 
1. Liv. I", ch. Lvi. 
3. Mézeray appelle Montaigne un 
Séiièquv chrétien. 



A. M. Demo^'iot dit que ce chapitre 
est « une grande mystilication. » [Ta- 
bleau de la littérature française au dix- 
septième siècle, ch. ii, p. 48.) 



104 ÉTUDE SUR MONTAIGNE. 

ments pour douter que pour croire. Monlfiigno, bien qu'il 
semble y vouloir établir et vérifier par raisons humnines 
contre les alhéistes tous les articles de la religion ctn-é- 
tienne, laisse l'esprit en suspens, écrasé sous le poids de 
tant d'arguments contradictoires. Il semble parfois que le 
bien et le mal ne sont qu'affaire d'opinion controversable ; 
il suffit qu'ime idée se lève dans son esprit pour y susciter 
immédiatement l'idre contraire : la conclusion de ce traité 
métaphysique sur, ou plutôt contre la certitude, c'est « qu'il 
n'y a auculne constante existence, ny de nostre estre, ni 
de celui des objects ; et nous et nostre jugement et toutes 
choses mortelles vont coulant et roulant sans cesse ; ainsi, 
il ne se peult eslablir rien de certain de l'un à l'auUre, et 
le jugeant et le jugé estant en continuelle mutation et 
bransle*. » Montaigne poursuit implacablement la pauvre 
raison humaine pour la convaincre d'impuissance et de 
folie. Il la foule aux pieds, la poursuit dans ses der- 
niers retranchements et, non content de l'avoir avilie, 
bafouée, anéantie, il élève bien au-dessus de notre pré- 
tendue raison divine l'instinct des animaux. Aussi avec 
quelle triomphante raison Bossuet lui répond-il : a Mais, 
dites-moi, subtil philosophe qui vous riez si finement de 
l'homme qui s'imagine être quelque chose, compterez-vous 
encore pour rien de connaître Dieu? connaître une pre- 
mière nature, admirer sa toute-puissance, louer sa sagesse, 
s'abandonner h sa prudence, obéir à sa volonté, n'est-ce 
rien qui vous distingue des bêtes?... Homme sensuel, qui 
ne renoncez à la vie future qne parce que vous craignez les 
justes supplices, n'espérez plus au néant; non, non, n'y 
espérez plus, voulez-le, ne le voulez pas, votre éternité 
vous est assurée 2 ! n 

Emporté par sa véhémente apostrophe, Bossuet confond 
les athées et les grossiers épicuriens avec notre « subtil 
philosophe. » Tenons-nous-en à ce dernier mot qui peut 
s'appliquer justement à Montaigne, et reconnaissons que, 
par une heureuse inconséquence, au moins dans la pra- 

1. Liv. n, ch. XII. I 1G(19, sur les cundition? du honlieur 

i. Troisième sermon prononcé, en I éternel. 



ÉTUDE SUR MONTAIGNE. <0o 

tique de la vie, Montais'ne est un croyant qui accepte ou 
subit toutes les traditions sociales, politiques et reli- 
gieuses. Montaigne d'ailleurs ne s'aperçoit pas que son 
livre tout entier est une réfutation éloquente de son scep- 
ticisme. Avec quoi triomphe-t-il de la raison, sinon avec 
les armes mêmes de la raison ? Pourquoi oublier qu'il 
l'a sans cesse ailleurs appelée en témoignage? A quoi bon 
philosopher pendant trois livres, s'il croit sincèrement 
n'avoir fait que déraisonner et battre la campagne? C'est Là 
l'objection irréfutable à opposer aux sceptiques ; toute leur 
vie, tous leurs livres, leurs moindres paroles les démentent. 
Douter, c'est penser, et penser c'est faire acte de raison : 
notre grand rationaliste Descartes a, d'un mot, pulvérisé 
tout ce vain échafaudage et invinciblement établi la certi- 
tude de l'être et de la conscience. 

Au point de vue philosophique et moral, le doute de Mon- 
taigne est donc convaincu de vanité. Son tort est d'ache- 
miner les âmes à la paix par l'indifférence, de ne pas laisser 
de règle au bien, de ressort à l'amour de la vérité et de ne 
prendre ses sûretés que du côté du fanatisme*. Lcà, il est 
vrai, est son excuse. Au seizième siècle, l'affirmation des 
théologiens m'épouvante, car à côté de leur vérité qui 
s'impose impérieusement, je vois le bûcher qui se dresse, 
heureux quand c'est le livre téméraire qui seul en alimente 
la flamme. Montaigne l'a dit- : a C'est mettre ses conjec- 
tures à bien hault prix que d'en faire cuire un homme 
tout vif. » Aimons donc et remercions Montaigne d'avoir, 
même par des arguments qui ne sont pas les nôtres, dé- 
fendu, suivant le tempérament de son esprit, la tolérance. 
Encore est-il plutôt un modéré qu'un tolérant, n'ayant 
rien à prendre sur l'ardeur de ses convictions; mais soyons 
prévenus que ses Essais de si charmante lecture, ne sont 
pas toujours un guide suffisant pour la morale, non qu'il 
donne de pernicieux conseils, non qu'on sorte de ce com- 
merce mauvais et corrompu, mais l'esprit étourdi de tant 
d'arguments contradictoires, la raison humiliée et doutant 

1. Géruzez, Cours de liliérature, 1 2. Essais, VU, xi. Voiries deux épi- 
t. Ij p. 4i7. I graphes de celte Etude. 



loi; ÉTUDE SUR MONTAIGNE. 

d'elle-même éprouvent un douloureux décounigement. Aux 
ârhes troublées et inquiètes nous ne conseillons pas comme 
remède la lecture des Essais. Ce sceptique plaît d'îiutant 
plus qu'on connaît mieux la vie et les hommes*. 



IV 



Si nous considérons Montaigne comme écrivain et sur- 
tout comme critique littéraire, son goût est tellement sûr 
que nous n'aurons qu'à copier et méditer la plupart de 
ses jugements. Sur ces matières, sa raison est presque 
toujours infaillible et ses o[)inions sont des arrêts. Et 
pourquoi? C'est qu'il était pénétré de ce principe souve- 
rain, qu'il n'y a point d'art sans naturel, que le bon sens 
est la première règle des écrivains : « L'éloquence fait in- 
jure aux choses qui nous détourne à soy; » « le suis tout 
simplement, dit-il encore, ma forme naturelle; » et il veut 
avec raison que les écrivains en fassent autant. Dans une 
admirable page qui en dit plus que toutes les rhétoriques, 
non seulement il a jugé en maître Horace, Virgile et Lu- 
crèce, mais encore, avec une hauteur de vue sans pareille, 
il y condamne tout cet effort en partie stérile du seizième 
siècle allant chercher si loin des richesses qu'il avait sous 
la main. « Quand ie rumine (ces expressions), i'ai desdaing 
de ces mesmes poinctes et allusions verbales qui nacqui- 
rent depuis. A ces bonnes gens (ces grands poètes) il ne 
falloit d'aiguë et de subtile rencontre : leur langage est 
tout plein et gros d'une vigueur naturelle et constante ; 
ils sont tout en epigramme ; non la queue seulement, mais 
la teste, l'estomach et les pieds. Il n'y a rien d'etîorcé, rien 
de traisnant, tout y marche d'une pareille teneur. Ce n'est 
pas une éloquence molle et seulement sans offense: elle 
est nerseuse et solide, qui ne plaist pas tant comme elle 
remplit et ravit les plus forts esprits. Quand ie veois ces 
braves formes de s'expliquer, si vil'ves, si profondes, ie ne 



1. La sagesse de Montaigne est une 
sagesse trop humaine et trop facile. 
Nous en serions quittes à troi> bon 



marché, si la philosophie s'apprenait à 
pareille école. (S. de Sacy, \arieUS 
littéraires t. 1", p. 332.) 



ETUDR SUR MONTAIGNE. 107 

dis pas que c'est Lien dire, ic dis que c'est bien penser. » 
Il faut lire et relire ce curieux et instructif chapitre, où, 
sous prétexte de juger quelques vers de Virgile, Mon- 
taigne nous donne mieux que toutes les rhétoriques, 
mieux que la Bruyère et Buffon, la vraie théorie du style 
el le secret du sien. Comme il sent bien le bon et le mau- 
vais de notre langue « riche d'estoffe, mais pauvre en façon; 
abondante, mais qui succombe et tlochit à une puissante 
conception. » Les défauts particuliers de son style, Mon- 
taigne en a conscience. Il se fait plaisamment à lui-même 
sa confession : « Tu es trop espez (épais) en figures : voylà 
un mot du cru de Gascoigne : voylà une phrase dangereuse 
(ie n'en refuis aulcune de celles qui s'usent emmy les rues 
françoises) ; ceux qui veulent combattre l'usage par la 
grammaire se mocquent... ie corrige les faultes d'inadver- 
tance, non celles de coustume. » 

Toutefois méfions-nous et faisons nos réserves; j'avoue 
mon faible pour l'homme et surtout pour l'écrivain; quand 
je ne l'admire pas, je l'excuse presque toujours, j'ai déjà 
dit pourquoi; il devance el désarme les critiques. Oui, son 
langage est un peu espez en figures, c'est-à-dire surchargé 
de vives et familières images; oui, son style sent un peu 
son périgûurdin, mais cette odeur de terroir dans une cau- 
serie a son charme ; la langue des rues, le pas donné même 
sur la grammaire à l'usage, tout cela, sous la plume, dans 
la bouche de Montaigne, je le confesse, ne me déplaît pas. 
Pasquier, dans une lettre curieuse % nous raconte une 
conversation qu'il eut à Blois avec l'auteur des Fssais. Il 
lui repiochait une foule de solécismes, l'engageant à cor- 
riger tant d'expressions du cru qui déparaient les belles 
pages de celui qu'il appelle « le Seneque français. » Mon- 
taigne en convint, remercia fort le docte auteur des lie- 
clterches sur VTlisioire de France^ mais il n'en fit rien et 
fît bien. Pourquoi? c'est que l'écrivain « n'avoit pas plus / 
fait son livre que son livre ne l'avoit fait, que le livre estoit 
consubstantiel à son auteur et membre de sa vie. » Un tel 

1. Livre XVIU, lettre I". 



108 ETUDE SUR MONTAIGNI-:. 

livre échappe aux règles ordinaires, il ne s'amende ni ne 
se corrige, pas plus que le corps ouïe visage. 

Qu'on nous permette une digression, qui n'est qu'appa- 
rente puisqu il s'a.dt de la fille d'adoption de Montaigne, 
de M''* de Gournay, sa plus grande affection après La 
Boétie. C'est une étude curieuse et amusante ^ que celle de 
cette docte et tant soit peu pédante personne qui, pour 
quelques admirateurs, compta beaucoup de critiques et 
même de calomniateurs; le temps a emporté avec justice 
ses œuvres volumineuses, mais son culte fdial pour Mon- 
taigne, dont elle donna une édition Mo95) - avec traduction 
de ses citations, la poL'miijue qu'elle soutint cinquante 
ans en laveur du siècle qui emportait, avec ?a jeunesse, 
ses meilleurs souvenirs, les lances qu'elle rompit jiour ses 
vieux auteurs et surtout pour son pèreadoptif, cesontLi des 
titres qui doivent la sauver d'un oubli complet. Déjà Mal- 
herbe et Balzac, au prix de quels sacrifices, on le sait, 
fixaient la langue du dix-septième siècle; l'Académie fran- 
çaise allait enfin être Fondée (1635), le 6ïrf(1636) enchanter 
Paris; c'est en vain, M"'' de Gournay lutte et veut remon- 
ter le courant qui entraîne le langage et l'esprit du seizième 
siècle. Elle reproche à ses élagueurs impitoyables de dé- 
pouiller la langue « de fleur, de fruit ( t d'espoir; » elle 
combat du bec et des ongles, comme disait Montaigne, et 
défend jusqu'au dernier soupir « ce françois que nos 
bonnes nourrices avaient cluinté. » Dans sa « défense de 
la poésie et du langage des poêles » elle n'admet pas qu'un 
poète puisse jamais exister supérieur au grand Ronsard, 
en un mot, et pour revenir à Montaigne, elle raille ces 
menus scrupules de grammaire et de précision comme 
marques de misérable esprit. Permis à Montaigne, en dépit 
des avertissements d'un Pasquier, d'être de son pays, de 
son village, si l'on veut, et de rester lui-même. Il avait 
d'ailleurs l'excuse du génie qui marque tout de son cachet 

i.\o\r Les femmes poêles au seizième t dition de 1588. M"« de Gournay donna 
s/èc/e, par Léon Fenirére (page 127). [encore en 1635 une nouvelle édition 

2. La piomière édition de IciSO (Bor- | in-folio, précédée d'une curieuse préfaça 
deaux) ne contenait que deux livres. I dédiée au cardinal premier ministre, 
L'auteur en ajouta un troisième à l'é- | à Uii^liolieu. 



ÉTUDE SUR MONTAIGNE. I(»0 

et légilinie le mépris des rèdes. Mais que M"" de Gournay, 
écrivain prolixe et médiocre en somme, prétendît se mettre 
au-dessus des rèsrles dictées par le bons sens, rejpter la 
discipline qui rédait et fortifiait notre langue, enrayer le 
progrès et immobiliser l'adolescence vigoureuse du dix- 
septième siècle dans l'admiration surannée de ses vieux 
auteurs, c'était une prétention inadmissible, qui contribua 
sans doute à faire de cette femme honnête et respectable 
un type ridicule aux yeux de la plupart des contemporains. 



iMontaigne, considéré comme homme public, n'est pas 
tout à fait aussi consubstantiel à l'auteur qu'on pourrait 
le croire. Montrons quelques points par où l'homma public, 
le magistrat, n'a pas toujours été en accord parfait avec 
l'auteur. Montaigne, de 1535 à 1557, fit partie de la cour 
des aides de Périgueux. (Il avait donc au début de celte 
carrière vingt-deux ans, car il nous dit lui-même : u le 
naquis, entre onze heures et midi, le dernier jour de fé- 
vrier 1533. » ) Puis il devint membre du parlement de 
Bordeaux, de 1557 à 1570, époque où il résigne sa charge et 
quitte la robe pour l'épée. Un des historiens de Montaigne ' 
a montré dans un livre intéressant l'esprit étroit, Iracas- 
sier de ce parlement, son intolérance envers les réformés, 
son insubordination qu'on voit avec plaisir si rudement 
gourmandée par le chancelier de l'Hôpital. Sur ce fond 
de tableau se détachent d'autant mieux par contraste la 
modération, la loyauté, la fidélité de Montaigne, à qui 
pensait sans doute le chancelier quand il disait dans sa 
sévère Mercuriale : « Il y a ici beaucoup de gens de bien 
desquels les opinions ne sont pas suivies. » Oui, c'était 
un véritable homme de bien, supérieur à son temps, ce 
magistrat du seizième siècle qui se moquait des lenteurs 
et des subtilités de la procédure, du langage obscur de la 
chicane, des jurisconsultes ne faisant que s 'entregloser, et 

1. M. Alph. Grûn, la Yie publique de Montaigne, 18j5 



WQ ÉTUDE SUR MONTAIGNR. 

réclamait énergiquemenl conti-e la barbarie de la question 
et, de la torture. Montaigne n'est cependant pas parfait; il 
a le défaut de Cicéron, et lui-même s'en confesse, l'amour- 
propre et la vanité. « Dés mon enfance, écrit-il, on re- 
marqua en moi marques de vaine et sotte fierté. » Ce tra- 
vers, il n'est arrivé à s'en corriger complètement qu'au 
déclin de son âge et de ses forces. 

Voyons-le à l'œuvre : personne n'a plus que lui raillé 
toutes ces marques distinctives dont la vanité humaine 
est si friande; et pourtant il ne peut dissimuler son dépit 
de voir tomber en discrédit l'ordre de Saint-Michel à peu 
près à l'époque où il en est décoré. Ce n'était, dit-il, pour- 
tant pas encore « le collier à toutes bestes. » Avant de 
transcrire tout au long, non sans quelque complaisance, 
la bulle qui lui confère le titre de citoyen romain, il a le 
bon esprit de se railler un peu lui-même. Mais quand il 
nous dit que « la fortune lui a fait quelques faveurs hono- 
raires et titulaires, non pas accordées, mais offertes, » il 
oublie ce que nous apprend son Journal de voyage', à la 
date du 13 mars 45S1, à savoir qu'il employa cinq ans et 
le crédit d'un majordome du pape pour obtenir, non sans 
grande difficulté, ce parchemin. C'est encore ce curieux 
journal qui nous le montre dans un de ses voyages, re- 
cevant, à Augsbourg, des autorités de la ville, le vin 
d'honneur, ni plus ni moins qu'un puissant seigneur, et 
laissant un écusson de ses armes en bois suspendu à la 
muraille des hôtelleries honorées de sa présence. 

Montaigne voyageait en Italie, quand on lui offrit la 
mairie de Bordeaux ; car il ne faut pas croire qu'il vécût 
enfermé dans son château, allant de son promenoir à sa 
librairie, un Plutarque ou un Sénèque à la main. 11 voya- 
geait souvent par goût et par santé, et nous dit lui-même 
avoir visité tous les bains célèbres de l'Europe. Notre voya- 
geur hésita quelque peu et n'accepta l'honneur qui lui était 
conféré que sur l'ordre flatteur de Henri III. « Alexandre, 
après l'avoir d'abord refusée, accepta la bourgeoisie de 

1. Ces lettres de bourgeoisie sont 1 ch. ix. Voir la traduction. Journal de 
rapportées en latin aux Essais, liv. Ul, | voyage de Montaigne, t. II. p. 63. 



ETUDE SUR MONTAIGNE. Hl 

Corinthe, quand il sut que Bacchus et Hercule esloient imr 
les retristres. » De même. Montaigne n'est pas fàcbé de 
succéder à MM. de Biron et de Matignon. La comparaison 
est ambitieuse, mais elle est de Montaigne qui, malgré sa 
franchise, en sa qualité de Gascon, est, on le voit, assez va- 
niteux K Au milieu de ces temps difficiles, parmi la sourde 
agitation que les ligueurs entretiennent à Bordeaux, le 
rôle actif et brillant appartient au maréchal de Matignon; 
mais au second plan, Montaigne, honnête, loyal, prudent, 
aimé et respecté de tous, sert encore bien la royauté et 
ses concitoyens par ses conseils, ses démarches, sa vigi- 
lance, sa fermeté. Un jour pourtant, jour d'épreuve et de 
vrai contrôle, celte fermeté sembla se démentir : c'était en 
1585 ; une épidémie meurtrière, sortie des marais voisins 
de la ville, propagée par des chaleurs excessives, sévissait 
dans Bordeaux. Permis aux particuliers de chercher leur 
salut dans la fuite; mais qui doit l'exemple du courage à 
ses concitoyens, qui doit mourir à son poste plus que le 
magistrat cbargé de veiller sur eux? (c le ne veux pas 
qu'on refuse aux charges qu'on prend, avait écrit le phi- 
losophe, l'attention, les paroles, la sueur et le sang au 
besoin. » El pourtant les jurats lui écrivent à Libourne, 
réclamant, mais en vain, sa présence à Bordeaux pour les 
élections municipales. Nous ne rappellerons pas à ce pro- 
pos les beaux dévoùmeuts de Belzunce à Marseille, du 
poète Rotrou à Dreux. Le courage du maréchal d'Ornano, 
un des succes'seurs de Montaigne à la mairie de Bordeaux, 
moins connu, mériterait la même popularité. 



1. S'il ne répugnait de poursuivre 
contre Montaigne cette sorte de réqui- 
sitoire, il serait facile de le prendre 
en flagrant délit de vanité. U est le 
premier qui ait quitté et même rayé 
sur un livre de famille, publié par le 
docteur Payen, le nom patronymique 
A'Eyqufm, que son père et ses oncles 
ont touJO^rs conservé. Pourquoi? C'est 
que Montai"rne est originaire d'une fa-' 
mille de mat-chands établis à Bordeaux. 
L'acquisition du château de Montaigne 
ne remonte pas au delà de la dernière 
moitié du quinzième siècle, et, quoi 
qu'en dise Montaigne, son père est le 



seul qui y soit né. Ancien conseiller à 
la cour des aides de Périgueux et à la 
cour du Parlement de Bordeaux, Mon- 
taigne, qui avait dans le commerce et 
dans la robe ses grandes attaches de 
parenté et d'aliiaLce, ne fait cas que 
de la noblesse de robe et s'y rattache 
de tout son pouvoir. Ses détracteurs, 
Scaliger, entre autres, il faut l'avouer, 
ne l'ont donc pas tout à fait calomnié, 
en lui reprochant une vanité et uq 
amour-propre qu'il est le premier à 
confesser. (Voir Michel de Montaigne, 
son nrif/ine, sa famille, par Théopbila 
Malveziu, Bordeaux, 1875.) 



112 ÉTUDE SUR MONTAIGNE. 

Quatorze ans après, le môme iléau était revenu fondre 
sur la ville; le miiréclial allait voir tous les jours les ma- 
lades, vidant sa bourse dans leurs mains, prodiguant les 
consolations aux mourants. En vain Henri ÏV, (|ui l'aimait, 
pressait ce fidèle serviteur d'échapper au danger. Les rois 
aiment parfois qu'on leur désobéisse : « Les habitants de 
Bordeaux sont ma propre famille, répond-il; j'aime mieux 
mourir avec eux, que manquer à les assister. » L'auteur 
des Essais a dit quelque part : « Autant que mon devoir me 
donne de chorde, ie l'emploie à ma conservation. » En 
cette grave épreuve, il se trompa sur la mesure de la 
chorde^ l'instinct de la conservation fit taire en lui la voix 
rigoureuse du devoir. Tant il est vrai qu'il existe diverses 
sortes de courage. Montaigne, plusieurs fois surpris dans 
son château par des bandes de pilleurs, les avait intimi- 
dées par son saug-froid et n'avait dû la vie qu'à son 
attitude ferme et intrépide ; il n'osa braver cette mort 
invisible qui frappe par derrière et prend sa victime au 
hasard ' . 

N'en restons pas sur un trait de faiblesse qui est une 
exception dans cette vie honorable, dans cette carrière 
bien remplie. Montaigne, déjà malade, s'était retiré dans 
son château, oii il passa ses deux dernières années sans 
interrompre complètement ses relations politiques. Plu- 
sieurs fois Henri IV, qui avait su apprécier son caractère, 
l'avait pressé de se rendre auprès de lui. Un jour, croyant 
qu'un embarras d'argent était cause de ses relards, il s'at- 
tira une réponse un peu rude, mais bien honorable pour 



1. Un biographe de Montaigne dit, 
pour l'excuser en ces ci^oon^tunces : 
(1 S'il abandonna son poste d'homme 
publie au jour du péril, ce ne fut pas 
précisément par crainte de la contagion 
et par amour de sa conservation per- 
sonnelle, mais surtout pour remplir ses 
devoirs de famille, de ciief de maison ; 
quand les picorcnrs sillonnaient les 
campagnes, on avait besoin de lui là- 
bas... Si son absence de la ville, et 
même de son château, se prolongea, 
c'est qu'il se mit lui-même, ainsi qu'il 
nous l'apprend dans ses Essais, à la 



tête d'une caravane de sa famille et de 
SCS gens qui pendant six mois s'enfui- 
rent pour éviter la peste.» ( Vie publique 
de Mohtaiyne par M. Griin, p. 280). 
Nous laissons de grand cœur à Mon- 
taigne le bénélice de circonstances atté- 
nuantes, quoique insuftisantes, comme 
le reconnaît le môme biographe en ajou- 
tant : « (Juoi qu'on pense de la conduite 
de Montaigne, et, à cet égard, l'indul- 
gence ne me parait pas pouvoir aller 
jusqu'à l'approbation, le fait de l'ab- 
sence, à un des moments les plus dif- 
ficiles, est constant. » 



ÉTL'DE SUR MONTAIGNn;. 1 1< 

celui qui avait le droit de l'écrire : « Sire, Vostre Majesté 
me feia, s'il luy plaist, ceste grâce de croyre que je ne 
plaindray pas ma bource aux occasions ausquelles je ne 
voudrois espargner ma vie. Je n'ay jamais reçeu bien 
quelconque de la libéralité des Roys non plus que demandé 
ny mérité, et n'ay receu nul payement des pas que j'ay 

employés à leur service Je suis. Sire, aussy riche que 

je me souhaite. Quand j'auray espuisé ma bource auprez 
de Vostre Majesté, je prendray la hardiesse de le luy dire 
et lors, si elle m'estime digne de me tenir plus longtemps 
à sa suite, elle en aura meilleur marché que du moindre 
de ses officiers. » Henri IV qui allait acheter si cher la 
soumission de tant de seigneurs, dut quelquefois se rap- 
peler la noble fierté et le désintéres.'-ement du gentilhomme 
péîigourdin qu'il ne devait idus revoir. 

Cette étude serait incomplète si nous ne rappelions la 
tendre amitié de Montaigne pour La Boétie. Il en a porté 
le deuil toute sa vie, ce nom revient sans cesse à sa mé- 
moire, sous sa plume et, sans diminuer le mérite de l'un, 
la sincérité de l'autre, on peut croire qu'une mort pré- 
maturée a paré ce souvenir d'un prestige pieux d'idéale 
et antique vertu. Ce sentiment, poussé chez lui jusqu'cà la 
passion, relève Montaigne du reproche d'égoïsme. Le 
véritable égoïste n'aime que soi et n'écrit pas cette page 
admirable que La Boétie a l'honneur d'avoir inspirée à 
son ami '. 

Montaigne meurt en 1592. Pasquier, dans sa lettre déjà 
citée % raconte ainsi ses derniers moments: «Il mourut 
en sa maison de Montaigne, oii luy tomba une esquinancie 
sur la langue, de telle façon qu'il demeura trois jours en- 
tiers, plein d'entendement, sans pouvoir parler. Au moyen 
de quoy, il estoit contraint d'avoir recours à sa plume pour 
faire entendre ses volontés. Et comme il sentit sa fin ap- 
procher, il pria, par un petit bulletin, sa femme de se- 
mondre quelques gentilshommes, siens voisins, afin de 
prendre congé d'eux. Arrivés qu'ils furent, il fit dire la 

1. Voir notre volume des E.rtrniis 1 2. Lellres d'Etienne Pasquier, livre 
de Montaigne, p. 52. XVIII, lettre I". 



114 ÉTUDE SUR MONTAIGNE. 

messe en Sca chambre ; et comme le preslre étoit sur l'es- 
levation du Corpus Domùif\ ce pauvre gentilhomme s'es- 
laricé au moins mal qu'il peut, comme à corps perdu sur 
son lict, les mains joinctes, et en ce dernier acte rendit 
son esprit à Dieu : qui fut un beau miroir de l'intérieur de 
son ame. » 

Montaigne a les yeux à peine fermés, que sa fille d'adop- 
tion, M""" de Gournay, va recommencer sa filiale et pas- 
sionnée propagande, et peut-être son pédantisme nuirait-il 
à l'œuvre de sa vie, si Montaigne ne s'imposait tout seul à 
la postérité, si celte raison aimable et prudente n'était le 
miroir où se reconnaissent par quelque coin tous les 
modrrés*. 

Toutefois l'apôtie de « la bonne loi naturelle » ne tra- 
versera pas sans de rudes assauts le dix-septième siècle, 
ce siècle d'étiquette et d'orthodoxie. Pascal l'exécule au 
nom de Port-Royal et de la morale, comme sceptique, igno- 
rant et crédule^. Et pourtant ce spéculatif qui a lu si peu 
délivres, se noui'rissant, comme Descartes, de sa médita- 
tion et de sa propre pensée, Pascal est tout rempli des 
Essais^ il en reproduit les arguments contre la raison hu- 
maine et glisserait infailliblement sur la pente du scepti- 
cisme, si, rencontrant sur son chemin la croix, il ne s'y 
attachait eu désespéré. Pour Pascal et Porl-Royal ' le moi 
est haïssable; pouvaient-ils faire grâce à l'auteur qui 
l'élale si complaisamment à chaque page de son livre*? 



1. La réputaliun de Montaigne n'a- 
vait pas tardé à se rép;indie même à 
l'élraiit,'er. Dès 1603 Klcuiio dotait 
l'Angleteire d'une traduction des /■es- 
sais. Sliakespeaie l'a lue et plusieurs 
de ses ouvrages accusent un commerce 
intime iwrr. notre auteur. Tlie Tcmpest 
(1612) renferme un passage biencounu 
pour contenir des expressions iden- 
tiques à la traduction de Montaigne. 
On a prétendu que le célèbre soliloque 
dans J/amlet présente également quel- 
ques ressemblances avec les Essai''. 
Nous ferons seulement remarquer que 
^am/e< parut en 1596, c'est-à-dire huit 
ans avant la traduction de Fleurio. 
L'auteur a-t-il fait subir ultérieurc- 
mcul quelques remaniements à sa tra- 



gédie? Question d'érudition et de cu- 
riosité littéraire. 

•■l.\oirPnsi:,i\, Pensées, édition Havet, 
1 S,ïi , pages 3 1 i et 3 1 o, noi es et 7, « Qua- 
drature du cercle, Monde plus (jrand,eic. 

3. Nous avons remarqué dans une 
note de ce livre, que Nicole ne nomme 
Montaigne que pour iattaquer; pour 
le louer, ce qui est rare, il se contente 
de le désigner vaguement. 

4. « Le sot projet qu'il a de se pein- 
dre. » {Pensées, p. 86.) 

« On eût dû l'avertir, écrit encore 
Pascal, qu'il faisait trop d'histoires et 
[jarlait trop souvent d>î soi. « Ibid. ; 
[). iUo. a II ne pense qu'à mourir lâche- 
ment et mollement partout en son 
livre. « {Ibid., p. 313.) 



ÉTUDE SUR MONTAIGNE. 1 l.'i 

Si Montaigne excite la colère des Jansénistes, si Balzac* 
essaie de le décrier, l'épicurien Saint-Evremond, dont un exil 
perpétuel assure l'indépendance, fera ses délices des ^'ssa^s ^. 

Les femmes surtout seront pour Montaigne. « Il y a 
plaisir, disait M'""^ de La Fayette, d'avoir un voisin comme 
lui *. » 

I\l™® de Se vigne partage cet avis. Elle craint bien que 
Paidine, a cette dévoreuse, ne mette son petit nez dans 
Montaigne* » et le trouve, pour son goût, un peu bavard. 
« Il parle parce qu'il veut parler et souvent il n'a pas 
grand chose à dire^ » Mais ce ne peut être aux yeux de 
l'intarissable causeuse qu'un péché véniel. Elle l'aime au 
fond du cœur et ne s'en défend pas. Si M°"= de Sévigné 
trouve quelques chapitres (( puérils et extravagants, » elle 
en juge d'autres « admirables, inimitables*, » et assuré- 
ment dans ces derniers, ce passage où le maréchal de 
Montluc regrette amèrement de n'avoir pas su aimer selon 
son mérite le fils qu'il a perdu. Cette page va droit au 
cœur de la mère. « Je vons renverrai le volume tout 
marqué, écrit-elle, à l'endroit du maréchal de Monlluc% » 
marqué peut-être bien aussi d'une larme. Toujours sur 
les routes de Bretagne et de Provence, M™® de Sévigné 
trouve un jour par hasard dans ses bagages un tome de 
Montaigne, et de s'écrier : « Ah ! l'aimable homme, comme 
il est de bonne compagnie, c'est mon ancien ami, mais à 
force d'être ancien, il m'est nouveau* ! » Et une autre fois, 
elle mande à sa fille : « J'ai de bons livres et surtout Mon- 
taigne ; que faut-il autre chose, quand on ne vous a pas^! » 
Quel honneur pour Montaigne de remplacer presque M""® de 
Grjgnan absente! 

La Bruyère, artiste habile entre les habiles, cultive 



1. Balzac, Dissertations, i9. 

ï. U reconnaît aux Essais de Mon- 
taigne, aux poésies de Malherbe, aux 
tragédies de Corneille et aux lettres de 
Voiture, comme un droit de lui plaire 
toute sa vie. (St-Evremond au duc de 
Créqui, édit. de Londres, l~io, t. UI. 
p. 15 et 21.) 

3. Mémoires et anecdotes de Sé- 
yrais, œuvres diverses, Amsterdam, 



1723, in-l2, tome I, page 150. 

4. Lettres de .1/°" de Sécigné (édit. 
Hachette), t. IX, p. 413. Pauline est 
M°" de Simiane, sa petite fille. 

5. Lettres de Al"' de Sëuignë, t. IV, 
p. 353. 

6. Id., t. IV, p. 336. 

7. Id., t. VI, p. 3. 

8. Jd., t. VI, p. 40. 

9. Id., t. VI, p. 64. 



]1G ÉTUDE SUR MONTAIGNE. 

Montaigne et s'en inspire ; le mêlai de quelques-uns de ses 
médaillons les mieux ciselés est emprunté aux Essais. 
L'auteur des Caractères, en quête de nouveau, a connu le 
chemin de cette source qui n'est plus fréquentée que de 
quelques fidèles et il y rajeunit discrètement son style. 

Au moment où le grand siècle s'achève, Bayle réclame 
pour lui-même la liherté au nom de celle dont a joui Mon- 
taigne et proclame bien haut la supériorité de sa morale ' 
sur celle du Périgourdin. Mais ce qu'il ne dit pas, c'est qu'il 
lui emprunte sa mélhode historique et critique. Le Dic- 
tionnaire, ce formidable monument d'érudition piquante 
et indigeste à la fois, n'est qu'un prétexte à exposer le 
tableau des contradictions humaines, à ébranler tout dog- 
matisme historique et religieux. Montaigne a été un des 
maîtres de Bayle qui à son tour aura pour disciple Voltaire. 

Voici l'aurore d'un nouveau siècle ; après l'apaisement 
des esprits et la discipline imposée par le grand roi, l'arène 
se rouvre à la poléuiique comme au seizième siècle; 
désormais il ne s'agit plus de conquérir la liberté de la foi, 
mais celle de la libre pensée, de revendiquer la liberté 
d'examen, mais de préparer les réfoi'mes sociales. Les 
Essais reprennent faveur. Dans cet arsenal si riche, mais 
plein de désordre, les philosophes trouveront pour leurs 
thèses et leurs plaidoyers en faveur de l'éducation, du 
droit naturel et de l'égalité, des armes un peu rouillées, 
\y qu'ils fourbissent à nouveau. \Diderot, Rousseau surtout, 
développent, en les exagérant, avec une éloquence un peu 
déclamatoire, bien des arguments suggérés aux polémistes 
par le sceptique. L'œuvre de Montaigne a été longtemps 
comme un de ces châteaux abandonnés, demi-ruinés, où 
les générations viennent tour à tour chercher pierres et 
matériaux pour leurs constructions. ^ 



1. « Après tout, oserait-on dire que 
mon dictionnaire approche de la li- 
cence des Essais de Montaigne, soit à 
l'égard du pyrrhoiiisme, soit à l'égard 
des salelcz? Or Montaigne n'a-t-il point 
donné tranquillement plusieurs édi- 
tions de son livre ? ne l'a-t-on pas réim- 
primé cent et cent fois ? ne l'a-t-on pas 



dédié au grand cardinal Richelieu ? 
n'est-il pas dans toutes les biblio- 
thèques ? quel désordre ne seroit-ce 
pas, que je n'eusse point en Hollande 
î.i liberté que Montaigne a eue en 
France ? » [Réflexions sur le prétendu 
jur/ement du public, Siippl. au Diction. 
Genève, ilii, p. 336.) 



ÉTUDE SUR MONTAIGNE. 117 

Les esprits plus calmes, les spéculatifs moins militants 
rendent à l'écrivain un hommage désintéressé. Monte^squieu 
cite Montaigne parmi les grands poètes avec Platon, Male- 
branche et Shaftesbury % opinion moins paradoxale qu'on 
le pourrait croire. 

Grimm, ce Germain francisé, ce correspondant des cours 
d'Allemagne, attitré pour leur infuser l'esprit français à 
doses périodiques, Grimm, au dire d'un maître compétent, 
n'a jamais été mieux inspiré que par Montaigne : « La page 
oîj. il le juge est, dit Sainte-Beuve, « un délicieux mor- 
ceau'.» 

Vauvenargues, penseur délicat et profond, mort, comme 
Pascal, avant quarante ans' a plus d'affinités avec l'au- 
teur des Provinciales qu'avec îMontaigne. Aussi, dans son 
parallèle entre ces deux écrivains, n'iiésite-t-il pas à sacrifier 
Muntaigne à Pascal. Qu'on nous permette de citer ici, à la 
place de ce parallèle assez connu, un autre jugement de 
Vauvenargues qui a, croyons-nous, l'attrait de 1 inédit*. 

u Peu d'auteurs ont été pas^ionez pour Montaigne et la 
raison en est, je crois, que ses écrits ne sont pas passionez, 
bien qu'ils soient loin d'être froids. Mais beaucoup ^e sont 
passionez contre luy par cela même qu'ils le trouvoient 
trop indifférent. C'est ce caractère d'indiférence et de mo- 
lesse qui a soulevé contre luy Pascal, d'un génie supérieur, 
décisif et probablement très ardent, car il ne pouvoit 
souffrir un philosophe qui mettoit en doute toutes choses 
auxquelles il étoit le plus attaché. Toutefois il parcjît qu'il 
estimoit beaucoup ^lontaigne, non seulement par les 



1. Shaftesbury (1671-1713) plus connu 
comme littéraleur que comme po- 
litique, après avoir joui de la faveur 
de Guillaume lU, rentra dans la re- 
traite sous le règne de la reine Anne. 
Voltaire le regardait comme un des 
philosophes les plus hardis de l'Angle- 
terre. 

2. Causeries du Lundi, t. VII, p. 248. 
«C'est, dit rauteur, ce que la critique 
française a produit sur Montaigne de 
plus juste, de mieux pensé et de mieux 
dit. j) L'auteur des Criuscries en par- 
lant ainsi a oublié modestement l'ana- 
lyse profonde et déûnitivc de l'esprit de 



Montaigne qu'il donne lui-même dans 
son Port-Royal (t. Il, liv. m). - 

3. Pascal mourut à 39 ans.Vauvenar- 
gues à 32 ans. 

4. On peut lire le parallèle entre 
Montaigne et Pascal, Œuvres de Vau- 
venargues, édition Gilbert, Paris, 1S57, 
t. I'', p. 274. Le morceau que nous 
citons ici est tiré d'un manuscrit auto- 
graphe de Vauvenargues ayant iippar- 
tenu à M. Gilbert (p. 29). Nous en 
avons trouvé la copie dans les (inpiera 
du docteur Payen. Le paiaiièle im- 
pi-imé ne donne que les dernières lignes 
très sensiblement modifiées. 



118 ÉTUDE SUR MONTAIGNE. 

témoignages qu'il lui a rendus, mais encore par les pensées 
qu'il a extraites de son livre et par les expressions qu'il en 
a empruntées, qu'à la vérité il a toujours embellies. Tout 
homme d'un caractère haut et par conséquent décisif, ne 
peut être fort attaché à Montaigne. Aussi ses partisans ne 
prennent-ils pas bien vivement ses intérêts, car s'ils étoient 
capables de se passioner pour liiy, ils seroient contre 

luy* C'étoit un esprit vraiment original ; son caractère 

poiirroit être plus haut, mais il ne pourroit être plus à luy 
et moins emprunté. Il a surpassé en sincérité la plupart 
des écrivains, et c'est à mon avis ce qui luy donne non 
seulement ce cachet original dont je le loue, mais aussi ce 
qui fait que ses pensées sont plus vrayes et plus intéres- 
santes pour tous ceux qui se mêlent d'écrire. Pascal n'a 
dépassé Montaigne ni en imagination, ni en invention, ni 
en fécondité, ni en naïveté, mais en art, en finesse, en vi- 
gueur, en véhémence, en profondeur, en élévation et par 
dessus tout en précision, et dans celte force qui donne de 
rapprocher des véritez et d'en conclurre. » 

U Éloge de Montaigne était bien fait pour tenter les Aca- 
démies. Celle de Bordeaux l'avait proposé en 1774. En 1812 
l'Académie française (alors classe de la Langue et de la 
Littérjiture française dans l'Institut) proposa ce sujet. De 
nombreux concurrents répondirent à son appel ; on voit 
figurer dans ce concours, parmi les noms destinés à la 
gloire ou à la notoriété, Jay, Joseph Droz, Biot qui gardait 
l'anonyme, l'ancien doyen de la Faculté des lettres de 
Paris, J.-V. Le Clerc, le futur éditeur des Essais, qui n'ob- 
tenait aucune mention, Villemain qui, préludant à ses 
succès, enlevait le prix, à peine âgé de vingt-deux ans. 

Lamartine, sujet à de bizarres antipathies, — il avoue 
son peu de goût pour La Fontaine, — n'a guère plus aimé 
l'auteur des ^S5fl/s. «Le guide du jeune AimonVirieu% 
nous raconte-t-il dans une de ses Confidences^, était Mon- 



i. La pensée peut sembler subtile, 
mais elle est juste. Un esprit sympa- 
tliique à Moutaignc, s'il est naturel- 
IcaiLiit passionne, linit par s'irriter 
contre lui, parce qu'il ne saurait exister 



une vraie et durable sympathie entre 
la passion et l'indidéreuL-e. 

2. C'était le (ils de l'ancien député à 
la Constituante. 

3. Confidences, édit. de 1849, p. 372. 



ÉTUDE SUR MONTAIGNE 119 

tairae, de qui sa mère descendait. Ce ,c:énie amuseur, ce 
douleur avait passé en partie avec le sang dans ce jeune 
homme. Le livre de Montaigne était son catéchisme. Je 
combattais de toutes mes forces ce goût exclusif pour Mon- 
taigne. Ce doute qui se complaît à douter pour douter me 
paraissait infernal. L'homme est né pour croire ou pour 
mourir! » Hélas! en dépit de l'affirmation du poète, 
l'homme peut douter et vivre. Lamartine rend plus loin 
justice aux grâces de l'écrivain, mais un peu à contre- 
cœur. Du reste nous comprenons que l'auteur des Médita- 
tions et des Harmonies qui ont charmé la première moitié 
de ce siècle, n'ait pu goûter le naturel, la simplicité, la 
bonhomie d'une confession sincère, presque toujours dégagée 
des préoccupations de Vamour-propre. — 

Notre siècle, un peu sceptique, comme Montaigne, et 
indifférent aujourd'hui h tant de questions qui ont pas- 
sionné deux sièeles. juge ^lontaigne en amateur désinté- 
ressé. Pour notre goût impartial, pour nos odorats blasés 
ou dégoûtés, c'est un charme de renouveau, un parterre 
d'herbes drues et odorantes qu'on saisit à pleines poignées, 
qu'on aspire à pleins poumons. 

Sainte-Beuve l'a dit dans son Port-Hoyal : « Sa vraie 
baguette d'enchantement, c'est son style... le style est un 
sceptre d'or à qui reste, en définitive, l'empire de ce 
monde. » 



VI 



Aux yeux de Montaigne, c'est « en la nourriture et insti- 
tution des enfants' que consiste la plus grande difficnllé et 
importante de l'humaine science. » Il faut savoir gré au 



v 



1. Le but spécial de ce livre nous a 
fait compléter noire Etiule par ces 
dernières pages, qui sont un résume 
des idées de Montaigne sur Védnca- 
tion. Nous avons lu avec fruit, com- 
battant quelquefois leurs opinions, les 
travaux suivants relalifs à Montaigne 
et à la pédagogie au seizième siècle : 
Méditations et études moralei, par 



Guizot ; Histoire critique des doctrines 
de l'éducation en France depuis le 
sni:i(';iiie siéric, par Gabriel Compayré ; 
Etude sur l-s académies proti:stantcs 
en France au seizième et au dix-sep- 
tième siècle, par P.-Daniel Bourchenin ; 
Rabelais, la Henai<!sanceet la Réforme, 
par Kniile Gebharl. Nous ne citons ici 
que les œuvres les plus importantes. 



120 ÉTUDR SUR MONTAIGNE. 

sceptique qui d'ordinaire se soucie peu de remplacer ce qu'il 

détruit et ne songe guère, dans son repos égoïste, qu'à bien 

vivre et bien mourir, d'avoir affirmé, au seizième siècle, 

, v^ • l'importance de l'éducation naturelle. Le petit traité depccla- 

A 1 Qogie, h l'usage d'un gentilhomme, qu'il adresse, sous forme 

( de lettre, h M^^ Diane de Foix, est un des chapitres les 

t^lus longs et les plus intéressants des Essais. Au milieu de 

théories et de principes contestables que nous avons relevés, 

, l'auteur y émet des idées nettes, précises, irréfutables, 

il indique le remède à côté du mal, il expose la méthode 

Ivraie et naturelle à substituer aux méthodes surannées, les 
préceptes ^généraux , rationnels , applicables à toutesjes 
époques. 
Pouf Lien comprendre, lû^..S-yslèmfi-d'é4u€ation-se«tenu 
; par Montaigne, il faut se rappeler celle qu'il reçut lui-même 
Len son .château, sous la surveillance d'un père vigilant, 
tendre, indulgent, mais original et d'humeur assez mobile, 
un mélange de douceur, de sévérité et de bizarrerie. Ce 
' même enfant qu'on réveillait au son d'une douce musique, 
qui « n'a tàté des verges qu'à deux coups, » que l'on con- 
liait aux plus illustres maîtres latinistes dans une maison 
dont les domestiques eux-mêmes « latinizaient » pour 
éviter au jeune maître les ennuis du rudiment, ce même 
enfant fut élevé « à la paysanne, dressé à la plus basse et 
commune façon de vivre d. Il a été traité en grand seigneur 
avec une dépense supérieure à sa fortune, il s'est aussi 
frotté aux petites gens, aux hommes du peuple, aux pay- 
sans ; éducation exceptionnelle, libérale, nous allions pres- 
que dire cJemocràh'q'uè en. môme temps que quasi- princière. 
Montaigne parlait donc déjà couramment le latin, sa vraie 
langue maternelle, qu'il n'entendait mot de français ou de 
périgourdin. Le père, paraît-il, finit par douter lui-même 
de l'excellence de sa méthode domestique, car il mit l'enfant 
au collège de Guyenne, trop tôt pour l'en faire sortir trop 
tût aussi, en sorte que non seulement l'écolier y perdit sou 
excellent latin qui « s'abastardit, » mais qu'à treize ans il.se 
trouvait libéré de ses études classiques, n'en ayant guère 
pu tirer protit, faute de maturité d'esprit. 



ÉTUDE SUR MONTAIGNE. 121 

Montaigne, objet de soins exceptionnels fiu collècre, ne 
semble pas y avoir pâti. Des répétiteurs particuliers étaient 
attachés à sa personne, et l'on peut supposer que l'esprjt 
systématique et les exigences d'un père tendre et bizarre 
durent mettre quelquefois à une rude épreuve la patience 
de rillustre principal Andréas Goveanus ! Le jeune écolier, 
d'esprit très indépendant, a-t-il calomnié son collège, — il 
ne serait pas le seul, — ou plutôt, faut-il mettre à la charge 
du seul collège de Montaigu ses vigoureuses indignations 
contre « les geaules de jeunesse captive semées de tronçons 
d'osier sanglants? » Peu s'en faut qu'il ne veuille, comme 
Rabelais, mettre le feu à toutes ces maisons ! 

Quelle est en somme l'opinion de Montaigne sur l'éduca- 
tion jpublique et sur l'éducation domestique? A laquelle i^^ 
dônne-t-il_la_ p.r.éféri;nce ? Il ne semble pas échapper corn.-- J 
plètement au reproche de contradiction. ^ En effet Pauteur 
ûçè Essais est évidemment hostile à X internat.^ en même 
tenips qu'il redoute l'amollissement des caractères et des 
corps au sein de la famille. N'est-ce pas surtout dans le but 
de l'y faire échapper le plus tôt possible qu'il demande qu'on>^' 
promène l'écolier chez les nations voisines dès sa plus tendre 
enfance, pour pher sa langue à leur idiome? Mince profit, 
pensons-nous, à cet âge où l'enfance ignorante, inexpéri- 
mentée ne peut tirer de ces voyages qu'un rapide et insuf- 
fisant apprentissage de langues étrangères. Sans doute « ce 
grand monde est le mirouer où il nous fault regarder pour 
nous cognoistre de bon biais », mais encore faut-il que l'en- 
fant soit de taille à s'y voir et à s'y considérer. Ce que veut t 
Montaigne avant tout, c'est exiler l'enfant de la maison, il \^^ 
craint de l'y voir « nourrir au giron de ses parents ». Que_J 
d'avertissements pourtant dans sa propre maison lui ont 
rappelé durement combien il est cruel et dangereux d'éloi- 
gner l'enfant du foyer paternel ! « Ils me meurent tous en 
nourrice », écrit-il quelque part, sans se rappeler exactement 
le nombre des enfants qu'il y a perdus! Tous les hommes 
• souhaitent de revenir mourir sous leur toit, de n'être pas 
surpris par la mort sur les grandes routes ; Montaigne est 
d'un avis opposé. Est-ce commisération pour les siens, indif- 

Pi.\BEL\i5 KT Montaigne. 



122 ÉTODK SUR MONTAIGNE. 

férence sloïque du philosophe? Nullement. Monlaigne est au 
fond un parfait égoïste ; or le dévouement à la famille 
démantlo une entière ahnégation. Il ne s'attache aux enfants 
que pour leur raison, leur valeur morale, c'est-à-dire quand 
ils sont devenus une jouissance pour son esprit, une satis- 
faction pour sa vanité, surtout quand ils ont cessé d't'tre un 
tracas domestique. Beau mérite, quand ils réjouissent les 
yeux même desindiiïérents, des étrangers! L'auteur avoue 
d'ailleurs avec une franchise audacieuse que « nos véritahles 
enfants ce sont nos livres ». Et de fait, il a singulièrement 
aimé ses Fssai's, choyés, caressés, enrichis d'année en 
année, et s'il a tant chéri M"° de Gournay, sa fdle adoplive, 
n'est-ce pas un peu que celle-ci fut l'admiratrice enliiou- 
siaste d'un livre, dont elle devait se faire, jusqu'en plein 
dix-septième siècle, l'éditeur et le passionné panégyriste? 
Ce n'est pas que Montaigne n'ait écrit un touchant cha- 
pitre sur l'a/fection des pères aux enfants (liv. 11, chap. viii), 
qu'il ne soit lui-m&me, il nous l'ariirme, père à se départir 
dès son vivant de ses droits, à se dépouiller spontanément 
en leur faveur d'une partie de ses biens, — notons qu'il n'a 
qu'une fille et point de fils, — quand ils seront en Age de 
jouissance, en plénitude de leur raison. Mais l'auteur des 
Fssais n'aime pas l'enfance en ello-m^me, pour elle-même, 
pour celle grâce native qui ne désarme pas la sévérité de 
La Fontaine, un autre égoïste, pour ce charme qu'aimait 
tant et qu'a si bien chanté V. Hugo. Si ce sont de mau- 
vaises natures, dit Montaigne, il « les faut fiaïr et fin/v 
pour telles ». Si son petit gentilhomme manque d'élé- 
vation d'esprit ou seulement d'ardeur martiale, ce que 
son gouverneur aura de mieux à faire sera de « l'eslran- 
gler » de ses mains sans témoins, cl, si on lui fait grâce 
de la vie, de le mettre pâtissier dans quelque ville, « feust- 
il fds d'un duc. » Nous n'avons garde de nous récrier 
naïvement contre la férocité criminelle de Monlaigne ; 
mais dans cette plaisante boutade il avoue sans ambages 
ses sentiments. Concluons seulement, ce que Montaigne 
n'a pas soupçonné, que le redressement, l'amendement 
d'un naturel disgracié ou pervers sont le strict devoir 



ÉTl'DE SUR MONTAIGNE. <23_. 

d'un père, la gloire d'un instituteur de l'enfance. Mon- ■. 
taigne perd de son autorité pédagogique à ne pas com- ' 
prendre qu'il faut relever la créature inférieure, aimer ce 
déshérité, pour tous ceux qui le méprisent, le consoler de 
ses disgrAces par la patience et la bonté. Montaigne, s'adres- 
sant à M°° Diane de Foix, suppose-t-il qu'un gentilhomme 
naît toujours parfait, ou qu'elle n'aura pas, au besoin, toutes 
les indulgences, tous les dévouements, tous les aveugle- 
ments maternels? 

M. Guizot établit que si notre auteur n'est jamais entraîné 
par les élans de l'âme, que s'il n'est pas sensible, il est juste,^ 
et il l'en blâme à peine, aimant mieux qu'on rende l'enfant ) 
juste et raisonnable que bon et sensible. Il ne lui reproche : 
donc point de ne pas « former le cœur de son élève, » de i 
négliger cette plante délicate qu'on appelle la sensibilité, "" 
concluant que s'il es,i Juste il sera suffisamment ôon et que 
cette omission ou négligence volontaire ne constitue pas 
une lacune réelle dans ses préceptes d'éducation. 

En dépit de l'autorité d'un maître, nous nous permettrons 
d'être d'un avis opposé. Faute de bonté, on risque tous les 
jours de manquer de justice dans la vie de famille, et c'est 
d'elle ici qu'il est question. Surexciter, la sensibilité des 
enfants est une sottise et un danger; mais cette sagesse 
moyenne qui redoute l'effusion des sentiments, qui se méfie 
des élans généreux du cœur, de ces mouvements spontanés, 
de ces entraînements irréfléchis qu'on critique parfois tout 
haut pour les louer tout bas, ne brise-t-elle pas le puissant 
levier de l'admiration, de l'enthousiasme, de la vraie forcc_ 
morale? En substituant toujours le raisonnement et la 
froide logique à la voix du cœur, ne rouvre-t-elle pas la 
porte à une autre sorte de pédanlisme plus dangereux 
que le pédantisme scolastique si justement combattu par 
l'auteur des Essais ? , ' 

La haine du pédantisme, l'amour du bon sens, le culte ;Jf 
de laj raison, là est le terrain solide sur lequel Montaigne ^ ~^ 
s'est établi avec une force invincible, une abondance d'ar- \ 
guments qui ne laisse rien à désirer. Là est sa grande 1 
victoire sur des préjugés si énergiquement poursuivis. 



îu 



u* 




^.24 ÉTUDE SUR MONTAIGNE. 

Il est l'irréconciliable adversaire du pédantisme et de la 
violence. Quel est son but? Former la raison, le caractère, 
l'entendement, en se conformant, suivant le précepte ancien, 
à la nature. Arrière la scolastique et les arguties de la dialec- 
ique ' ! « Cessons de prendre en garde les opinions et le 
sçavoir d'aultruy, faisons les nostres. Enquerons nous qui 
est mieulx sçavant, non qui est plus sçavant ; à quoy faire 
la science, si l'entendement n'y est? » Avec une fougue 
qui ne croit jamais cause gagnée, Montaigne fait donner 
en bataille rangée les plus ingénieuses métaphores de 
Sénèque, qui délilent sous nos yeux et viennent lui prêter 
main forte pour renverser, terrasser l'adversaire, le pédant-. 
Qui remplacera ce vain apparat d'une fausse science ? Le 
bon S'Ons, la raison. Ne nous demandons pas si le philo- 
sophe n'a pas ailleurs battu en brèche et miné la raison 
humaine qu'il invoque maintenant comme le principe de 
l'éducation. En fait de contradiction nous n'en aurons 
jamais fini avec Montaigne; d'ailleurs il s'agit seulement 
ici du pédagogue. Cette éducation sera donc essentiellement 
humaine ; ce qu'il veut former c'est un homme., et pour 
atteindre ce but, que conseille-t-il ? de nombreux voyages, 
le commerce du monde, la connaissance des hommes, une 
teinture générale de belles-lettres, l'éducation graduelle, 
insensible par les relations et les circonstances, naturelle et 
non « livresque » ; en un mot il veut tout subordonner à la 
morale, à cette morale courante , moyenne., à portée de 
tous, qui est à proprement parler lascience^de la vie. Telle 
est la méthode, mais l'élève devra se garder de rien appro- 
fondir, se borner à tout effleurer, « la crouste première, » 
(( à la française, » ajoutons et à la Montaigne. « Je n'ay, 
confesse-t-il, dressé commerce avecque aucun livre solide, 
sauf Plutarque et Seneque, oii je puise comme les Danaïdes, 
remplissant et versant sans cesse. » 



1. S'il s'agissait de certaine dialec- 
tique serrée, nerveuse, inspirée de la 
vraie logique, celle non des Gorgias 
mais des Socrate, nous serions bien 
forcé d'avouer que l'auteur des Essais 
eut gagné quelque chose en appliquant 
à son esprit et à sa composition quel- 



ques-unes des règles de la dialectique, 
car on ne saurait nier que rien n'égale 
le désordre du livre et le nombre de 
ses manifestes contradictions. 

2. Montaigne a consacré un chapitre 
entier au pédantisme (Ht. I"', ch.xxiv), 
mais il revient sans cesse sur ce sujet. 



ÉTUDE SUR MONTAIGNE. 12o 

M-mlaigne n'aime pas les sciences qu'il ne connaît pas, 
ElIes_onti( beaucoup d'estendues et d'enfoncements fort 
inutries.» — « La science, dit-il encore, amollit et eifemine les/'^ 
courages plus qu'elle ne les fermit et aguerrit. » Et de fait ' 
lélude de la natui'e ne tient pas grande place dans son '^^^^ 
système d'éducation; son meilleur profit, selon lui, est de ^^-^ 
montrer à l'homme le peu de place qu'il y occupe. Je veux__j^^ 
bien m'accommoder du scepticisme de Montaigne en un 
siècle de violences épouvantables, je le tiens quitte du reste, 
s'il enseigne la tolérance, mais je me méfie de cette con- 
templation oisive de la nature, triste et timide, nullement ^ 
scientifique, qui ne tend qu'à décourager l'homme, à l'a- 
moindrir à ses propres yeux, à le réduire par comparaison 
à néant. Pascal, empruntant presque les paroles de Mon- 
taigne, y trouvera un instant son compte, anéantissant 
l'homme au profit de la foi; Montaigne n'a ni ce but, ni 
cette excuse. Cet écrasement ne profile qu'aux poètes, en- 
core la poésie rêveuse et inactive seml)le-t-el]e avoir fait 
son temps. Que j'aime bien mieux l'initiative féconde et 
emportée que Rabelais* communique à son élève! Oui, ce 
pédagogue étrange et admirable — pour ne l'être que 
par accident — perd son élève géant dans un abîme de 
sciences ; la capacité même d'un cerveau gigantesque n'y 
-uffira pas, non plus que le nombre d'années invraisem- 
blable consacré à cette interminable éducation, mais dans 
cette soif d'instruction à outrance jamais rassasiée, qui 
met tout à contribution, livres, fabriques, artisans, savanis 
de toutes sciences, tous les éléments, la nature entière, quelle 
foi dans la science, quelle avidité de tout connaître, tout 
dévorer! N'est-ce pas l'image même de cette fièvre qui 
s'empara des esprits à l'époque de la Renaissance? Une large 
place n'en est pas moins laissée aux exercices du corps, 
natation, gymnastique, assauts d'armes, jeu de paume, 
escalades. Quelle abondance de détails ! Il y a de quoi rem- 



1. Voir Gargantua, liv. I", chap. 
X!v. XV. XXI, xxiti, XXIV. et Panta- 
{/ruel, !iv. II, chap. v, vi, vit, viii. 
boas ce titre : Rabdais et Montaigne 



pédagogues, ce livre renferme tous 
les chapitres où nos deux auteur?, de 
près ou de loin, ont traité la questioa 
de l'institution des erifants. 



126 ETUDE SUR MONTAIGNE. 

plir la journée et ce n'est qu'un délassement, un repos de 
l'esprit. On croirait assister aux chevauchées, aux joutes et 
nasses d'armes du roi Henri II racontées avec tant de com- 

/'I)laisance par Brantôme. Montaigne est loin de proscrire ces 
"" exercices, mais sachant qu'ils sont au premier plan dans 
l'éducation de tout vrai gentilhomme, il passe en courant 
et par acquit de conscience, soit parce qu'il ne les a jamais 
beaucoup pratiqués, et qu'il a en horreur tout travail exces- 
sif et fatigant, soit qu'il juge cette partie de l'éducation 

^^ indigne d'arrêteFiin philosophe et un moraliste. Peut-être 

\ bien aussi garde-t-il rancune à l'équilation, se souvenant de 
— eei'taine chute qui faillit lui coûter la vie. Le programme 
de Rabelais est trop toulfu, trop « estoffé, » dirait Mon- 
taigne, mais, en un sens, bien plus pratique. Il faudra 
prendre en pitié le pauvre cerveau qui éclaterait à tout 
emmagasiner, il faudra émonder, tailler largement en pleine 
étoffe, faire la part du possible et de l'utopie, mais quelle 
abondante et luxuriante encyclopédie, étalée avec la com- 
plaisante présomption et l'enivrement de la jeunesse, réjouis- 
sante à voir comme la table plantureuse du géant et ses 
exploits gastronomiques !,A^ôlé,jcelle de Montaigne paraît 
maigre et famélique. Sans~7Iôîîte l'abondance amène la 
satiété, sans doute un programme trop chargé n'est pjjua 
qu'une énumération, un catalogue, et devient inapplicable 
dans la pratique. Mais reconnaissons que Montaigne se 

^ méfie trop de la science, des lettres elles-môjnes ; il les re- 
garde d'un esprit chagrin et dans la crainte que son jeune 
gentilhomme ne devienne trop savant , il le réduit trop 
à la portion congrue. Il a été lui-même l'homme de deux 

"'' livres, et n'a su que philosopher sur son Plularque et son 
Sénèque dans les loisirs de sa librairie et les commenter 
admirablement d'un style qui est l'unique originalité 
de Montaigne; mais nous pouvons l'en croire quand il 
nous fait la confession de ce qu'il appelle son ignorance ; 
« En somme, je sçay qu'il y a une médecine, une juris- 
prudence, quatre parties en la mathématique, et grossière- 
ment ce à quoy elles visent ; et à l'adventure encores sçay- 
je la prétention des sciences en gênerai au service de nostre 



ÉTUDE SUR MONTAIGNE. 127 

vie : mais d'y enfoncer plus avant, de m'estre rongé les 
ongles à l'estude d'Aristote, monarque de la science moderne 
ou opiniastré aprez quelque science, je ne l'ay jamais faict; 
n'y n'est art dequoy je sceusse peindre seulement les pre- 
miers lineamens, et n'est enfant des classes moyennes qui 
ne se puisse dire plus sçavant que moy qui n'ay seulement 
pas dequoy l'examiner sur sa première leçon ; et, si l'on m'y 
force, je suis contrainct assez ineptement d'en tirer quelque 
matière de propos universel, sur quoy j'examine son juge- 
ment naturel : leçon qui leur est autant incongnue, comme 
à moy la leur. » Confession sincère et précieuse : Montaigne u 
a mesuré la dose d'instruction d'un gentilhomme à la portée 
de son esprit, à ses goûts, à ses connaissances qui, de son 
propre aveu^ sont vraiment trop bornées. 11 se détourne, et 
pour cause, sur un propos îmz'rerse/, c'est-à-dire sur un lieu 
commun de morale générale. Est-ce suffisant pour le jeune 
comte qui, avant dix-huit ans, devra embrasser la carrière des 
armes? Montaigne, nous le savons, ne se propose aucune 
préparation spéciale^ mais nous nous demandons où son 
écolier prendra le temps, dans le commerce du monde, au 
milieu des voyages recommandés, d'acquérir ces connais- 
sances plus précises, cette instruction théorique élémentaire 
qui fait défaut à Montaigne lui-même et dont ne saurait se 
passer un jeune homme qui, du droit de sa naissance, doit 
commander avant d'avoir appris à obéir? En haine du pé-( 
dantisme, Montaigne bannit non pas seulement l'érudition, 
mais cette culture délicate qui peut tenter les natures 
d'élite et les révèle. 11 préfère l'éducation incomplète, parfoi:; -^ 
grossière de Sparte à l'instruction plus raffinée d'Athènes. Il ^___^ 
y a plus, Montaigne ne s'est pas trop mal trouvé d'une ^ 
ignorance presque absolue des sciences, des notions posi- 
tives, et d'une instruction élémentaire indispensable, il les 
bannit de son programme. En un mot, si Rabelais risque dci 
mal ctreindre pour trop embrasser, Montaigne nous semble! 
se contenter vraiment à trop peu de frais. Le^iLsen3j,_Rr"~==*^ 
raison, ces qualités maîtresses, que Montaigne s'atlache si ? 
judicieusement à développer, seront-enes îiiises en^pérîT i 
paxçe ju'on fourniraone pâture plus substantielle à l'esprit, ( 



128 ÉTUDE SUR MONTAIGNE. 

parce qu'on consacrera les premières années de la jeunesse 
àjine culture qui n'a pas d'autre place, parce qu'on ne pré- 
tendra pas remplacer tant de notions précises indispensables 
par une science prématurée et un peu artificielle delà vie 
qui ne saurait être que le fruit de l'âge et de l'expérience ? 



ESSAIS 

DE 

MICHEL MONTAIGNE 

(EXTRAITS) 



LIVRE PREMIER 



CHAPITRE XXIV 



DU PEDANTISME 



Je me suis souvent despilé, eu mou eufuQce, de veoir ez comé- 
dies italiennes lousjours un Pedaule' pour badin-, elle surnom 
de Magi^ler n'avoir gueres plus lionorable signiticalion parmy 
nous : car, leur estant donné en gouvernement^, que pouvois je 
moins faire que d'eslre jaloux de leur réputation? Je cherclioy 
bien de les excuser par la disconvenauce* naturelle qu'il y a 
entre le vulgaire et les personnes rares et excellentes en juge- 
ment et en sçavoir, d'autant qu'ils vont un train entièrement 
contraire les uns des aultres; mais en cecy perdois je mon latin, 
que les plus galants hommes c'esloient ceuix qui les avoyent le 
{•lus à mespris, Icsmoing uoslre bon du Bellay ^ : 

Mais je hay par sur tout un sçavoir pedantesque; 

et est cette coustume ancienne; car Plularque dict que Grec et 
Escholier estoient mots de reproche entre les Romains, et de 
mespris®. Depuis, avec l'aage, j'ay trouvé qu'on avoit une gran- 
dissime raison, et que magis magnos clericos non sunt niagis 
magnos sapientcs"^. Mais d'où il puisse advenir qu'une ame riche 



1. Pédante. C"est le mol italien lui- 
même, usité au seizième siècle avant 
le mot pédant. Il ne tarda guère k être 
employé dans une acception défavo- 
rable que ne lui assigne pas sou sens 
étymologique {T.a.:Svji:-), instruii-e). 

2. Badin désigne un personnage ri- 
dicule de l'ancien théâtre français. 

3. C'est-à-dire coniié à leur direction. 
•i. Disconvenance, désaccord, diffé- 
rence. 

3. C'est le dernier vers du sonnet 
des Regrets qui débute ainsi : 
Je liais du Florentin l'usm-ière avarice 
et se termine par le vci-s que cite Mon- 



taigne. Joachim du Bellay (1324-1560),- 
un des membres de la pléiade don( 
Ronsard était le chef. 11 est l'auteur 
de la Deffence et illustration de la 
langue fra'tçoyse (15i9) qui fut le ma- 
nifeste de la nouvelle école poétique. 

6. \ie de Cicéron, ch. v. 

7. Rabelais, Gargantua, 1. I", 
ch. -xxxix, met dans la bouche de 
frère Jean des Entommeures ce pro- 
verbe en latin de cuisine, que Ré- 
gnier a traduit par ce vers, le dernier 
de sa 111° satire : 

l>iU- Dieu, les plus grands clercs ne sont 
[pas les plus fins. 



i30 ESSAIS DE MONTAIGNE. 

de hi cognoissance de taiU de choses a'en devienne pas plus vil'vc 
et plus csveillee; et qu'un esprit grossier et vulgaire puisse 
loger en soy, sans s'amender, les discours et les jugements des 
plus excellents esprits que le monde ait porté, j'en suis encores 
en doubte. A recevoir tant de cervelles estrangieres, et si fortes 
et si grandes, il est nécessaire (me disoit une fille, la première 
de nos princesses ', parlant de quelqu'un) que la sienne se foule, 
se contraigne et rapetisse, pour faire place aux aultres : je diroy 
volontiers que, comme les plantes s'estoufl'ent de trop d'humeur, 
et les lampes de trop d'huile, aussi faict l'action de l'esprit, 
par trop d'estude et de matière : lequel occupé et embarrassé 
d'une grande diversité de choses, perde- le moyen de se des- 
mesler, et que cette charge le tienne courbe et croupy ^. Mais il 
en va aultrement; car nostre ame s'eslargit d'autant plus qu'elle 
se remplit : et aux exemples des vieux temps, il se veoid, tout 
au rebours, des suffisants* hommes aux maniements des choses 
publicqucs, des grands capitaines et grands conseillers aux 
affaires d'csiat, avoir esté ensemble tressçavants. 

Et quant aux philosophes, retirez de toute occupation publicque, 
ils ont esté aussi quelquesfois, à la vérité, mesprisez par la 
liberté comique de leur temjis ■'; leurs opinions et façons les ren- 
dants ridicules. Les voulez vous faire juges des droicts d'un 
procez, des actions d'un homme? Us en sont bien presls ! ils 
cherchent encores s'il y a vie, s'il y a mouvement, si l'honnnc 
est aultre ciiose qu'un bœuf; que c'est qu'agir et souffrir; 
quelles bcstes ce sont que loix et justice. Parlent ils du magis- 
trat, ou parlent ils u luy? c'est d'une liberté irreverenle et in- 
civile. Oyent ils louer leur prince ou un roy? c'est un pastre 
poureulx, oisif comme un pastre, occupé à pressurer et tondre 
ses besles, mais bien plus rudement qu'un pastre. Eu estimez 
vous quelqu'un plus grand, pour posséder deux mille arpents 
de terre? eulx s'en mocquenl, accoustumez d'embrasser tout 
le monde comme leur possession. Vous vantez vous de voslre 



1, Ma i'}::ur'iile de Valois, flUcirUuniilI, 
première feiiunc do Henri IV, connue 
sous lo sobriquet de Margot, aussi cé- 
lèbre par sa beauté et son esprit que 
par la dépravation de ses mœurs. On 
voudrait croire qu'Agrippa d'Aubigné 
l'a calomniée dans son Divorce sati- 
rique. 

2. Perde. Ce subjonctif dépend du 
tiiot il est nécessaire que, malgré l'cloi- 



}j:nenicnt et l'interruption par une 
autre phrase. 

;<. Croupi/ dans le sens de accroupi, 
indiqué par le mot précédent courbe 
(courbé.) 

-i. Suffisants aux, c'est-à-dire ca- 
pables de manier... 

5. La liberté, la licence du théâtre 
comique. Ainsi Socrate est livré à la 
risée publique par Aristophane, dans 
les Xuées. 



CHAPITRE XXIV, 



131 



noblesse, pour compter sept ayeulx riches? ils vous estiment de 
peu, ne concevant' l'image universelle de nature et combien 
cliaseun de nous a eu de prédécesseurs, riches, pauvres, rois, 
valets, grecs, barbares ; et quand vous seriez cinquantiesme 
descendant de Hercules, ils vous trouvent vain de faire valoir 
ce présent de la fortune. Ainsi les desdaiguoit le vulgaire comme 
ignorants les premières choses et communes, et comme prc- 
sumptueux et insolents. 

Mais cette peiucture platonique- est bien esloiguce de celle 
qu'il fauit à nos honnnes. On eiivioil ceulx là comme estants au 
dessus de la commune façon, comme mesprisants les actions 
publicques, comme ayants dressé une vie particulière et inimi- 
table, réglée à certains discours haultaios et hors d'usage : ceulx- 
cy ^, on les desdaigne comme estants au dessoubs de la commune 
façon, comme incapables des charges publicques, comme trais- 
nants une vie et des mœurs basses et viles aprez le vulgaire : 

Odi homlues ignava opéra, pliilo50[>lia sententia^. 

Quant à ces philosophes, dis je, comme ils esloyent grands en 
science, ils estoyent encores plus grands en toute action. Et tout 
ainsi qu'on dict de ce geometrien de Syracuse '% lequel ayant 
esté destourné de sa contemplation, pour en mettre quelque 
chose en practique à ladelTence de son pais, qu'il meitsoubdaiu 
en train des engins espouvantables et des clTets surpassants toute 
créance humaine ; desdaignant toutesfois luy mesme toute celte 
sienne manufacture^, et pensant en cela avoir corrompu la 
dignité de son art^, de laquelle ses ouvrages n'estoient que 
l'apprentissage et le jouet : aussi eulx, si quelquesfois on les a 
mis à la preuve* de l'action; on les a veu voler d'une aile si 
haulte, qu'il paroissoit bien leur cœur et leur ame s'estre mer- 
veilleusement grossie et enrichie par l'intelligence des choses. 
Mais aulcuns veoyants la place du gouvernement politique saisie 
par des honnnes incapables, s'en sont reculez; et celui qui demanda 



1. Xc Concrcant se rapporte à vous 
et non au sujet de la phrase ils. 

2. Platonique. Tout le passage pré- 
cédent est traduit du Théethètc, de 
Platon. 

"A. Ceulx-cy désigne les pédants. 

i. Je hais ces hommes incapables 
d'agir, dont la philosophie est toute 
en paroles. Vers de Pacuvius cité par 
Aulu-Gellc, Nuits attiques, 1. XIII, 
ch. VIII. 



5. Arohiiuède. Voy. Plutarque, Vie 
(le Marcellus. ch. vi. 

6. Manufacture, c'est le côté pra- 
tique et matériel delà science, par op- 
position à la '( contemplation, » au 
côté spéculatif. 

T. Art, du féminin, conformément à 
l'étymologie latine ars. 

S. Preuci% dans le sens d'épreuve. 



io2 ESSAIS DE MO.NTAIGXE. 

à Craies jusques à quaud il faukiroit philosopher, en reccut celle 
response : « Jusques à tant que ce ne soient plus des asniers qui 
conduisent nos armées'. » Heraclitus resigna la royauté à son 
frère; et aux Epliesiens, qui luy reprochoient à quoy il passoit 
son temps, à jouer avec les enfants devant le temple : « Yault il 
pas mieulx faire cecy, que gouverner les atlaires en vostre com- 
paignie"^? » D'aultres ayants leur imagination logée au dessus de 
la fortune et du monde, trouvèrent les sièges de la justice, etles 
ihrosnes mesmes des rois, bas et vils; et refusa Empedocles la 
royauté que les Agrigentins luy offrirent^. Thaïes accusant quel- 
quesfois le soingdu mesnage* et de s'enrichir, on luv reprocha 
que c'esloit à la mode du regnard^, pour n'y pouvoir advenir : il 
luy print envie, par passetemps, d'en montrer l'expérience; et, 
ayant pour ce coup ravale son sçavoir au service du proulit et 
du gaing, dressa une tralicque" qui dans un an rapporta telles 
richesses, qu'à peine en toute leur vie les plus expérimentez do 
ce mestier là en pouvoyent faire de pareilles^. Ce qu'Aristole 
récite d'aulcuns, qui appelloyent et celuy là et Anaxagoras, et 
leurs semblables, sages et non prudents, pour n'avoir assez de 
soing des chosesplus utiles : oultre ce que je ne digère pas bien 
cette ditïerence de mots, cela ne sert point d'excuse à mes 
gents; et à veoir la basse et nécessiteuse forluuc dequoy * ils se 
payent, nous aurions plustost occasion de prononcer toutes les 
deux^, qu'ils sont et non sages, et non prudents. 

Je quitte cette première raison, et croy qu'il vault mieux 
dire que ce mal vienne de leur mauvaise façon de se prendre 
aux sciences; et qu'à la mode dequoy nous sommes instruicts, 
il n'est pas merveille si ny les escholiers, ny les maistres n'en 
deviennent pas plus habiles, quoyqu'ils s'y facent plus doctes. 
De vray, le soing et la despense de nos pères ne vise (ju'à nous 
meubler la teste de science : du jugement et de la vertu, peu de 
nouvelles. Criez d'un passant à noslre peuple : « le s»;avant 



1. Cl'iilcs do Tlicbcs, disciple ilo 
Uiogùne le Cynique (quatrième siècU- 
uv. J.-C). Diogèiio de Laei-le, Crutiis, 
1. VI, ch. V. 

2. Diogènc de Lacrle, Heraclite, 
1. IX, cU. I". 

:i. Diogène de Lacilc, Eiiipédoclc, 
1. VIII, oh. II. 

•i. Administration, économie, dans 
le sens du mot grec o£xovo|iia. 

.5. A la mode du rcynavd. On con- 
nait la fable le Renard et les Raisins 
i^t la réponse du renard : 



Ils sont trop verts et bous pour des «ou- 
[jais. 

(L.V FoMAINK, 1. III, f. XI. 

G. On écrivait an seizième siècle tra- 
fic et trafique avec les deu.\ formes 
masculine et féminine. 

7. Diogène de Laerte, Thaïes, 1. I". 
cil. I"', et Cicéron, de Divinalione. I. iti. 

S. De quoi/. Au seizième siècle on 
emploie sans cesse ce pronom relatif 
neutre au lieu du pronom dont. 

9. Toutes les deux choses. 



CHAPITRE XXIV. 133 

lioninie*? » et il'uu auUre : « le bou homme! » il ne fuul- 
dra^ pas à destourner les ycuix et sou respect vers le premier. 
Il y fauldroit* un tiers crieur : « les lourdes testes! » Nous 
nous enquerrons volontiers : « Sçait il du grec ou du latin? 
escritil envers ou en prose? » mais s'il est devenu meilleur 
ou plus advisé, c'estoit le principal, et c'est ce qui demeure der- 
rière ^ 11 falloit s'enquérir qui est miciilx sçavaut. non qui est 
plus sravant. 

Nous ne travaillons qu'à rcm[)lir la mémoire, et laissons l'en- 
tendement et la couscience vuides. Tout ainsi que les oyseaux 
vont quelquesfois à la queste du grain, et le portent au bec sans 
le taster, pour en faire becbee ' à leurs petits : ainsi nos pé- 
dantes vont pillotauts la science dans les livres, et ne la logent 
qu'au bout de leurs lèvres, pour la dégorger seulement et 
mettre au vent. C'est merveille combien proprement la sottise se 
loge sur mon exemple : est ce pas faire de mesme ce que je fois 
en la plus part de celte composition? Je m'en vois escornifllant. 
par cy par là, des livres, les sentences qui me plaisent non pour 
les garder (car je n'ay point de gardoire®;, mais pour les trans- 
porter en celtuy cv'; où à vrai dire, elles ne sont non plus 
miennes qu'en leur première place* : nous ne sommes, ce crois 
je, sçavants que de la science présente, non de la passée, aussi 
peu que de la future. Mais, qui pis esl, leurs escholiers et leurs 
petits ne s'en nourrissent et alimentent non plus; ains^ elle 
passe de main en main, pour cette seule fin d'en faire parade, 
d'en entretenir aultruy et d'en faire des contes, comme une vayne 
monuoye inutile à tout aullre usage et emploite'*' qu'à compter et 
jecter. Apud allos loqui didicerunt. non ipsi sccum^'^. Non est 
loquendum. sed gubernandum^ - . Nature, pour montrer qu'il n'y a 
rien de sauvage en ce qu'elle conduict, faict uaistre souvent, ez 
nations moins cultivées par art, des productions d'cs[irit qui 



1. Sénrque. Epkl. Lxxxviu. 

2. Faitldra, futur du verbe faillir. 
manquer. 

3. Ici fauldroit , conditionnel du 
verkie falloir. 

4. Ce qui demeure derrière, ce qui 
est négligé. 

5. Bechec. becquée. 

6. Gardoire. comme on dirait garde- 
manger. C'est le réservoir de sa mé- 
moire. L'auteur dit plus loin : « Nous 
prenons en garde le seavoir d'aultrui. » 

7. C'est-à-dire en ce livre des Easais. 
S. Montaigne est vraiment trop mo- 



deste. Rien de commun entre le pro- 
cédé de ces pédants dont il se moque 
justement et sa libre allure. Il donne 
sa forme à tout ce qu'il « escomiflc " 
et celte forme est tout. 

9. Aiiis, mais. 

10. Emploile, pour emploi. 

ll.« Ils ont appris à parler aux autres, 
et non pas à eux-mêmes. » (Cicérox, 
Tuscul. quxst., V, 36.) . 

12. « 11 ne s'agit pas de pai-ler. mais 
de gouverner le vaisseau. » (Sénèque, 
Epist., lOS.) 



134 



ESSAIS DE MONTAIGNE. 



Iiiiclcnt !ps plus iirtibtes productions'. Comme, sur mon propos, 
le proverbe ga.scon, tiré d'une cluilemie-, est il délicat, a Doulia 
proù'^ houha, mas a remuda loiis dits qu'em? Souffler prou, 
souiller,- mais à remuer les doigts nous en sommes là. » Nous 
sçavous dire : « Cicero dict ainsi : Voyià les mœurs de Platon; 
Ce sont les mots niesmes d'Aristote : » mais nous, que disons 
nous nous mesmes? que jugeons nous? que faisons nous? Autant 
en diroit bien un perroquet. 

Cetle façon me l'aict souvenir de ce riche Romain^ qui ovoit 
esté soigneux, à fort grande despence, de recouvrer* des 
homnjes suflisants en tout genre de sciences, qu'il tenoit conti- 
nuellement autour de luy, a(in que, quand il escheeoit entre ses 
amis quelque occasion de parler d'une ciiose ou d'aultre, ils 
suppléassent en sa place, et feussent tous prêts à luy fournir, 
qui d'un discours, (|ui * d'un vers d'Homère, cliascun selon son 
gibbier ^ ; et pensoit ce sçavoir être sien, parce qu'il estoit en la 
teste de ses gents; et comme font aussi ceulx desquels la sufli- 
v^ance * loge en leurs sumptueuses librairies^. J'en cognois à 
qui quand je demande ce qu'il sçait, il me demande un livre 
pour le montrer; et u'oseroit me dire qu'il a le derrière ga- 
leux, s'il ne va sur le champ estudier, en son lexicon'", que 
c'est que Galeux, et que c'est que Derrière. 

.Nous prenons en garde les opinions et le sçavoir d'aullruy, et 
puis c'est tout : il les fault faire nostres. Nous semblons propre- 
ment celuy qui, ayant besoing de feu, en iroit quérir chez son 
voisin, et y en ayant trouvé un beau et grand, s'arresleroit là à 
se chaulTer, sans plusse souvenir d'en rapporter chez soy''. Que 
nous sert il d'avoir la panse pleine de viande, si elle ne se 
digère, si elle ne se transforme en nous, si elle ne nous augmente 



i. Luictctit, hilloiil. Uemaniuei- 
l'emploi de ce verbe avec un régime 
direct. 

2. C/ialcmie, rhaluincau, calamiis. 

.■>. Prou. Heaucou)). Celte aniVieniie 
forme est restée dans la locution peu 
ou prou. 

i. Calvisius Sabinns, pontemporain 
de Sénèque, qui rapporte encore d'au- 
Ircs traits plus ridicules de la sottise 
do ce riclie impertinent. 

5. Becoucrer ne signifie pas ici re- 
trouver, mais trouver, découvrir. 

6. Cette forme de qui répété pour si- 
gnifier celui-ci, celui-là, n'est pas en- 
core tombée eu désuétude. On voudrait 
voir nos auteurs contemporains, sans 



aiïeclation d'arcluiiVine pédantesquC, 
maintenir et sauver tant de tours vifs et 
si vraiment français qui tendent à dis- 
paraître. 

T. Montaigne aime ce mot : « Le 
ijibbirr de cliacun, c'est la proie qu'il 
recherche et poursuit. •> 

S. Suffisance ne signifie pas pré- 
somption, mais connaissance, science. 
Nous avons vu plus haut : des homiiws 
suffisants en tout genre de sciences. 

9. Librairie, bibliothèque. 

10. Lexicon, le.xique. dictionnaire. 

11. Comparaison tirée de la fin du 
traité de Plutarque : Comment il faut 
ouïr. 



CHAPITRE XXIV. 135 

elfortilio ? Pensons nous que Luculliis, que les lettres rendirent et 
formèrent si grand capitaine sans l'experienee.', les eust prinses ù 
nostre mode? Nous nous laissons si fort aller sur les bras d'aul- 
truy, que nous anéantissons nos forces. Me veulxje armer contre 
la crainte de la mort? c'est aux despens de Seneca. Veulx je 
tirer de la consolation pour moy ou pour un aultre? je l'emprunte 
(le Cicero. Je l'eusse prinse en moy mesme, s i on m'y eust 
exercé. Je n'ayme point cette suflisance relative et mendiée : 
quanti bien nous pourrions estre sçavants du sçavoir daultruy, 
au moins sages ne pouvons nous estre que de nostre propre 
sagesse. 



« Je liay le sage qui n'est pas sage pour soy mesine. » Ex quo 
Ennius : Nequidquam sapere sapieiitein, qui ijjse sibi prodesse 
non quirel^ : 

Si cupiilus, si 
Vaims, et Euganea quamtumvis uiollior agna». 

Xonenim paranda nobis soluin, scd fnicnda sapienlia est. ^ 
Dionysius -^ se mocquoit des grammairiens qui ont soing de 
s'enquérir des maulx d'Ulysses, et ignorent les propres ^ ; des 
musiciens qui accordent leurs lleutes, et n'accordent pas leurs 
mœurs; des orateurs qui estudienl à dire justice, non à la faire. 
Si nostre ame n'en va un meilleur bransie", si nous n'en avons 
le jugement plus sain, j'aymerois aussi cher* que mon escliolier 
eust passé le tjemps à jouer à la paulme : au moins le corps en 
seroil plus alafgré. Voyez le revenir de là, aprez quinze ou seize 
ans employez; il n'est rien si mal propre à mettre en besongne^ : 
tout ce que vous y recognoissez davantage, c'est que son latin 
et son grec l'ont rendu plus sot et plus presumptueux qu'il 



1. c'est-à-dire par la lecture et l'i''- 
tuile théorique de l'art militaire. Voy. 
Cicérun, AccuL. ii, 1. 

2. Celte pensée est un vers d'Euri- 
pide, comme nous l'apprend Cicéron, 
Epist. famil., xui, 15. 

3. Aussi Ennius dit-il : « Vaine est 
la sagesse, si elle n'est pas utile au 
sage.» Cité parCicéran,rfeO/'/(C..iii, 15. 

4. « S'il est avare, menteur et plus 
efféminé qu'une brebis de Padoue. » 

(JUVÉSAL, VIII, 14.) 

« Car il ne suffit pas d'acquérir la 
sagesse, il faut en jouir. » (Cicéron, de 
Fiuibus, I, I.) 



ô. C'est à I)iof/énc le. Clinique qu'il 
faut attribuer ces réflexions. (V. Diog. 
Laerce, vi, 27 et i9i.) 

6. Traduction exacte du mot latin 
praprius qui permet la suppression de 
l'adjectif possessif. 

7. Bransk', allure, mouvement ; on 
emjjloie encore les expressions mettre 
en branle, donner le branle. 

8. Je ferais autant de cas. 

0. C'est en effet, les études termi- 
nées, qu'il s'agit de les appliquer, de 
les mettre en œuvre, en besogne, comme 
dit l'auteur. 



135 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

iiosluil paity de la luaisou. lieu debvuit rapporter 1 aine pleine, 
il ne l'en raiiporle que bouille; el l'a seulement eDllec, au lieu 
de là grossir. 

Ces niaistres iey, comme Platon ' dict des sophistes leurs 
germains % sont, de louts les hommes, ceulx qui promettent 
d'estre les {dus utiles aux hommes; et seuls, entre touts les 
hommes, qui non seulement n'amendent point ce qu'on leur 
commet S comme faict un charpentier et un masson, mais l'em- 
pirent, et se l'ont payer de l'avoir empiré. Si la loy que Prola- 
goras proposoit à ses disciples estoit suyvie, « ou qu'ils le 
payassent selon son mot, ou qu'ils jurassent au temple condjien 
ils eslimoient le proulit qu'ils avoient receu de sa discipline ^ ; 
el selon iceluy salisHssent sa peine ; » mes paidagogues se Irou- 
veroient chouez^ s'estant remis au serment de mon expérience. 
Mon vulgaire perigordin^ appelle l'ort plaisamment Lettre- fer ils' ^ 
ces sçavanteaux; comme si vous disiez Lcttre-ferus, ausquelsles 
lettres ont donné un coup de marteau, comme on dict. Uevray, 
le plus souvent ils semblent cstre ravalez, mesme du sens 
commun; carie paisan et le cordonnier, vous leur veoyez aller 
sim|»IenR'ntetnaïrvement leur train, parlant de ce qu'ils sçavenl; 
ceulx cy, pour se vouloir esleveret gendarmer* de ce sçavoir, 
(|ui nage en la superlicie de leur cervelle, vont s'embarrassant 
et empestrant sans cesse. 11 leur oschappe de belles paroles; 
mais qu'un aultre les aecounnode^ : ils coguoissent bien 
(jalien'", mais nullement le malade : ils vous ont desjà rempli 
Ui leste de loix; et si, n'ont cncores conceu le nœud de la cause : 
ils soavent la théorique '* de toutes choses; cherchez qui la 
mette en practique. 

J'ay veu chez moy un mien amy, par manière de passelcmps, 
ayant" alïaire à un de ceulx cy, contrefaire un jargon de gali- 



i. l'ioldf/nrds, cil. xvi. 

•i. Germains, fi-rres. On dil encore 
coasm-i/ermain, lils de frère. 

;!. Commettre, conlicr. 

■i. Instriiclion. 

5. ('leoiiez. C'est le même mot que 
t'Iioijés ; amuser a également le sens di- 
tromper, abuser. 

(j. Montaigne cilo une locution de 
son patois périgourdin. 

T. Fcrits, nièine sens que férus, 
participe régulier de l'ancien verbe 
férir; on dit encore : sans coup férir; 
il en est tout féi u. 

8. Se (jendarmer signifie ordinaire- 
ment se révolter. Ici être lier, porter 



la Icle haulc comme font les gens 
d'armes. 

9. Accommode, c'est approprier, ap- 
pliquer à une situation ; cène sont ciue 
vains mots pour eux. 

10. (ialien. célèbre médecin grec du 
deuxième siècle ap. J.-C, après Hip- 
pocrate le plus connu de l'antiquité. 
De là cette sorte de proverbe : Hippo- 
cratc dit oui et Galien dil non, qui 
exprime les incertitudes de la méde- 
cine et la division des opinions médi- 
cales. 

11. On disait plutôt au seizième 
siècle théorique que théorie; il s'op- 
pose mieux dans la forme à pratique. 



CHAPITRE XXIV 



131 



inalias, propos saus suitle, tissu de pièces rapportées, sauf qu'il 
estoir, souvent entrelardé de mots propres à leur dispute, amuser 
ainsi tout un jour ce sot à desbattre, pensant tousjours respoudre 
aux objections qu'on luy faisoit; et si ', estoit liomme de lettres 
et de réputation, et qui avoit une belle robbe-. 

Vus. patricius sanguis, quos vivere par est 
Uccipiti caeco, posticœ occuirite saniue'*. 

Qui regardera de bien prez à ce genre de gents, qui s'estend bien 
luing, il trouvera comme moy que le plus souvent ils ne s'en- 
tendent, ny aultruy, et qu'ils ont la souvenance assez pleine, mais 
le jugement entièrement creux; sinon que leur nature d'elle 
mesme le leur ayt aultrement façonné : comme j'ay veu Adrianus 
Turnebus*, qui n'ayant faict aullre profession que de lettres, eu 
laquelle c'estoit, à mou opinion, le plus graud liomme qui feust 
il y a^ mille ans, n'ayant toutesfois rien de pedantesque que le 
jiortde sa robbe, et quelque façon externe qui pouvoit n'eslre pas 
civilisée à la courtisane, qui sont cboses de neant^. Et iiay nos 
gents qui sujiporteut plus malayseement une robbe qu'une amc 
de travers, et regardent à sa révérence, à son maintien et à ses 
bottes, quel homme il est; car au dedans c'esloit i'ame la plus 
liolie du monde : je l'ay souvent à mon escient' jecté en propos 
esloingnez de son usage ^ : il y veoyoit si clair, d'une appréhen- 
sion® si prompte, d'un jugement si sain, qu'il sembloit qu'il 
n'eust jamais faict aullre meslier que la guerre et alïaires d'eslal. 
Ce sont natures belles et fortes, 

Quels arle benigna 
Et lueliore luto tiiixit ina'corJia Titan'". 

qui se maintiennent au Iraver.s d'une mauvaise institution. Or, ce 



1. Et si, et pourtant. 

2. C'est le cas, en modifiant légè- 
rement le i)roverbe, de dire que la 
robba ne fait pas le savant. 

3. i< O nobles patiioiens qui ne 
pouvez avoir des yeux derrière la tête, 
pardez-vous des grimaces que l'on vous 
fait par derrière. » (Pehse, Sat. i, 61.) 

4. Adrien Turnèbe (1.312-1565), sa- 
vant professeur de p:rec et de pLiloso- 
)iliie au Collège de Fronce. Dire qu il 
fut le maître d'Henri Estienne. c'est 
faire le plus bel éloge de l'helléniste 
et cet éloge est relevé par ce passage 
ou Montaigne nous apprend qu'il fut 
dûcti; et non pédant. 



5. // y a. depuis. 

6. Choses de ne.tnt, nulles, sans im- 
portance. 

7. A mon escient, à dessein, sachant 
bien ce que je voulais faire, où je vou- 
lais l'amener. 

S. De son usage, de sa spécialité de 
savant. 

0. Appréhension, ne signiûe jias ici. 
crainte, mais comiJréhension, intelli- 
gence. 

10. Dont l'art bienveillant dePromé- 
thée a formé le cœur d'un meilleur 
limon. (JcvÉSAL, Sat., XIV, 3i.) 



138 



ESSAIS DE MONTAIGNE. 



n'est pas assez que nostre iastitution ne nous f;;aste pas; il fault 
qu'elle nous change en mieulx. 

Il y a aulcuns de nos parlomcnls, quand ils ont à recevoir des 
officiers, qui les examinent seulement sur la science : les aultres 
y adjoustcnt encores l'essay du sens*, en leur présentant le 
jugement de quelque cause. Cculx cy me semblent avoir un 
beaucoup meilleur style - ; et encores que ces deux pièces soyent 
nécessaires, et qu'il faille qu'elles s'y Ireuvent toutes deux", si 
est ce qu'à la vcrilé celle du sçavoir est moins prisable^ que 
celle du jugement; celte cy se peult passer de l'aultrc, et non 
l'aullre de cetle cy. Car, comme dict ce vers grec, 

« A quoy faire la science, si l'enleiidement n'y est? » Ploust à 
Dieu que, pour le bien de noire justice, ces compaignies là se 
trouvassent aussi bien fournies d'eutendement et de conscience, 
comme elles sont encores de science! Non vilœ, aed scholx dis- 
cimus 5. Or, il ne fault pas attacher le sçavoir à l'ame, il l'y fault 
incorporer; il ne l'en fault pas arrouser, il l'en fault teindre «; et, 
s'il ne la change, et meliore'' son estât imparfaict, certaine- 
ment il vault beaucoup mieulx le laisser là : c'est un dangereux 
glaive, et qui empesche et olfense son maistre, s'il est en main 
foible, et qui n'en sçache l'usage; ut fucrit mclius non didicissc^. 

A l'advenlure est ce la cause que et nous et la théologie 
ne re(iuerons jias beaucoup de science aux femmes, et que Fran- 
çois, duc de Bretaigne, lils de Jean V, comme on luy parla de 
son mariage avec Isabeau, fille d'Escosse, et qu'on luy adjousta 
quelle avoit esté nourrie simplement et sans aulcune instruc- 
tion de lettres, respondit « qu'il l'en aymoit mieulx, et qu'une 
femme esloit assez sravante quand elle sçavoif mettre différence 
entre la chemise et lepourpoinct de son mary^ » 



1. .S'('/iç. jiigciiiciil, bon sens. 

2. Meilleur sti/le, meilleure uiolhode. 
On n vu que Montaigne emploie sou- 
vent le mot sti/le dans des acceptions 
diverses. 

3. l'ri-iabli'. on dit priser et mépri- 
sable, l'risabic n'est plus français. 

i. Montaigne traduit immédialo- 
ment après l'avoir cité, ce vers nui 
fst de Slobco, compilateur grec du cin- 
riuieine siècle de J.-C. i Florilei/ii'in, 
til^ 111. édit. Aurel. Allobr., I6u9;. 

5. On ne nous instruit pas pour la 
vie, mais pour l'école. (Sé.néole. £■p!^, 

CVI.) 



6. L'arrosemeiit sèche et disparait, 
la teinture pénètre les fils de l'étoffe et 
s'incorpore pour ainsi dire avec elle. 

7. Meliore, c'est le verbe améliorer 
sans prélixe. 

S. De sorte qu'il eut micu.'î valu 
n'avoir rien appris. (CicÉHON, Tusciil. 
quxst., H, i.) 

9. Molière semble s'être rappelé ce 
passage dans les Feiniiie.s savantes : 

.\o; pures sur ce pomt etolcnt gcii? bien 

[seuse.*. 

Qui disoient qu'une femme eu sait toujours 

[as^e/. 

Quand 1.1 capacité de son c5|irit se hausse 



CHAPITRE XXIV. 



139 



Aussi ce n'est pas si grande merveille, comme on crie, que 
nos ancestres n'ayent pas faict grand estât des lettres, et qu'en- 
cores aujourd'huy elles ne se treuvent que par rencontre' aux 
principaulx conseils de nos rois; et si cette lin de s'en enrichir, 
qui seule nous est aujourd'huy proposée, par le moyen de la 
jurisprudence, delà médecine, du pedaulisme-, et de la theo- 
Idgie encores, ne ies tenoit en crédit, vous les verriez sans double 
aussi marmiteuses* qu'elles l'eurent oucques*. Quel dommage, 
si elles ne nous apprennent ny à bien penser, ny à bien faire! 
Poitquam docti prodierunt, boni désuni'^. Toute auUre science 
est dommageable à celuy qui n'a la science de la bonté. 

Mais la raison que je cherchoy tautost seroit elle pas aussi de 
là, que, noslre estude en France nayant quasi aullre but que le 
proulit, moins de ceulx "^ que nature a faict naistre à plus géné- 
reux offices que lucratifs, s'adonnanls aux lettres, ou si courte- 
meut' 'relirez, avant que d'en avoir prius le gousl, aune profes- 
sion qui n'a rien de commun avecques les livres*;, il ne reste 
plus ordinairement, pour s'engager tout à faict àrpslude, que les 
gents de basse fortuuc qui y questent des moyens à vivre ; et de 
ces gents là les âmes estants, et par nature, et par institution 
domestique et exemple, du plus bas aloy, rapportent faulsement' 
le fruict de la science : car elle n'est pas pour donner jour à 
l'ame qui n'en a point, ny pour faire veoir un aveugle ; son mes- 
lier est, non de lui fournir de veue ''^, mais de la luy dresser, de 
luy régler ses allures, pourveu qu'elle ayt de soy '^ les pieds et 
les jambes droictes et capables. C'est une bonne drogue que la 
science; mais nulle drogue n'est assez forte pour se préserver 
sans altération et corruption, selon le vice du vase qui l'esluye^-. 
Tel a la veue claire, qui ne l'a pas droicte ; et par conséquent 
veoid le bien, et ne le suyt pas; et veoid la science, et ne s'en 



A coiiiialti'C UD ^oïlipolut d'avec nn baïU- 
[^le-dlaus^e. 
(\ct. II, se. Tur.) 

1. Par rencontre, par hasard. 

2. Montaigne, pour renforcer sa 
lUèse, se plait à confondre d'une façon 
absolue les lettres et leur enseignement 
avec le pédantisme, bien qu'il ait cité 
lui-même de glorieuses exceptions. 

•3. Marmili'itx. terme de mépris, mi- 
sérable et geignant. 

i. Oncqiii's iiinf/nniii , iamaiy^. 

5. J.-J. Rousseau, dans son Discours 
xur les lettres, traduit ainsi celte pen- 
sée de Sénèque (Epist.. xcv) : i< Depuis 
que les savants ont commence à pa- 



raître parmi nous, les gens de bien se 
sont éclipsés. » 

6. Moins de ceul-i, moins qu'il ne fau- 
drait, peu de ceux. 

7. S'y adonnant si peu de temps. 

8. Puisqu'ils chercbent le profit cl 
non l'instruction. 

9. Fauhement . à contre-sens, dé- 
tournant la science de son vrai but. 

10. De donner des yeux à l'aveugle. 
Remarquer l'emploi de ces régimes: 
on disait : fournir à quelqu'un de 
quelque chose. 

il. Z>c soy. par don de nature. 
12. Estuyer. enfermer, proprement 
enfermer dans un étui. 



140 ESSAIS DE MONTAIGNE. 

sert pas. La principale ordonnance de HIalou en sa République, 
c'est « donner à ses citoyens, selon leur nature, leur charge'. » 
Natu^-e peult tout, et faict tout. Les boiteux sont mal propres aux: 
exercices du corps ; et aux exercices de l'esprit, les âmes boi- 
teuses : les bastardes et vulgaires sont indignes de la philoso- 
phie. Quand nous veoyons un homme mal chaussé, nous disons 
que ce n'est pas merveille, s'il est chausselier : de mesme il 
semble que l'expérience nous offre souvent un médecin plus mal 
médecine', un théologien moins rcrormé'^, et coustumiorement 
un sravant moins sullisant ^ {|U(! tout aultre. 

Aristo Chius ■* avoit anciennement raison de dire que les phi- 
losophes uuisoient aux auditeurs; d'autant que la pluspart des 
âmes ne se treuvent propres à faire leur proulit de telle instruc- 
tion, qui, si elle ne se met à bien, se met à mal** : à^w-ov; ex 
Arislippi, acerhos ex Zenoais scholaexire'. 

En cette belle institution que Xeno[)lion preste aux Perses*, 
nous trouvons qu'ils apprenoient la vertu à leurs enfants, 
connue les aultres nations l'out^ les lettres. IMaton'" diet que le 
Dis aisné, en leur succession royale, estoit ainsi nourry ' ' : Aprcz 
sa naissance, on le donnoit, non à des femmes, mais à des eunu- 
ches'- de la première auctorité'^ autour des rois, à cause de 
leur vcriu. Ceulx cy prenoient charge de luy rendre le corps 
beau et sain ; et aprez sept ans le duisoient ' * à monter à cheval 
et aller à la chasse. Quand il estoit arrivé au quatorziesme, ils le 
dcposoient entre les mains de quatre, le plus sage, le plus juste, 
le plus tem|jerant, le plus vaillant de la nation : le premier luy 
apprenoit la religion; le second, à estre toujours véritable*^; le 
tiers, à se rendre maistre des cu[)iditcz '® ; le ipuirt à ne rien 
craindre. 

C'est chose digne de tresgrande considération, que, en colle 



1. Celle )>oiiséo (in Platon rappelle In 
maxime de certains utopistes modernes: 
" A l'iiaciai suivant sa capacité. » 

2. Médecine, soigné. 

3. Reformé, amendé, irréprochable. 

4. Nous avons déjà rencontré ce mol 
chez Montaigne, dans le sens de sa- 
vant, liabilc. 

5. Ariston de Gliios, disciple de Ze- 
non. 

(). Elle nuit, si elle ne sert. 

T. Il sort des débauchés de l'école 
d'Arislippe, el, de celle de Zenon, des 
f^auvages. (CicÉRON, De la nature des 
dieux, III, 31.) 

A-Ci/ropédie ou Ediic. doCyrus, 1,3. 



9. L'emploi anirefois si fréquent du 
verbe faire, pour remplacer un verbe 
]>récédeuinient exprimé, n'est pas en- 
core tombé en désuétude. 

10. Premier A/cibiadc, chap. xvlt. 

11. Nourrir, est sans cesse em- 
ployé au seizième siècle dans le sena 
de élever, instruire. 

12. Eiinnches, eunuques. 

13. Auctorite', crédit, faveur. 

1 i. />«);•<? (t/«c<'/'t'), conduire, amener 
à, habituer. 

iô. Véritable, sincère, qui dit tju- 
joiirs la vérité. 

1(5. Cupidité:, passion.^. 



CHAPITRE XXIV. 141 

excellente police do [Lyciirgus ', et à la vérité monstrueuse - par 
sa perfection, si soingneusc pourtant do la nourriture-^ des en- 
fants comme de sa principale charge, et au giste mesme des 
Muses, il s'y face si peu de mention de la dncirine* : comme si. 
cette généreuse jeunesse desdnignant tout aullre joug que de la 
vertu, on luy ayt deu fournir, au lieu de nos maistresde science, 
seulement des maisires de vaillance, prudence et justice : 
exemple que Platon a suivy en ses Loix. La façon de leur dis- 
cipline^, c'estoit leur faire des questions sur le jugement^ des 
hommes et de leurs actions; et, s'ils condemnoient et louoient 
ou ce personnage ou ce faict, il falloit raisonner leur dire'; et, 
par ce moyen, ils aiguisoient ensemhle leur entendement, et 
apprenoient le droict. Astyages, en Xenaphon, demande à Cyrus 
compte de sa dernière leçon. C'est, dict il, qu'en nostre eschole 
un grand garson, ayant un petit sayc^, le donna à l'un de ses 
compaignons de plus petite taille, et luy osta son saye qui estoit 
plus grand : nostre précepteur m'ayant faict juge de ce dilîe- 
rend, je jugeay qu'il falloit laisser les choses en cet estât, el que 
l'un et l'aullre semblait estre mieulx accommodé en ce poinct : 
sur quoy il me remontra que j'avois mal faict; car je m'estois 
arresté à considérer la bienséance, et il falloit premièrement 
avoir pourveu à la justice, qui vouloit que nul ne feust forcé en 
ce qui luy appartenoit; et dict qu'il en fout fouetté, tout ainsi 
que nous sommes eu nos villages, pour avoir oublié le premier 
aoriste de ^û-to)^. Mon régent me feroit une belle harangue in 
génère clemonstraiivo^^, avant qu'il me persuadast que son eschole 
vault cette là. Ils ont voulu couper chemin; et puis qu'il est 
ainsi que les sciences, lors mesme qu'on les prend de droict lil, 
ne peuvent que nous enseigner la prudence, la preud'hommie et 
la resolution, ils ont voulu d'arrivée'' mettre leurs enfants au 
propre des effocts, et les instruire, non par ouïr dire, mais par 



1. Législalion de Lyourgue. Nous 
avons vu que Montaigne a un faible 
pour elle, qu'il semble la préférer à 
celle de Solon, comme il parait mettre 
les Spartiates au-dessus des Athéniens. 

2. Monstrueuse, hors nature, ici en 
bonne jjart. supérieure à la nature hu- 
maine. 

3. Voy. p. 140, note 11. 

4. Doctrine , enseignement des 
sciences et des lettres. 

5. Discipline , méthode d'enseigne- 
ment. 

6. C'est-à-dire exercer leur jugement 



en les questionnant sur les hommes et 
leurs actions. 

7. Appuyer, prouver par des laisons 
leur opinion. 

S. Saie (sayon), du latin saf/iim, 
manteau court et d'étoffe grossière. 
Autrefois masculin conformément à 
l'étymologie. 

9. Tù—w. je frappe, c'est un des pre- 
miers paradigmes des conjugaisons 
grecques. 

10. Dans le genre démonstratif. 

1 i . D'arrivée, tout d'abord, d'emblée. 



142 ESSAIS DE MONTAIGNE. 

l'essay ilc l'aciion, en les formant et moulant* vifvemeat, non 
seulement de préceptes et paroles, mais principalement d'exem- 
ples ■et d'oeuvres : à fin que ce ne feust pas une science en leur 
ame, mais sa complexion- et habitude-, que ce ne feust pas un 
acquest*, mais une naturelle possession. A ce propos, on deman- 
doit à Agesilaus ce qu'il seroit d'advis que les enfants apprins- 
sent : « Ce qu'ils doibvent faire estants hommes*, «responditil. 
Ce n'est pas merveille, si une telle inslitulion a produict des 
effects si admirables. 

Un alloit, dict on, aux aultres villes de Grèce chercher des 
rheloriciens, des peintres et des musiciens; mais en Lacede- 
mone, des législateurs, des magistrats, et empereurs d'armée'^: 
à Alhenes, on apprenoit à bien dire; et icy à bien faire : là, à 
se desmesler d'un argument sophistique, et à rabattre^ l'im- 
posture des mots captieusement entrelacez; icy, à se desmesler 
des appastsde la volupté et à rabattre, d'un grand courage, les 
menaces de la fortune et de la mort : ceulx-là s'embesongnoient 
aprez les paroles; ceulx cy, aprez les choses: là, c'estoit une 
continuelle exercitation de la langue; icy, une continuelle exer- 
cilation'' de l'ame. Parquoy il n'est pas esirange si Antipater, 
leur demandant cinquante enfants pour ostages, iisrespondircnl 
tout au rebours de ce que nous ferions, qu'ils aimoient mieulx 
donner deux fois autant d'hommes faicts* : tant ils estimoient la 
perte de l'éducation de leur pais! Quand Agesilaus convie Xeno- 
phon d'envoyer nourrir ses enfants à Sparte, ce n'est pas pour y 
apprendre la rhétorique ou dialectique, mais « pour apprendre 
(ce dict il) la plus belle science qui soif, à sçavoir la science 
d'obéir et de commander 'K » 



1. .Miiiilcr, ini'tlre dans le moule 
pour flonnri- lalonnc. 

2. Coinp/exiuii, iiiaiiirTO d'èlro, tem- 
)i6rnment. 

3. Acz/iiost. liicn (l'acquisition, par 
o])ii()sition aux liions propres. 

1. Plutarque, Apop/itet/nn'n dt'.i La- 
cefhhnnnii-ns. Aflésilas, 67. Nous avons 
oilo ])lus liant (p. ll?9, n.T)) un emprunt 
do J.-J. Rousseau à Montaigne. l\ lui 
emprunte enoore cette même pensée 
dans le môme Discours sur /es lettres. 

5. Des généraux (imperatores). 

C}. Habattre, confondre. 

7. Exercitation, exercice. 

S. Hoponse de l'éphore Etéocle à 
.\nlipater. (Plut.\hqle, Apoplitef/mes 
des lAicéJéiuoniens. Inconnus, 51.) 

9. Plutarque, Apophtegmes des Lacé- 
démunieas. Agésilas, 50. Puisque -Mon- 



taigne nomme ici Xénophon. disons 
que si l'historien philosophe écrit trop 
souvent sous l'inspiralioa d'une ran- 
cune personnelle contre Athènes, sa 
patrie, Montaigne se laisse entraîner 
à développer un lieu commun en ad- 
mettant que tout est parfait à Sparte, 
tout condamnable à Athènes. Xéno- 
phon ne connaît les nuances et la me- 
sure ni dans l'éloge ni dans la critique. 
Ainsi Af/ésilas est. sans une ombre 
au tableau, " un héros accompli. » 
{Agésilas, ch. x.) Lycurgue est « ad- 
mirable, il est la sagesse même. » (fjou- 
rernement des Lacédémoniens, ch. \".) 
Je ne crois pas que Xénophon inflige 
un seul blànie à Sparte et à son légis- 
lateur. Le gouvernement des Athéniens 
trouve bien rarement grâce aux yeux 
du même .Xénophon. Dans les pre- 



CHAPITRE XXIV. 145 

Il est Iresplaisant de veoir Socrates, à sa mode *, se mocquant 
de Hippias-, qui lui recite comment il a gaigné, spécialement 
en Certaines petites villettes de la Sicile, bonne somme d'argent 
à regenler^; et qu'à Sparte, il n a gaigné pas un sol: que ce sont 
gents idiots, qui ne seavent nv mesurer ny compter, ne l'ont estât 
uy de grammaire, ny de rliylhme, s'ainusants seulement à sçavoir 
la suitte des roys, eslahlissenients et décadences des estais, et 
tels fatras de contes; et au bout de cela, Socrates, luy faisant 
advouer par le menu l'excellence de leur forme de gouverne- 
ment public, riieur et vertu de leur vie privée, luy laisse deviner 
la conclusion do, l'inutililé de ses arts. 

Les exemples nous apprennent, et eu celte martiale police et 
en toutes ses semblables, que l'estudo des sciences amollit et 
elTemine les courages plus qu'il ne les fermil* et aguerrit. Le 
plus fort estât qui paroisse pour le présent an monde est ccluy 
des Turcs, peuples également duicts"^ à l'estimation des armes 
et mespris des lellres. Je IreuveRomeplus vaillante avant qu'elle 
feust sçavante. Les plus belliqueuses nations, en nos jours, sont 
les plus grossières et ignorantes : les Scythes, les Partlies, 
Tamburlan^, nous servent à cette preuve. Quand les Gots rava- 
gèrent la Grèce, ce qui sauva toutes les librairies d'estre passées 
au feu, ce feutun d'entre eulx qui sema cette opinion, qu'il fal- 
loit laisser ce meuble"^ entier aux ennemis, propre aies destour- 
ner de l'exercice militaire, et amuser à des occupations séden- 
taires et oysifves. Quand nostre roy Charles huictiesme, quasi 
sans tirer l'espee du fourreau, se veit maistre du royaume de 
Naples et d'une bonne partie de la Toscane, les seigneurs de sa 
suitte attribuèrent cette inespérée facilité de conqueste à ce que 
les princes et la noi)lesse d'Italie s'amusoient plus à se rendre 
ingénieux et s»;avants, que vigoureux et guerriers^. 



mières lignes de ce traité, l'historien 
nous dit que cette forme de goiiverne- 
ment « favorise plus les méclianls que 
les bons >•. U ne dissimule pas d'ail- 
leurs sa préférence pour l'oligarchie, 
son dédain pour la démocratie, et c'est 
cette opinion préconçue qui dicte fous 
ses jugements sur l'un et l'autre peuple. 

1. Suivant sa méthode d'ironie, d'in- 
tenogation. 

2. Platon. Hippias major, chap. vi 
et suivants. 

3. Régenter, faire le régent, donner 
des leçons de philosophie. 

4. Férmit [firmare), affermit. 

5. Duicts {ducerej. Voy. page 140, 
note 14. 



G. Tambiirlan. Timour-Leng, plus 
connu sous le nom de Tamerlan{133(>- 
1405). On sait les exploits et les ravages 
en C>rient de ce fameux conquérant. 

7. On donne encore, par opposition 
aux biens immeubles, terres et maisons, 
le nom de meubles à tous les biens mo- 
biles, tels que les librairies ou biblio- 
thèques. 

S. J.-J. Rousseau n'a guère fait que 
reprendre, amplifier et exagérer ce pa- 
radoxe, dans son discours déjà cité sur 
ce sujet proposé par l'Académie de 
Dijon:« Si le rétablissement des sciences 
et des arts a contribué à corrompre ou 
à épurer les mœurs. » Ainsi posée, la 
thèse n'a pas de solution et prête trop 



144 



ESSAIS DE MOXTAIGNM'. 



CHAPITRE XXV 



DE L INSTITUTION DES ENFANTS 



A MADAME DIANE DE FOIX, COMTESSE DE OURSON 2 

^ Je ne vois jamais pcre, pour bossé* ou teigneux que foust 
son fils, qui laissast de l'advouer; mais pourtant, s'il n'est du 
tout* enyvré de celte affection, qu'il ne s'aperçoive de sa 
défaillance ■'•, mais tant il y a qu'il est sien : aussi moy, je veoy 
mieulx que tout autre que ce ne sont icy que resveries^ 
d'homme (jui n'a gousié dos sciences que la crouste première 
en son enfance, et n'en a retenu qu'un gênerai et informe 
visage; un peu de cliasque chose, et rien du tout, à la fran- 
çoise'. Car, en somme, je sçay qu'il y a une médecine, une 



facilement au lieu eommundans l'un on 
l'antre sens. Ce qni est vrai, c'est que 
les sc'iences et les lettres ne peuvent 
être cultivées avec succès et é'-lat, que 
par des nations parvenues à un haut 
degré de civilisation et même de raffi- 
nement, que leur développement cor- 
respond fatalement à un certain état 
moral et intellectuel qui semble mena- 
cer les nations de décadence prochaine 
sans qu'on puisse dire pour cela que les 
sciences et les lettres corrompent on 
épurent leurs mœurs. Les Turcs que 
Montaigne appelle " le plus fort Estât 
du monde )>^ en sont devenus le plus 
faible, qni ne se survit à lui-mcnie (jue 
grâce aux intérêts opposés de rEurn)ie. 
Par cnntre,niMis avons vu, de nos jours, 
un )ionplc savant jusqu'au pédanfisme, 
en lutte avec une nation maintes fois 
illustrée par la guerre, remporter sur 
elle les succès les plus rapides, les plus 
comiilets. les plus inattendus. 11 faut 
donc pénétrer au delà de ces considé- 
rations superficielles. On cite sans cesse 
l'exemple des (irecs et des Romains; 
mais on voit que. secondé par un lien- 
veux concours de circonstances, res])ril 
militaire peut s'.allier à la culture in- 
tellectuelle la plus raffinée et triompher 
d'une nation rivale que son passé, sa 
valeur proverbiale , sa confiance en 
elle-mèuie semblaient assurer contre 
de si lamentables catastroplies. 

1. Institution, du mot latin insti- 
tuere, d'où instituteur, signifie propre- 
ment éducation. Le traité de (juinti- 
lien, </t' Institutione oratorio, a pour 
but l'éducation de l'orateur. 

2. Charlotte-Diane de Foix-Candalle, 
fille de Frédéric de Poix, captai de 



Buch, comte de Candalle et de La 
Rochefoucauld, épousa en 1579 Louis 
de Foix, comte de Gurson, et Mon- 
taigne nous .ipprend qu'il avait eu 
<• grande part à la conduite de ce ma- 
riage ». La jeune femme était sur le 
point d'être mère et l'auteur ne dou- 
tant point qu'elle accouchât d'un fds, 
— Il vous estes trop généreuse, lui 
dit-il plus loin, pour commencer aul- 
trement que par un masle, » — lui 
dédiait à l'avance un véritable petit 
traité do pédagogie à l'adresse du jeune 
gentilhomme. 

^. Bosse'. On dit aujourd'hui bossue 
et bosselé, d'un objet qui a des bosses. 
bossu, d'un homnii- dont la colonne 
vertébrale est déviée. — Bossé n'ap- 
partient plus qu'à la langue technique 
de la marine. 

•4. Du tout, tolalement, entièrement. 
5. Défaillance iquod déficit) de ce 
qui lui manque, c'est le sens propre de 
faillir. 

G. Ces resveries. ce sont les Essais 
que Montaigne considère comme son 
enfant. 

7. ,4 la françoise. Les Français ont 
toujours passé pour nn peuple léger, 
superficiel, incapable do creuser un 
sujet, et nous avons été les premiers 
i» répandre ce bruit, le trouvant sans 
doute flatteur pour notre vanité. Ce 
qui est vrai, c'est que l'esprit français 
s'assimile facilement toutes les ma- 
tières, y met l'ordre et la charte parce 
qu'il est lui-même clair, net. précis, 
ami de la lumière, qualités essentielles, 
dont il serait bon de ne pas trop 
chercher à nous corriger. 



CHAPITRE XXV. 143 

jurisprudence, quatre parties en la mathématique*, et gros- 
sièrement^ ce à quoy elles visent; et à l'adventure encores 
sçay je la prétention des sciences en gênerai au service de 
nostre vie : mais d'y enfoncer plus avant, de m'estre rongé 
les ongles à l'estude d'Aristote, monarque de la doctrine mo- 
derne", ou opiniastré aprez quelque science, je ne l'ay jamais 
faict; ny n'est art de quoy je sceusse peindre seulement les 
premiers linéaments ; et n'est enfant des classes moyennes qui 
ne se puisse dire plus sçavant que moy, qui n'ay seulement 
pas de quoy l'examiner sur sa première leçon ; et, si l'on m'y 
force, je suis contrainct assez ineptement d'en tirer quelque 
matière de propos universel, sur quoy j'examine son jugement 
naturel : leçon qui leur est autant incogneue, comme à moy la 
leur. 

Je n'ay dressé commerce avecques aulcun livre solide, sinon 
Plutarque et Seneque, où je puyse comme les Danaïdes, rem- 
plissant et versant sans cesse. J'en attache quelque chose à ce 
papier; à moy, si peu que rien*. L'histoire, c'est mon gibbier 
en matières de livres, ou la poésie, que j'ayme d'une particu- 
lière inclination: car, comme disoit Gleanthes", tout ainsi que 
la voix, contraincte dans l'estroict canal d'une trompette, sortplus 
aigre et plus forte ; ainsi me semble il que la sentence, pressée 
aux pieds nombreux de la poésie^, s'eslance bien plus brusque- 
ment, et me fiert' d'une plus vifve secousse. Quant aux 
facultez naturelles qui sont en moy, dequoy c'est icy l'essay, 
je les sens fléchir soubs la charge : mes conceptions et mon 
jugement ne marche qu'à tastons, chancelant, bronchant et 
chopant; quand je suis allé le plus avant que je puis, si ne 
me suis aulcunement satisfaict; je veois encores du païs au 



1. Quatre parties en la mathéma- 
tique. C'est le Quadrivium du moyen 
âge. les quatre routes, comprenant 
l'arithmétique, la musique, la géométrie 
et l'astronomie. 

2. Grossièrement, en gros. 

3. Monarque détrôné aujourd'hui, 
dont les efforts de Ramus surtout, au 
seizième siècle, ont contribué à dimi- 
nuer l'autorité vraiment tyrannique. On 
le sait, c'était un crime alors de jurer 
par un autre maître qu'Aristote. Com- 
battre ce péripatétisme étroit et mal 
compris, c'était combattre l'orthodoxie 
philosophique et braver de grands 
périls. 

4. Montaigne qui se plaint souvent 

Habel.ms et Montaigne. 



de son défaut de mémoire consigne 
dans ses Essais le fruit de ses lectures, 
mais, s'il faut l'en croire, n'en garde 
rien dans sa mémoire. 

5. Philosophe stoïcien ( troisième 
siècle), disciple et successeur de Zenon, 
Cicéron l'a surnommé le Père des 
stoïciens. 

6. Sentence pressée aux pieds nom» 
breux de la poésie, c'est-à-dire la pensée 
enfermée dans la mesure harmonieuse 
du vers. 

7. Fiert, du vieux verbe fé>-ir, n'est 
plus employé qu'à l'inflnitif, dans cette 
locution sans coup férir, et au parti- 
cipe : j'en suis féru. 



140 



ESSAIS DE MONTAIGNE. 



delà, mais d'une veue trouble et en nuage, que je ne puis 
desmeler. Et entreprenant de parler indifféremment de tout ce 
qui se présente à ma fantaisie, et n'y employant que mes 
propres et naturels moyens, s'il m'advient, comme il faict * 
souvent, de rencontrer de bonne fortune dans les bons aucteurs 
ces mesmes lieux que j'ay entreprins de traicter, comme je 
viens de faire chez Plutarque tout présentement son discours 
de la force de l'imagination, à me recognoistre ^, au prix de ces 
gents là, si foible et si chestif, si poisant et si endormy, je me 
foys pitié ou desdaing à moy mesme : si me gratilie je de 
cecy ^, que mes opinions ont cet honneur de rencontrer souvent 
aux leurs *, et que je voys au moins de loing aprez, disant que 
voire *, aussi que j'ay cela, que chascun n'a pas, de cognoistre 
l'extrême différence d'entre eulx et moy ; et laisse, ce neant- 
moins, courir mes inventions ainsi foibles et basses, comme je 
les ay produictes, sans en replastrer et recoudre les defaults 
que cette comparaison m'y a descouverts. 

Il fault avoir les reins bien fermes pour entreprendre do 
marcher front à front avecqiies ces gents là. Les escri vains in- 
discrets de nostre siècle, qui, parmy leurs ouvrages de néant*, 
vont semant des lieux entiers des anciens aucteurs pour se 
faire honneur, font le contraire; car cette infinie dissemblance 
de lustres' rend un visage si pasle, si terni et si laid à ce qui 
est leur', qu'ils y perdent beaucoup plus qu'ils n'y gaignent. 

C'esloicnt deux contraires fantasies : le philosophe Chrysip- 
pus ' mesloit à ses livres, non les passages seulement, mais 
des ouvrages entiers d'aultres aucteurs, et en un la Medec 
d'Euripides; et disoit ApoUodorus*" que, qui en retranche- 
roit ce qu'il y avoit d'estrangier, son papier demeureroit 
en blanc : Epicuriis", au rebours*^, en trois cents vo- 



1. Comme il faict, comme il arrive, 
ut fit. 

2. A me rpcognoistre, cesl-a-dire en 
me reconnaissant. 

3. 5i me gratifie je de cecy, et pour- 
tant je puis me flatter que. 

4. Be rencontrer aux leurs, d'être 
d'accord avec, consenlire. 

5. C'est-à-dire disant que c'est vrai ; 
oui, vraiment {voir, voire vient du 
latin verus, vera). 

6. De néant, de rien, nuls, sans valeur. 

7. Lustres, éclat, illustration. 

8. A ce qui est leur, en ce qui les 
concerne. 

9. Chrvsippo. Philosophe stoïcien, 



disciple et successeur de Cléanthcs 
(troisième siècle avant J.-C). 

10. Apollodorus d'Atliènes, gram- 
mairien, mythographc, pocte(deuxièmo 
siècle avant J.-C), aulear d'une Biblio- 
thèque mythologique en 3 livres. 

11. Epicurus. Epicure, né près d'A- 
thènes (troisième siècle avant J.-C), 
auteur d'une doctrine célèbre qui en- 
seigne que le souverain bien consiste 
dans le plaisir, mais fait consister le 
plaisir dans les jouissances de l'esprit 
et du cœur. 

12. Au rebours, explique les premiers 
mots du paragraphe : c'esloieat deux 
contraires fantasies. 



CHAPITRE XXV. 147 

lûmes qu'il laissa, n'avoit pas mis une seule allégation ' . 
Il m'adveint, l'aultre jour, de tumber sur un tel passage - : 
j'avois traisné languissant aprez des paroles françoises si exsan- 
gues ^, si descharnées et si vuides de matière et de sens, que 
ce n'estoit voirement* que paroles françoises ^ ; au bout d'un 
long et ennuyeux chemin, je veins à rencontrer une pièce 
haulte, riche, et eslevce jusques aux nues. Si j'eusse trouvé la 
pente doulce et la montée un peu alongee, cela eust esté excu- 
sable : c'estoit un précipice si droict et si coupé, que, des six 
premières paroles, je cogneus que je m'envolois en l'aultre 
monde ; de là je descouvris la fondrière d'oii je venois, si basse 
et si profonde, que je n'eus oncques puis ^ le cœur de m'y 
ravaler. Si j'estoffois l'un de mes discours de ces riches des- 
pouilles , il esclaireroit par trop la bestise des aultres ''. 
Reprendre en aultruy mes propres faultes, ne me semble non 
plus incompatible' que de reprendre, comme je foys souvent, 
celles d'aultruy en moy : il les fault accuser par tout, et leur 
oster tout lieu de franchise ^. Si sçay je combien audàcieu- 
sement j'entreprends moy mesme, à touts coups, de m'e- 
gualer à mes larrecins'", d'aller pair à pair quant ef eulx, 
non sans une téméraire espérance que je puisse tromper les 
yeulx des juges à les discerner ; mais c'est autant par le béné- 
fice de mon application, que par le bénéfice de mon inven- 
tion et de ma force. Et puis, je ne luicte*^ point en gros*^ ces 
vieux champions là, et corps à corps; c'est par reprinses, 
menues et legieres attainctes : je ne m'y aheurte** pas; je ne 
foys que les taster; et ne voys** point tant, comme je mar- 
chande d'aller. Si je leurpouvûis tenir pâlot'*, je serois honneste 



1. Allégation, citation à l'appui 
d'une opinion, d'une assertion. 

-.Sur un de ces beaux passades 
copiés par les maladroits écrivains de 
son siècle. 

3. Exsangues, qui n'a pas de sang, 
de force (exsanguis). 

4. Voirement, vraiment, vera mente. 
Comme voir, voire, viennent de verus, 
vera. 

5. Ce n'étaient que des mots. 

6. Oncques puis, jamais depuis. 

7. La bestise des aultres. La nullité 
des autres discours. Montaigne a ex- 
primé la même idée parlant plus haut 
de . l'infinie dissemblance des lustres. » 

8. Non plus incompatible, dans le 
sens de inconciliable. 



9. Franchis'!, liberté. Un lieu de 
franchise est un lieu sacré où l'on est 
en dehors des atteintes d'autrui. 

10. C'est-à-dire de m'élever moi- 
même, d'élever mon style à la hauteur 
de celui des auteurs que j'imite. 

11. Quant et, comme, avec. 

12. Luicte, lutte (luctari) ; remarquer 
l'emploi si fréquent, chez Montaigne, 
de verbes intransitifs dont il fait des 
verbes actifs. Il fait un semblable em- 
ploi du verbe jowzV. 

13. En gros, d'une pièce, d'un coup, 
par opposition à l'expression qui suit, 
par reprinïes, par petites atteinctes 
(c'est-à-dire attaques). 

14. Aheurter, comme heurter. 

15. Voys, vais. 

16. Tenir pâlot, c'est, comme le dit 



148 



ESSAIS DE MONTAIGXR. 



homme ' ; car je ne les entreprends que par où ils sont les plus 
roides. De faire ce que j'ay descouvert d'aulcuns', se couvrir 
des armes d'aultruy jusques à ne montrer pas seulement le bout 
de ses doigts ; conduire son desseing, comme il est aysé aux 
sçavants en une matière commune^, soubs* les inventions 
anciennes rappiecees par cy par là : à ceulx qui les veulent cacher 
et faire propres °, c'est premièrement injustice et lascheté, que, 
n'ayants rien en leur vaillant* par où se produire, ils cher- 
chent à se présenter par une valeur purement estrangiere ; et 
puis, grande sottise, se contentants par piperie"^ de s'acquérir 
l'ignorante approbation du vulgaire, se descrier envers les 
gents d'entendement, qui hochent du nez* cette incrustation' 
empruntée; desquels seuls la louange a du poids. 

De ma part il n'est rien que je veuille moins faire : je ne dis 
les aultres, sinon pour d'autant plus me dire*". Cecy ne 
touche pas les centons *', qui se publient pourcentons; et j'en 
ay veu de tresingenieux en mon temps, entre aultres un, sous 
le nom de Capilupus^^, oultreles anciens : ce sont des esprits 
qui se font veoir, et par ailleurs, et par là, comme Lipsius *^, 
en ce docte et laborieux tissu de ses Politiques. 

Quoy qu'il en soit, veulx je dire, et quelles que soient ces 



Montaigne plus haut, « aller pair à pair 
tîiiant et eulx » ; c'est, dit Cotgrave, 
cire à deux de jeu avec quelqu'un. 

1. ffonneste homme signifie ici un 
homme de valeur, c'est une formule de 
modestie, car dans l'esprit de Montai- 
gne, ce serait faire acte de génie. 

2. D'aulcuns, c'est-à-dire ce que fdi- 
Baient quelques-uns. 

3. Commune, ouverte & tous, banale. 

4. Soubs, à l'ombre de, au moyen 
de. 

5. Faire propres, se les approprier. 

6. De leur fonds personnel ; on dit 
encore n'avoir pas un sou vaillant. 

7. Piperie , duperie, tromperie, on 
dit que les cartes ou les dés sont pipés, 
quand ils ont été préparés à l'avance 
de façon à aider le manège des tri- 
cheurs. 

8. Hocher du nez cette incrustation, 
c'est le froncer en signe de désappro- 
bation, de mépris. On dit à peu près 
dans le même sens hocher la tête à. la 
secouer. 11 y a interversion de complé- 
ments, le complément direct estdevenu 
indirect dans la dernière locution, et 
réciproquement. 

9. Incrustation empruntée, cet em- 



prunt, co plagiat s'incruste tant bien 
que mal dans le texte du plagiaire 
qui devient un ouvrage de marqueterie. 

10. C'est-à-dire je ne cite les autres 
que pour mieux exprimer ma propre 
pensée. Au liv. Ill, chap. x, l'auteur 
des Essais dit plus clairement : « Je 
foys dire aux aultres... ce que je ne 
puis si bien dire. » Il n'y a point con- 
tradiction chez l'auteur, qui ne veut 
jamais cacher ses emprunts et les faire 
propres. 

11. On appelle centon, une pièce 
composée tout entière de vers emprun- 
tés à un autour célèbre. Dans ce cas, 
il y a là moins un plagiat qu'un jeu 
d'esprit et d'appropriation. 

12. Capilupus. C'est ce que fit le 
Mantouan Lelio Capilupi (seizième siè- 
cle), traitant divers sujets il l'aide do 
vers ou fragments de vers tous tirés de 
Virgile. 

13. Juste Lipse, érudit flamand, cé- 
lèbre philologue, auteur, entre autres 
ouvrages, d'un traité de Politique, en 
6 livres (1580). Ce savant avait des 
droits à la reconnaissance de Montai- 
gne, avec lequel il entretint une cor- 
rcsp-^ndance suivie. 



niAPITRE XXV. U9 

inoptic'S, je n'ay pas délibéré de les cacher; non plus qu'un 
mien pourtraict chauve et grisonnant, oîi le peintre auvoit mis, 
non un visage parfaict, mais le mien. Car aussi ce sont icy mes 
humeurs et opinions; je les donne pour ce qui est en ma 
créance', non pour ce qui esta croire : je ne vise icy qu'à des- 
couvrir moy mesrae, qui seray par adventure aultre demain, 
si nouvel apprentissage me change. Je n'ay point l'auctorité 
d'estre creu, ny ne le désire, me sentant trop mal instruict 
pour instruire aultruy. 

Quelqu'un doncques, ayant veu l'article précèdent, me disoit 
chez moy, l'aultre jour, que je me debvois estre un petit* es- 
tendu sur le discours de l'institution des enfants'. Or, madame, 
si j'avoy quelque suffisance* en ce subject, je ne pourroy la 
mieulx employer que d'en faire un présent à ce petit homme 
qui vous menace de faire tantost une belle sortie de chez vous 
(vous estes trop généreuse pour commencer aultrement que 
par un masle) ; car ayant eu tant de part à la conduicte de 
vostre mariage, j'ay quelque droict et interest à la grandeur et 
prospérité de tout ce qui en viendra; oultre ce que l'ancienne 
possession que a'ous avez sur ma servitude * m'oblige assez à 
désirer honneur, bien et advantage à tout ce qui vous touche : 
mais à la vérité je n'y entends, sinon cela, que la plus grande 
difficulté et importante de l'humaine science semble estre en 
cet endroict, où il se traicte de la nourriture ' et institution des 
enfants. Tout ainsi qu'en l'agriculture, les façons qui vont 
avant le planter sont certaines et aysees, et le planter mesme; 
mais, depuis que ce qui est planté vient à prendre vie, à l'es- 
lever il y aune grande variété de façons, et difficulté : pareil- 
lement aux hommes, il y a peu d'industrie à les planter ; mais 
depuis qu'ils sont nayz, on se charge d'un soing divers", plein 
d'embesongnement et de crainte, à les dresser et nourrir. La 
montre de leurs inclinations est si tendre en ce bas aage et si 
obscure, les promesses si incertaines et faulses, qu'il est mal- 
aysé d'y establir aucun solide jugement. Veoyez Cimon, veoyez 
Themistocles, et mille aultres, combien ils se sont disconvenus 

1. Creancp. croyance, je les donne expérience. 



pour ce que j en crois. 

2. Un p^tit, un peu. 

3. Montaigne ne se pique pas de 
composition régulière. Il s'amuse trois 

E.;g03 sur ses u niaiseries » avant d'a- 
order son sujet. ' éducation 

4. Su/]^5ance, connaissance suffisante, , 7. Divers, plein de diversité. 



5. Servitude, ce mot semble indiquer 
un ancien lien de vasselage qui aurait 
attaché Montai^e à la comtesse de 
Foix. 

6. Nourriture, nourriture morale, 



loO 



ESSAIS DE MONTAIGNE. 



à eulx mesmes'. Les petits des onrs et des chiens montrent 
leui' inclination naturelle; mais les hommes, se jectants incon- 
tinent en des acconstomances, en des opinions, en des loix, se 
changent ou se desguisent facilement : si est il difficile de forcer 
les propensions naturelles. D'oii il advient que par faulte d'avoir 
bien choisi leur route, pour néant* se travaille on souvent, et 
employé Ion beaucoup d'aage, à dresser des enfants aux choses 
ausquelles ils ne peuvent prendre pied. Toutesfois, en cette 
difficulté, mon opinion est de les acheminer tousjours aux 
meilleures choses et plus proufitahles ; et qu'on se doibt peu 
appliquer à ces legieres divinations et prognostiques que nous 
prenons des mouvements de leur enfance : Platon, en sa 
Republique, me semble leur donner trop d'auctorité. 

Madame, c'est un grand ornement que la science, etunutiP 
de merveilleux service, notamment aux personnes eslevees en 
tel degré de fortune, comme vous estes. A la vérité, elle u'a 
pas son vray usage en mains viles et basses : elle est bien 
plus fiere de prester ses moyens à conduire une guerre, à com- 
mander un peuple, à practiquer l'amitié d'un prince ou d'une 
nation estrangiere, qu'à dresser un argument dialectique, ou 
à plaider un appel, ou ordonner une masse de pilules*. Ainsi, 
madame, parce que je croy que vous n'oublierez pas cette par- 
tie en l'institution des vostres", vous qui en avez savouré la 
doulceur, et qui estes d'une race lettrée * (car nous avons en- 
cores les escripts de ces anciens comtes de Foix, d'où monsieur 
le comte vostre mary et vous estes descendus, et François 
monsieur de Caudale, vostre oncle, en faiet naistre touts les 
jours d'aultres qui estendront la cognoissance de cette qualité 
de vostre famille à plusieurs siècles) ; je vous veulx dire là des- 
sus une seule fantasie que j'ay, contraire au commun usage: 
c'est tout ce que je puis conférer à vostre service en cela. 

La charge du gouverneur que vous luy donrez, du chois du- 
quel despend tout l'effect de son institution, elle a plusieurs 



1. Ils ne sont diseonveniis à eulx 
mêmes, c'esl-à-dirû qu'ils ont été diffé- 
rents de ce que leur première inclina- 
tion, soit au bien, soit au mal, pouvait 
faire supposer. 

2. Pour iiraiit, pour rien, en vain. 

3. Util {ustil}, (lu lalin iisitcllum, 
dérivé do usitarc, fréquentatif de nti. 

4. Montaigne ne fait-il pas une bien 
large concession aux idées do la no- 
blesse dans ce passage quelque peu 
dédaigneux ? Un Aristotc, un Cicéron, 



un Hippocrale, ont été plus utiles à 
l'humanité qu'ua César ou qu'ua Ma- 
chiavel. 

5. Des vostres, de vos enfants. 

6. Cette famille avait en eîTet des 
titres littéraires auxquels Montaigne 
fait ici allusion. Un comte de Foix fut 
un des troubadours les plus distingués 
du treizième siècle. Le Miroir de t'hc- 
bus, ouvrage de vénerie longtemps cé- 
lèbre, est l'œuvre d'un autre comte de 
Foix qui vécut au quatorzième siècle. 



CHAPITRE XXV. 



loi 



aulti'es grandes paities, mais je n'y touche point pour n'y soa- 
voir rien apporter qui vaille ; et de cet article sur lequel je me 
mesle de luy donner advis, il m'en croira autant qu'il y verra 
d'apparence*. 

A un enfant de maison, qui recherche les lettres, non pour 
le gaing (car une fin si abjecte est indigne de la grâce et faveur 
des Muses, et puis elle regarde et despend d'aultruy), ny tant 
pour les commoditez externes que pour les siennes propres, 
et pour s'en enrichir et parer au dedans, ayant plustost envie 
d'en réussir * habile homme qu'homme sçavant, je vouldrois 
aussi qu'on feust soingneux de lui choisir un conducteur qui 
eust plustost la teste bien faicte que bien pleine ; et qu'on y 



que la science; et qu'il se conduisist en sa cl^arge d'une nou- 



requist touts les deux i mais plus les mœurs et l'entendement 

. l'il 
velle manière. 

On ne cesse de criailler à nos aureilles, comme qui verseroit 
dans un entonnoir ; et nostre charge, ce n'est que redii'e ce 
qu'on nous a dict : je vouldrois qu'il corrigeast cette partie ; et 
que de belle arrivée', selon la portée de l'ame qu'il a en main, 
il commenceast à la mettre sur la4iia«4fe-*,- lui faisant gouster 
les choses, les choisir, et discerner ^■^élTê'mesme ; quelquesfois 
luy ouvrant chemin, quelquesfois le luy laissant ouvrir. Je ne 
veulx pas qu'il invente et parle seul; je veulx qu'il escoute 
son disciple parler à son tour. Socrates, et depuis Arcesilaus^, 
faisoient premièrement parler leurs disciples, et puis ils par- 
loient à eulx. Obest plerumque tis, qui discere volunt, auctoritas 
eonim qui docent^ . Il est bon qu'il le face trotter devant luy, 



1. C'est là <i la fantaisie », l'opinion 
nouvelle de Montaigne, contraire aa 
commun usage, la science d'un gou- 
verneur ne vient qu'en second lieu ; il 
en saura assez s'il a da jugement. 

2. Dans le sens du verbe italien 
riu.tcire ; au sens propre du mot réussir, 

'' sortir, devenir (evadere), réussir, en- 
core employé en ce sens au dix-sep- 
tième siècle. 

j 3. C'est-à-dire d'emblée, dès le début. 

/ 4. Montre, dnns la langue du sei- 

Izièmc siècle signifie revue d'un corps 

^ /de troupes. Mettra sur la montre, c'est 

y / faire passer à l'élève en revue et aussi 

j le laisser repasser ce qu'il sait. J.-J. 

1 Rousseau dans son Emile a beaucoup 

/ emprunté à Montaigne. C'est une des 

I idées sur lesaucls le philosophe de 

I Genève s'étend avec le plus de com- 



plaisance, laisser l'élève montrer ce 
dont il e«t capable, lui suggérer peu 
à peu, lui faire pour ainsi dire décou- 
vrir une foule de notions qu'il com- 
prendra d'autant mieux qu'on ne les 
lui donnera pas à emmagasiner sans 
discernement. 

5. Arcesilaus, Arcésilas. Diogène de 
Laërte, Vie des Philosophes, IV, 36. 
Arcésilaus (quatrième siècle avant 
J.-C), fondateur de la deuxième Aca- 
démie; cette école de scepticisme com- 
battait la doctrine des Stoïciens ; no 
pas le confondre avec Archelaus (cin- 
quième siècle avant J.-C), qui fut un 
des maîtres de Socrate. 

6. L'autorité de ceux qui cnseigneni 
nuit souvent à ceux qui veulent ap 
prendre (Cicéron. de Nat. deor., 1,5). 



U 



^ 



.152 



ESSAIS DE MONTAIGNE. 



pour juger de son train, et juger jusques à quel pùinct il se 
doibt ravaller* pour s'accommoder casa force. A faulte de cette 
proportion, nous gastons tout'; et de la sçavoir choisir et s'y 
conduire bien mesureement, c'est une des plus ardues beson- 
gnes que je sçache; et est l'effect d'une haulte ame et bien 
forte, sçavoir condescendre à ces allures puériles, et les guider. 
Je marche plus seur et plus ferme à mont qu'à val. 

Ceulx qui, comme nostre usage porte, entreprennent, d'une 
mesme leçon et pareille mesure de conduicte, régenter plu- 
sieurs esprits de si diverses mesures et formes; ce n'est pas 
merveille si en tout un peuple d'enfants ils en rencontrent à 
peine deux ou trois qui rapportent quelque juste fruict de leur 
discipline. Qu'il* ne luy demande pas seulement compte des 
mots de sa leçon, mais du sens et de la substance; et qu'il juge 
du proufit qu'il aura faict, non par le tesmoignage de sa mé- 
moire, mais de sa vie. Que ce qu'il viendra d'apprendre, il le 
luy face mettre en cent visages, et accommoder à autant de 
divers subjects, pour veoir s'il l'a encores bien prins et bien 
faict sien : prenant l'instruction de son progrez des paidago- 
gismes de Platon^. C'est tesmoignage de crudité* et indiges- 
tion, que de regorger la viande^ comme on l'a avallee : l'esto- 
mach n'a pas faict son opération, s'il n'a faict changer la façon 
et la forme à ce qu'on luy avoit donné à cuire. Nostre ame ne 
bransle qu'à crédit*, liée et contraincte à l'appétit" des fanta- 
sies d'aultruy, serve* et captivée soubs l'auctorité de leur 
leçon : on nous a tant assubjectis aux chordes, que nous n'avons 
plus de franches allures ; nostre vigueur et liberté est esteincte : 
numquam tiitelœ siix fiunt^. 

Je vois priveement'" à Pise un honneste homme, mais si 
aristotélicien que le plus gênerai de ses dogmes est : « Que la 
« touche et retrle de toutes imaginations " solides et de toute 



1. linvallcr, nbaissor. 

2. Que le gouverneur. 

3. C'est-à-dire juffeant de ses progrès 
>Vaprès la méthode pédagogique de So- 
crate dans les dialogues de Platon. On 
remarquera avec combien de bon sens, 
dans ce plan d'études, Montaigne veut 
donner le pas sur la mémoire au juge- 
ment, à l'intelligence : « Sçavoir par 
cœur n'est pas sçavoir, « dit-il ])lus 
loin, et encore : <i // ne dira pas tant 
sa li'çon conune il la fera » (même 
chap.). n demande avant tout, ce qui 
est capital, que l'enseignement soit ap- 
proprié à la portée d'esprit des écoliers. 



4. Crulile, signifie proprement élat 
des aliments non élaborés par l'estomac, 
et par suite malaise de l'estomac qui 
digère mal. 

t^. Ilrgorgfir lavianile onrendre gorge, 
c'est rendre la nourriture. 

6. A'c bransle t/n'à crédit, ne s'émeut 
que sur la foi daiitrui. 

7. Au gré. au désir. 

5. Serre, féminin de serf, esclave. 

9. Ils sont toujours en tutelle (Sé- 

NKOL'E, Epist. X.KXIIl). 

10. J'riceement, en particulier, pri- 
vatiin. 

11. Imaginations, inventions. 



CHAPITRE XXV, 



133 



« voi'ité, c'est la conformité à la docti'ine d'Aristote; que hors 
« de là, ce ne sont que chimères et inanité ; qu'il a tout veu 
« et tout dict. » 

Cette sienne proposition, pour avoir esté un peu trop large- 
ment et iniquement interprétée, le meit aultrefois et teint 
longtemps en grand accessoire* à l'inquisition à Rome. 

Qu'il luy face tout passer par l'estamine-, et ne loge rien en 
satestepar simple a uctorité et à crédit'. Les principes d'Aristote 
ne luy soient principes, non plus que ceulx des stoïciens ou 
épicuriens : qu'on lui propose cette diversité de jugements, il 
choisira, s'il peult; sinon, il en demeurera en doubte* : 

Che non men che saver, dubbiar m' aggratas : 

car s'il embrasse les opinions de Xenophon et de Platon par 
son propre discours, ce ne seront plus les leurs, ce seront les 
siennes : qui suyt un aultre, il ne suyt rien, il ne trouve rien, 
voire il ne cherche rien. Non sumus sub rege ; sibi quisque se 
vindicet^. Qu'il sçache qu'il sçait, au moins. 11 fault qu'il im- 
boive'' leurs humeurs, non qu'il apprenne leurs préceptes; et 
qu'il oublie hardiement, s'il veiilt, d'où il les tient, mais qu'il 
se les sçache approprier. La vérité et la raison sont communes 
à un chascun, et ne sont non plus à qui les a dictes première- 
ment, qu'à qui les dict aprez : ce n'est non plus selon Platon 
que selon moy, puis que luy et moy l'entendons et veoyons de 
mesme. Les abeilles'pillotent deçà delà les fleurs; mais elles en 
font aprez le miel, qui est tout leur; ce n'est plus thym, ny 
marjolaine : ainsi les pièces empruntées d'aultruy, il les trans- 
formera et confondra pour en taire un ouvrage tout sien, à 
sçavoir son jugement* : son institution, son travail et estude 
ne vise qu'à le former. Qu'il cele^ tout ce dequoy il a esté 



1. En grand acces<!oire, en prand 
accident, danger. Molière l'emploie en- 
core en ce sens : 

Et tout ce quelle a pu dans un toi acces- 

[soire 

Fut de me renfermer dans une gramle ar- 

[moire. 

{Ecole det femmes, a. IV, s. vi.) 

2. Estamine. élsmine. étofTe, tissu 
très peu serré de crin ou de laine qui 
sert a filtrer. 

3. A a'edit, comme un article de foi 
auquel on répond : credo, le maitre l'a 
dit ; formule scolastique qui prouve 
moins le respect de l'élève que sa pa- 
resse d'esprit. 



4. Mieux vaut douter que croire 
sans motifs de détermination ; on sait 
d'ailleurs que Montaigne, dont la for- 
mule était : Que sais-je ? s'accommode 
assez facilement du scepticisme. 

5. Aussi bien que savûir,douter m'est 
agréable (Dante, Enfer, chap. xi,v. 93). 

6. Nous ne sommes pas sous un roi, 
que chacun dispose librement de soi- 
même (SÉ.NÈouE, Epist. XXXIII). 

7. Ce verbe imboire est tombé en dé- 
suétude. U n'en est resté que le parti- 
cipe imbu, pénétré de. 

8. Cet ouvrage qu'il doit façonner, 
c'est son jugement. 

'.*. Celé, signifie non que l'élève 






.■^ 



•Ili-i- ESSAIS DE MONTAIGNE. 

secouru, et no pi'ùiluiso que ce qu'il en a faict. Les pilleurs, 
les emprunteurs, mettent en parade leurs bastiments, leurs 
achapts; non pas ce qu'ils tirent d'aultruy : vous ne veoyez pas 
les espices ^ d'un homme de parlement ; vous veoyez les alliances 
qu'il a gaignees, et honneurs à ses enfants : nul ne met en 
compte publicque sa recepte, chacun y met son acquest*. 

Le gaing de nostre estude, c'est en estre devenu meilleur et 
plus sage. C'est, disoit Epicharmus*, l'entendement qui veoid 
et qui oyt *■; c'est l'entendement qui approufite tout*, qui 
dispose tout, qui agit, qui domine et qui règne; toutes aultres 
choses sont aveugles, sourdes et sans ame. Certes, nous le ren- 
dons servile et couard*, pour ne luy laisser la liberté de rien 
faire de soy. 

Qui demanda jamais à son disciple ce qu'il luy semble de la 
rhétorique et de la grammaire, de telle ou telle sentence de 
Cicero? on nous les placqueen la mémoire toutes empennées'', 
comme des oracles, oîi les lettres et les syllabes sont de la sub- 
stance de la chose, Sçavoir par cœur n'est pas sçavoir; c'est 
tenir ce qu'on a donné en garde à sa mémoire. Ce qu'on sçait 
droictement, on en dispose, sans regarder au patron*, sans 
tourner les yeulx vers son livre. Fascheuse suffisance, qu'une 
suffisance pure livresque^! Je m'attends qu'elle serve d'orne- 
ment, non de fondement; suyvant l'âRvis de Platon, qui dict: 
« La fermeté, la foy, la sincérité, estre la vraye philosophie; 
les aultres sciences, et qui visent ailleurs, n'estre que fard. » 
Je vouldrois que le Paluël ou Pompée, ces beaux danseurs de 
mon temps, apprin^ent des caprioles*** à les voir seulement 



tlriil dissimuler c.o. qu'il a nppvis, mais 
qu'il ne IV'va (loiiit pai'ado d'une science 
d'emprunt ; ce qu'on réclame de lui, 
c'est le résultat. On no demande pas 
aux abeilles de quelles fleurs elles ont 
élaboré leur miel. 

1. l'Jspices, épices, a d'abord désigné 
les denrées eu nature envoyées aux 
juges comme honoraires ; le sens s'est 
étendu aux émoluments eu argent. 

2. Acqtiest, terme do jurisprudence, 
chose acquise par donation ou testa- 
ment. On appelle acquêts des biens ac- 
quis pendant le mariage et qui tom- 
bent dans la communauté., par opposi- 
tion aux biens pfop)'(;s, appartenant 
exclusivement à chaque conjoint. 

3. Epicharmus. Dans les Stromates, 
do saint Clément d'Alexandrie, liv. I, 
chap. II, et dans le traité do Plutarque: 



De l'aJrfusff rfi's animaux, 3. Poète et 
pliilosopho pythagoricien (cinquième 
siècle avant J.-C). 

4. Oyt, du verbe ouïr, entendre. 

5. Remarquer approfiter (poiir pro- 
fiter), employé activement... 

6. Couard, lAclie. 

7. Empennées, c'est à-dire avec leurs 
plumes, sans préparation ni explica- 
tion. ^'J ';' 

8. Nous avons déjà vu ce mol dans 
le sens de modèle. 

9. Une science purement, exclusive- 
ment tirée des livres. Si cet adjectif 
est, comme nous le croyons, forgé par 
Montaigne, c'est un lieureux barba- 
risme qui résume d'un mot et avec 
clarté toute sa pensée. 

10. Caprioles, cabrioles, bonds, sauts 
(du mot latin capra, chèvre). 



f 



XnAxAé 



-CHAPITRE XXV 



Ido 



faire, sans nous bouger de nos places ; comme ceulx cy veulent 
instruire nostre entendement, sans l'esbranler : ou qu'on nous 
apprinst à manier un cheval, ou une piaque, ou un luth, ou la 
voix, sans nous y exercer; comme ceulx cy nous veulent ap' 
prendre à bien juger et à bien parler, sans nous exercer à 
parler ny à juger. Or, à cet apprentissage, tout ce qui se pre- 
sente à nos yeulx sert de livre suffisant : la malice d'un page, 
la sottise d'un valet, un propos de table, ce sont autant de 
nouvelles matières*. 

A cette cause, le commerce dos hommes y est merveilleuse- 
ment propre, et la visite des païs estrangiers : non pour en 
rapporter seulement, à la mode de nostre noblesse françoise, 
combien de pas a ^anta Rotonda^Y^n, comme d'aultres, 
combien le visage de Néron, de quelque vieille ruine de là, est 
plus long ou plus large que celuy de quelque pareille médaille ; 
mais pour en rapporter principalement les humeurs de ceg 
nations et leurs façons, et pour frotter et limer nostre cervelle 
contre celle d'aultruy. Je vouldrois qu'on commenceast à le 
promener dez sa tendre enfance ; et premièrement, pour faire 
d'une pierre deux coups, par les nations voisines où le langage 
est plus esloingné du nostre, et auquel, si vous ne la formez 
de bonne heure, la langue ne se peult plier'. 

Aussi bien est ce une opinion receue d'un chascun, que ce 
n'est pas raison de nourrir un enfant au giron de ses parents : 
cette amour naturelle les attendrit trop et relasche, v oire les ^^ 
plus sages; ils ne sont capables ny de chastier ses faultes, ni 
de le veoir nourry grossièrement comme il fault et hazardeuse- 
ment; ils ne le sçauroient souffrir revenir suant et pouldreux 
de son exercice, boire chauld, boire froid, ny le veoir sur un 
cheval rebours*, ni contre un rude tireur le flopet au poing, 
ou la première harquebuse. Car il n'y a remède: qui en veult 
faire un homme de bien, sans doubte il ne le fault espargner 
en cette jeunesse; et fault souvent chocquer les règles de la 
médecine : 



-^t^ 



v^M^ 






1. C'est l'enseignement des choses et 
des faits de la vie commane. 

2. C'est l'ancien Panthéon qu'Agrip- 
pa fit bâtir sous le règne d'Auguste. 

3. On ne peut s'empêcher d'admirer 
la sagesse de Montaigne, qui bat en 
brèche, dès le seizième siècle, comme 
Rabelais (Pantagruel, II, via), la 
vieille routine scolastique. Ennemi de 
l'abus dea livres, partisan des leçons 



que donnent le monde et l'expérience, 
il réclame déjà les réformes que notre 
âge poursuit et voit s'accomplir. 

4. Montaigne avait écrit dans l'édit. 
de 1588 : « Ny la voir hasarder tantôt 
sur un cheval, » ce qui explique le 
tour un peu obscur préféré par l'au- 
teur. Bebows, est un cheval vicieux, 
qui recule ou qui rue. Bebours, subst., 
sign. proprement le contre-poil. 



i lir, 



ESSAIS DE MONTAIGNE. 



Vitamque siib dio, et trepulis agat 
In rébus 1. 



Ce n'est pas assez de luy roidir l'ame; il luy fault aussi roidir 
les muscles : feUe est trop pressée, si elle n'est secondée-, et a 
trop à faire de, seule, fournir à deux offices. Je sçais combien 
ahanne^ la mienne en compaignie d'un corps si tendre, si sen- 
sible, qui se laisse si fort aller sur elle ; et apperceois souvent, 
en ma leçon ' qu'en leurs escripts mes maistres font valoir, 
pour magnanimité et force de courage, des exemples qui tien- 
nent volontiers plus de l'espessissure de la peau et dureté 
des os. 

J'ay veu des hommes, des femmes et des enfants ainsi nayz, 
qu'une bastonnade leur est moins qu'à moy une chiquenaude ; 
qui ne remuent ny langue ny sourcil aux coups qu'on leur 
donne : quand les athlètes contrefont les philosophes en pa- 
tience, c'est plustost vigueur de nerfs que de cœur. Or, l'ac- 
coustumance à porter le travail est accoutumance à porter la 
douleur : lalor caUam obducit dolori''. Il le faut rompre à 
la peine et aspreté des exercices, pour le dresser à la peine et 
aspreté de la dislocation, de la cholique, du cautère, et de la 
geaule * aussi et de la torture ; car de ces dernières icy, encores 
peult il estre en prinse*^, qui regardent les bons, selon le 
temps'', comme les meschants: nous en sommes à l'espreuve; 
quiconque combat les loix, menace les plus gents de bien d'es- 
courgees * et de la chorde. 

Et puis, l'auctorité du gouverneur, qui doibt estre souveraine 
sur luy, s'interrompt et s'empesche par la présence des parents : 
joinct que ce respect que la famille luy porte, la cognoissance 
des moyens et grandeurs de sa maison, ce ne sont pas, à mon 
opinion, legieres incommoditez en cet aage. 

En cette eschole du commerce des hommes, j'ay souvent re- 
marqué ce vice, qu'au lieu de prendre cognoissance d'aultruy, 



1. Qu'il passe sa vie à la belle étoile 
et aa milieu des alarmes (Horace, III, 
II, 5). 

2. Vieux mot (anhelare), haleter, se 
fatiguer. Ahan, elFort pénible, ono- 
matopée expressive. 

3. Chez mes philosophes qui me font 
la leçon, ou simplement, vu mes lectures. 

4. Le travail endurcit à la douleur 
(CicÉRON, Tusculanes, II, 15). 

5. Geaule, prison, le mot a vieilli, 



mais geôlier, parde-prjson, est encore 
usité. 

G. Etre en prinse, aux prises, avoir 
à redouter. 

7. Il ne faut pas oublier que Mon- 
taigne éciit au milieu des guerres ci- 
viles et que, sous préte.\le de religion, 
on fait sabir des traitements indignes à 
bien des innocents. 

S. Escourgees désigne un fouet de 
lanières de cuir ou les coups donnés 
avec ce fouet. 



CHAPITRE XXV 



ioT 



nous ne travaillons qu'à la donner de nous, et sommes plus en 
peine de débiter nostre marchandise, que d'en acquérir de 
nouvelle : le silence et la modestie sont qualitez trescommodes 
à la conversation. On dressera cet enfant à esfre espargnant et 
mesnagier de sa suffisance, quand il l'aura acquise: à ne se 
formaliser point des sottises et fables qui se diront en sa pré- 
sence : car c'est une incivile importunité de chocquer tout ce 
qui n'est pas de nostre appétit*. Qu'il se contente de se corriger 
soy mesme, et ne semble pas reprocher à aultruy tout ce qu'il 
refuse à faire, ny contraster aux mœurs publicques : Licet sa- 
•pere sine pompa, sine invklia-. Fuye' ces images regenteuses* 
et inciviles, et cette puérile ambition de vouloir paroistre plus 
fin, pour estre aultre; et. comme si ce feust marchandise ma- 
laysee que reprehensions et nouvelletez ^, vouloir tirer de là 
nom de quelque peculiere^ valeur. Comme il n'affiert" qu'aux 
grands poètes d'user des licences de l'art, aussi n'est il suppor- 
table qu'aux grandes âmes et illustres de se privilégier au 
dessus de la coustume. Si quid Sacrâtes aut Aristippus contra 
morem et consuetudinem fecerunt, idem sihi ne arbitretur lieerc : 
magnis enim ilU et diiinis bonis hanc licentiam assequebantiir^ . 
On luy apprendra de n'entrer en discours et contestation, que 
là où il verra un champion digne de sa luicte* ; et, là mesmo, 
à n'employer pas touts les tours qui luy peuvent servir, mais 
ceulx là seulement qui luy peuvent le [dus servir. Qu'on le 
rende délicat au chois et triage de ses raisons, et aymant la 
pertinence'", et par conséquent la briefveté. Qu'on l'instruise 
sur tout à se rendre et à quitter" les armes à la vérité tout 
aussitost qu'il l'appercevra, soit qu'elle naisse ez mains de son 
adversaire, soit qu'elle naisse en luy mesme par quelque rad- 
visement'- : car il ne sera pas mis en chaise'^ pour dire un 



1. Déjà vu en ce sens, de notre gré, 
de notre troùt. 

2. On peut êtresase Fans é'iat, sans 
orgueil (SÉNÈQiE, Epist. cm). 

3. Qu'il itiiei fiigiat). 

4. Qui sentent le régent, l'homme 
qui yeut régenter. 

5. Xoinelletez, changement de 
mœurs, de coutumes. 

0. Peculierc [peculiaris], particu- 
lière. 

7. Il naffiprt, il n'appartient, du 
verbe afférip dont il ne reste que le 
part, présent devenu adjectif, afférent. 

8. Si Socrate ou Aristippe n'ont pas 
toujours respecté les mœurs et les 



coutumes d3 lear pays, ne croyez pas 
que vous ayez le lirjit de les imiter; 
un mérite transcendant et presque di- 
vin autorisait cette liberté (Cicéros, 
dei Decoirs, I, 41). 

9. Digne de sa luicte, lutte, c'est-à- 
dire de lutter contre lui. 

10. Pertinence, appropriation des 
arguments et des termes à la question. 

11. Quitter, céder, rendre les armes, 
se reconnaître vaincu. 

12. C'est-à-dire alors qu'il se sera 
ra'i.ié pour reconnaître son erreur. 

13. Chaise, même mot que chaire 
(cathedra', avec lequel la prononciation 
l'a confondu. 



4b8 ESSAIS DK MONTAIGXn:. 

rooUe prescript; il n'est engagé à aulcune cause, que paire 
qu'il l'appreuve; ny ne sera du mestier où se vend à purs 
deniers comptants la liberté de se pouvoir repentir et reco- 
gnoistre : neque, lit omnia, quœ iwaescriipta et imperata sint, 
defendat, necessitate ulla cogitur * . 

Si son gouverneur tient de mon humeur, il luy formera la 
volonté à estre tresloyal serviteur de son prince, tresatfectionné 
et trescourageux ; mais il luy refroidira l'envie de s'y attacher 
aultrement que par un debvoir publicque. Oultre plusieurs 
aultres inconvénients qui blecent nostre liberté par ces obliga- 
tions particulières, le jugement d'un homme gagé et achepté, 
ou il est moins entier et moins libre, ou il - est taché * et 
d'imprudence et d'ingratitude. Un pur courtisan ne peult avoir 
ny loy ny volonté de dire et penser que favorablement d'un 
maislre qui, parmi tant de milliers d'aultres subjects, l'a choisi 
pour le nourrir et eslever de sa main ; cette faveur et utilité 
corrompent, non sans quelque raison, sa franchise, et l'es- 
blouïssent : pourtant veoid on coustumierement le langage 
de ces gents là divers à tout aultre langage en un estât, et de 
peu de foy en telle matière*. 

Que sa conscience et sa vertu reluisent en son parler, et 
n'ayent que la raison pour conduicte. Qu'on luy face entendre 
que de confesser la faulte qu'il descouvrira en son propre dis- 
cours, encores qu'elle ne soit apperceue que par luy, c'est un 
effect de jugement et de sincérité, qui sont les principales par- 
ties qu'il cherche; que l'opiniastrer et contester sont qualitez 
communes, plus apparentes aux plus basses âmes; que se 
r'adviser et se corriger, abandonner un mauvais party sur le 
cours de son ardeur, ce sont qualitez rares, fortes et philoso- 
phiques*. On l'advertira, estant en compaignic, d'avoir les 

1. Nulle néeessilo ne l'oblifre à dé- ' passage; mais on comprend qu'il fût 
fendre tout ce qu'un voudrait impc- peu propre, par son caractère indépen- 
rieusement lui prescrire ^CicÉRON, Aca- I danl et dénué d'ambition, au métier 
démiques, II, 3). I d'homme de cour. Il n'a pas tenu à 

2. Cet emploi répété du pronom a ' augmenter le nombre dû ces oourti- 
cessé d'être régulier, mais il donne de 



i 



la clarté à la phrase 

3. Taché, entaché. 

4. C'est-à-dire que le langage du 
courtisan, même dans son pays, est 
comme une langue étrangère qui ne 
mérite pas grande créance en tout 
co qui concerne la cour et le prince 



Peuple caméléon, peuple singe du maître. 
(La Font., les Obsèques de la lionne, 
YJII, XIV.) 
5. Montaigne revient ici, et parfois 
dans les mêmes termes, sur le dévelop- 
pement de la page pré^^édente : qu'il 
faut savoir se rendre et quitter les 



Montaigne a fait quelques rares appa- armes à la vérité, mais, avec Montai- 
ritions à la cour de France, et reçu gne, il faut ne pas se montrer exigeant 
deux fois, en son château, le roi de I pourla composition; il faut se résigner 



CHAPIT'IE XXV. lij'J 

yeulx par tout; car je treuve que les premiers sièges sont com- 
muneement saisis par les hommes moins capables, et que les 
grandeurs de fortune ne se treuvent gueres meslees à la suffi- 
sance : j'ai veu, cependant* qu'on s'entretenoit au hault bout 
d'une table de la beauté d'une tapisserie ou du goust de la 
malvoisie^, se perdre beaucoup de beaux traicts à l'autre bout. 
Il sondera la portée d'un cbascun : un bouvier, un masson, un 
passant, il fault tout mettre en besongne, et emprunter chascun 
selon sa marchandise, car tout sert en mesnage ; la sottise 
mesme et foiblesse d'aultruy luy sera instruction : à contre- 
rooller' les grâces et farons d'un chascun, il s'engendrera 
envie des bonnes, et mespris des mauvaises. 

Qu'on luy mette en fantasie une honneste curiosité de s'en- 
quérir de toutes choses* : tout ce qu'il y aura de singulier au- 
tour de luy, il le verra ; un bastiment, une fontaine, un homme, 
le lieu d'une bataille ancienne, le passage de César ou de 
Charlemagne ; 

Quae telliis sit lenta gelu, qiiae putris ab fpstn; 
Ventus ia Italiam quis bene vêla ferat^; 

il s'enquerra des mœurs, des moyens* et des alliances de ce 
prince, et de celuy là : ce sont choses tresplaisantes à appren- 
dre, et tresutiles à sçavoir. 

En cette practique des hommes, j'entends y comprendre, et 
principalement, ceux qui ne vivent qu'en la mémoire des 
livres : il practiquera, par le moyen des histoires, ces grandes 
âmes des meilleurs siècles. C'est un vain estude^, qui veult; 
mais -qui veult aussi, c'est un estude de fruict inestimable, et 
le seul estude, comme dict Platon*, que les Lacedemoniens 



à revenir sur ses pas, s'égarer par d'a- 
gréables sentiers, sauf à se retrouver a. 
la ÛQ. 

1. Cependant, pendant que. 

2. Vin gréa qui a pris son nom de 
Napoli di MaUasia, en Péloponè?e 
(Nauplie). On récolte encore le vin dit 
de Malvoisie au mont Ida, dans l'ile 
de Candie, et à Ténériffe. 

3. Contrerooller dont nous avons fait 
contrôler, par contraction. 

4. Ce conseil serait encore mieux à 
sa place dans le passage précédent. 
Tout ce qui se présente à nos yeux 
sert de livre sufùsant : la malice d'un 
page, la sottise d'un valet, un propos 
de table, etc.; acceptons le désordre 
des développements, admirons cette 



méthode à laquelle Jean-Jacques Rous- 
seau fera de nombreux emprunts dans 
son Emile, et qui consiste à tourner 
tout en instruction, en matière d'ob- 
servations, à faire naître même les 
occasions d'exercer le jugement et les 
facultés de l'élève. 

5. Quelle contrée est engourdie par 
le froid, quelle autre brûlée par le 
soleil; quel vent propice pousse les 
vaisseaux vers l'Italie (Properce, IV, 
III, 39,. 

6. Moyens, ressources, puissance, 
opes. 

7. Estude, conformément à l'étymo- 
logie IsLline {stitdiiim) est toujours mas- 
culin en ce sens, au seizième siècle. 

8. Hippias major, chap. iv. 



ICO nSSAlS DE MONTAIGNE. 

eussent réservé à leur part. Quel proufit ne fora il, en cette 
part là, à la lecture des Vies de nostre Plutarque? Mais que 
mon guide * se souvienne où vise sa charge ; et qu'il n'imprime 
pas tant à son disciple la date de la ruyne de Carthage, que 
les mœurs de Hannibal et de Scipion ; ny tant oîi mourut Mur- 
cellns, que pourquoy il feut indigne de son debvoir qu'il 
mourust là-. Qu'il ne luy apprenne pas tant les histoires qu'à 
en juger. C'est à mon gré, entre toutes, la matière à laquelle 
nos esprits s'appliquent de plus diverse mesure^ : j'ai leu en 
Tite Live cent choses que tel n'y a pas leu ; Plutarque y en a 
leu cent, oultre ce que j'y ay sceu lire, et à l'adventure oultro 
ce que l'aucteur y avoit mis : à d'aulcuns, c'est un pur estudc 
grammairien ; à d'aultres, l'anatomie de la philosophie, par 
laquelle les plus abstruses parties de nostre nature se pénè- 
trent. Il y a dans Plutarque beaucoup de discours estendus, 
tresdignes d'estre sceus ; car, à mon gré, c'est le maistre ouvrier 
de telle besongne ; mais il y en a mille qu'il n'a que touchez 
simplement ; il guigne * seulement du doigt par où nous irons, 
s'il nousplaist; et se contente quelquefois de ne donner qu'une 
attaincte dans le plus vif d'un propos. 11 les fault arracher de 
là, et mettre en place marchande" : comme ce sien mot, « Que 
les habitants d'Asie servoient à un seul, pour ne sçavoir pro- 
noncer une seule syllabe, qui est, Non, » donna peult estre la 
matière et l'occasion à La Boëtie de sa Servitude volontaire*. 



1. C'csl-à-dire le gouverneur. 

2. Marccllus. victime d'une impru- 
dence, fut tué dans une embuscade près 
de Venouse (Tite-Live, XXV, 2S). 

3. C'est-à-dire que chaque esprit, 
suivant «a portée, sa mémoire, s'ap- 
plique plus ou moins utilement à cette 
lecture. 

4. Guigner, guetter de l'œil, ici dé- 
signer du doigt. 

5. Mettre en place marchande, bien 
en vue, dans un endroit bien acha- 
landé. Montaigne veut dire qu'il y a 
dans Plutarque, des discours, des 
mots M qui semblent ne porter pas 
cela, » pleins de sens, qui donnent 
beaucoup à réfléchir, et méritent d'être 
tirés de l'endroit où ils risquent de 
passer inaperçus, pour être mis en relief 
et en lumière. 

6. Servitude volontaire ou contr'un. 
Ce titre si expressif dans sa menaçante 
concision, est l'œuvre de La Boëtie, né 
à Sarlat (1530-1563). Montmorency, 



« ce grand rabroueur de personnes, » 
comme l'appelle Brantôme, venait 
d'arriver à Bordeaux pour pai-iâer un 
soulèvement contre les culleclours 
d'impôts sur le sel et venger l'autorité 
royale outragée en leurs personnes. 
Le gibet, la roue, la hache, le feu 
avaient décimé, terrifié la malheureuse 
cité, les habitans avaient dû délfrrer de 
leurs ongles le corps d'un officier de la 
gabelle, victime de la révolte, et s'age- 
nouiller, en demandant merci, devant 
l'hôtel de l'impitoyable duc. C'est à ce 
moment que La Boëtie, le brillant éco- 
lier de la ville ensanglantée, saisit la 
plume, les oreilles encore remplies du 
cri des victimes, le cœur soulevé de 
colère et de dégoût contre ce féroce 
abus de la force et de la ven<reanco. 
Il nous semble plus vraisemblable de 
voir dans cet éloquent pamphlet le 
bouillonnement de colère d'une jeune 
àme indignée, plutôt qu'une froide 
réminiscence classique d'un passage de 
Plutarque. 



CHAPITRE XXV. 161 

Cela mesme de luy' veoir trier une legiere action, en la vie 
d'un homme, ou un mot, qui semble ne porter pas cela, c'est 
un discours. C'est dommage que les gents d'entendement 
ayment tant la briefveté : sans doubte leur réputation en vault 
mieulx ; mais nous en valons moins. Plutarque ayme mieulx 
que nous le vantions de son jugement, que de son sçavoir; il 
ayme mieulx nous laisser désir de soy, que satiété : il sçavoit 
qu'ez choses bonnes mesme on peult trop dire; et que Alexan- 
diidas reprocha justement à celuy qui tenoit aux Ephores des 
bons propos, mais trop longs : « estrangier, tu dis ce qu'il 
fault aultrement qu'il ne fault-. » Ceulx qui ont le corps 
graile^, le grossissent d'embourrures * ; ceulx qui ont la ma- 
tière exile*, l'enflent de paroles. 

Il se tire une merveilleuse clarté, pour le jugement humain, 
de la fréquentation du monde : nous sommes touts contraincts* 
et amoncelez en nous, et avons la veue raccourcie à la longueur 
de nostre nez. On demandoit à Socrates d'où il estoit : il ne 
respondit pas, d'Athènes; mais, du monde'; lui qui avoit 
l'imagination plus pleine et plus estendue, embrassoit l'univers 
comme sa ville, jectoit ses cognoissances, sa société et ses 
afTeclions à tout le genre humain; non pas comme nous, qui 
ne regardons que soubs nous * . Quand les vignes gèlent en mon 
village, mon presbtre en argumente l'ire de Dieu' sur la race 
humaine, et juge que la pépie '"en tienne desjà les Cannibales. 
A veoii' nos guerres civiles, qui ne crie que cette machine se 
bouleverse, et que le jour du jugement nous prend au collet? 
sans s'adviser que plusieurs pires choses se sont veues, et que 
les dix mille parts du monde ne laissent pas degaller'^ le bon 
temps ce pendant : moy, selon leur licence et impunité, admire 
de les veoir si doulces et molles. A qui il gresle sur la teste, 
tout l'hemisphere semble estre en tempeste et orage; et disoit 



1. Luy, désigne Plutarque. 

2. Apophtheymes des Lacédémoniens, 
Alexandridas, II. 

.3. Grùle. 

4. Embourrurcs, c'est-à-dire se ser- 
vant de vêtements rembourrés pour 
dissimuler leur maigreur. 

5. Exile (exilis), menu, maigre. 

6. Contrainct (contractus), resserré. 

7. Gicéron, Tiisciilanes , V, 37, et 
Plutarque, de l'Exil, IV. 

8. L'édition de 15SS porte « qu'à nos 
ds i> , leçon que lauteur a effacée dans 



9. C"opt-à-dire en lire la preuve de la 
colère de Dieu. 

10. La pépie, maladie consistant en 
une pellicule qui vient sur la langue 
des animaux et les empêche de boire. 
Montaigne dit donc plaisamment que 
les sauvages eux-mêmes en cessent de 
boire. 

1 1 . Galler le bon temps, c'est en ce 
sens de se réjouir, que Villon a dit : 

Je plains le temps de ma jeunesse 
Aiuiuel ay plus qu'en autre temps gale. 
Noire mot gala fréjouissance), vient 



'exemplaire corrigé de sa main. ' sans doute de ce verbe. 



162 



ESSAIS DE MONTAIGNE. 



le Siivûïard, que « Si ce sot de roy de France eust sceu liien 
conduire sa fortune, il estoit homme pour devenir maistro 
d'hostcl de son duc : » son imagination ne concevoit aultre 
plus eslevee grandeur que celle de son maistre^. Nous sommes 
insensiblement touts en cette erreur : erreur de grande suitte 
et préjudice. Mais qui se présente comme dans un tableau 
cette granile image de nostre mère nature en son entière ma- 
jesté; qui lit en son visage une si générale et constante variété; 
qui se remarque là dedans, et non soy, mais tout un royaume, 
comme un traict d'une poincte tresdelicate, celuy là seul estime 
les choses selon leur juste grandeur*. 

Ce grand monde, que les uns multiplient encores comme 
espèces soubs un genre*, c'est le mirouer oii il nous fault re- 
garder, pour nous cognoistre de bon biais. Somme *, je veulx 
que ce soit le livre de mon escholier. Tant d'humeurs, de sec- 
tes, de jugements, d'opinions, de loix et de coustumes, nous 
apprennent à juger sainement des nostres, et apprennent 
nostre jugement à recognoistre son imperfection et sa natu- 
relle fûi])lesse ; qui n'est pas un legier apprentissage : tant de 
remuements d'estat et changements de fortune publicque nous 
instruisent à ne faire pas grand miracle de la nostre : tant do 
noms, tant de victoires et conquestes ensepvelies soubs l'ou- 
bliance, rendent ridicule l'espérance d'éterniser nostre nom 
par la prinse de dix argoulets et d'un pouiller^ qui n'est co- 
gneu que de sa cheute : l'orgueil et la fierté de tant de pompes 
estrangieres, la majesté si enflée de tant de courts et de gran- 
deurs, nous" fermit et asseure la veue à soustenir l'esclat des 



1. La victoire do S.iint-QuenUn roni- 
portée par le duc de Savoie Emmanuel- 
Philibert, le traité de Caleau-Cambrésis, 
qui lui permit de transporter de Cham- 
béry à Turin le siège de son gouver- 
nement et de faire acte de souverain, 
ce retour de fortune favorable aux am- 
bitions de la maison de Savoie pou- 
vaient tourner la tète au h Savoyard » 
et lui sugfcérer ce mol plaisant. 

2. Pascal qui a beaucoup lu Mon- 
taigne et lui emprunte ses armes pour 
combattre l'oi-guoil de la raison hu- 
maine, s'est évidemment rappelé ce 
passage : <i Que l'homme contemple 
donc, la nature entière dans sa haute et 

pleine majesté Que la terre lui 

paraisse comme un point au prix du 
vaste tour que cet astre décrit ; et qu'il 
s'étonne de ce que co vaste tour lui- 
même n'est qu'un point très délicat à 



l'égard de celui que les astres qui 
roulent dans icrirmament embrassent.» 
(Pi^jiséfii, art. I".) 

3. Comme espèces soubs vn genre. 
Montaigne fait entendre parla que ce 
grand monde n'est lui-même qu'une 
parcelle d'un ensemble plus considé- 
rable, et comme la planète d'un groui>e 
qui fait lui-même partie d'un système 
plus important. — L'espèce est com- 
prise ihins le genre. 

4. Somme. Nous disons en somme, 
ou somme toute, iitsiimma. 

5. De dix chétifs soldats et d'un 
poulailler. L'aryoïilet [arcuMiis) élail 
un arquebusier a cheval, soldat subal- 
terne on comparaison des autres cava- 
liers, d'où le mot argoulet employé 
pour dé'^igner un homme de néant. 
(MÉ.NAGE, Dict. étymoL) 

6. Fermit, affermit (firmare). 



CHAPITR!^ XXV 



103 



nostres, sans ciller Mes yeulx: tant de niilliasses* d'hùmmes 
enterrez avant nous, nous encouragent à ne craindre d'aller 
trouver si bonne compaignie en l'aultre monde; ainsi du reste. 

Nostre vie, disoit Pythagoras ^, retire* à la grande et po- 
puleuse assemblée des jeux olympiques : les uns s'y exercent 
le corps, pour en acquérir la gloire des jeux; d'aultres y por- 
tent des marchandises à vendre, pour le gaing : il en est, et 
qui ne sont pas les pires, lesquels n'y cherchent aultre fruict 
que de regarder comment et pourquoi chasque chose se faict, 
et estre spectateurs de la vie des aultres hommes, pour en 
juger, et régler la leur^. 

Aux exemples se pourront proprement assortir touts les plus 
proufitables discours de la philosophie, à laquelle se doibvent 
toucher'' les actions humaines comme à leur règle, Oa luy 
dira, 

Qiiid fas optare, quiJ asper 
Utile nummiis habet; patriai carisqiie propinquis 
Quantum elargiri deceat:quem te Ueus esse 
Jussit, et humana qua parte locatus es in re; 
Quid sumus, aut quidnamvicturi gignimur''... 

que c'est que sçavoir et ignorer, qui doibt estre le but de l'os- 
tude ; que c'est que vaillance, tempérance, et justice; ce qu'il 
y a à dire entre l'ambition et l'avarice, la servitude et la sub- 
jection, la licence et la liberté ; à quelles marques on cognoist 
le vray et solide contentement; jusques où il fault cramdre la 
mort, la douleur et la honte ; 

Et quo quemque modo fugialque feratque laboremS; 



1. Ciller. Remuer les cils. On dit 
encore desiillcr, ouvrir les yeux ; on ne 
dit plus siller pour les fermer. 

2. Millias^cs, proprement millions. 
Ici nombre indéterminé, incalculable. 

3. Cicéron, TiiscuL, V. m. J.-J. Rous- 
seau au livre IV de son Emilr a presque 
transcrit ce passage d'après les Essais. 

A. Retire à. Dans le sens de res- 
semble à. 

5. Montaigne est du nou'bre de ces 
spectateurs de la comédie humaine 
« qui ne sont pas les pires. » 

Ô. 5e doibvent toucher... « Ces pro- 
fitables discours de la philosophie, » 
ces préceptes moraux, sont \a. pierre de 
touche des actions humaines. Et à leur 
tour on peut dire que les actions, la 
conduite, éprouvent la vraie valeur des 
préceptes; il faut que l'homme et le 
philosophe, pour emprunter un terme 



de Montaigne soient» consubstanliels,» 
ne fassent qu'un, ne se démentent pas 
l'un l'autre. Quand Montaigne, maire 
de Bordeaux, s'enfuyait à Libourne 
parce que la peste sévissait à Bordeaux, 
il avait oublié les enseignements de 
Plutarque et de Sénéque, ces discours 
" qui apprendront à savoir bien mourir 
et bien vivre. » 

7. Ce qu'on peut désirer; à quoi doit 
servir l'argent dur à gagner; ce que 
nous devons à la patrie, à nos chers 
parents, ce que Dieu a voulu que nous 
fussions sur la terre, quel rang il nous a 
assigné dans le monde, ce que nous 
sommes et dans quel dessein il nous a 
donné l'être (Perse, III, 69). 

8. Et de quelle façon nous devons 
éviter ou supporter nos peines (Vir- 
gile, Enéide, II, 459j. 



lf)4 



ESSAIS DR MONTAIGNE. 



quels ressorts nous meuvent, et le moyen de tant do divers 
bransles * en nous : car il me semble que les premiers discours 
dequoy on luy doibt abruver * l'entendement, ce doibvent estre 
ceiilx qui règlent ses mœurs et son sens; qui luy apprendront 
à se cognoistre, et à sçavoir bien mourir et bien vivre. Entre 
les arts libéraux, commenceons par l'art qui nous faict libres : 
elles ^ servent toutes voirement* en quelque manière à l'in- 
struction de nostre vie et à son usage, comme toutes aultres 
cboses y servent en quelque manière aussi ; mais choisissons 
celle qui y sert directement et professoirement^. Si nous sça- 
vions restreindre les appartenances de nostre vie * à leurs 
justes et naturels limites, nous trouverions que la meilleure 
part des sciences qui sont en usage est hors de nostre usage ; 
et en celles mesmes qui le sont, qu'il y a des estendues et 
enfonceures'' tresinutiles que nous ferions mieulx de laisser 
là ; et, suyvant l'institution de Socrates*, borner le cours de 
nostre cstude en icelles où fault l'utilité : 

Sapere aude, 
Incipe: vivendi recte qui prorosjat lioram, 
Rusticus exspectat dura defluiit ainnis; at ille 
Labitur et labetur in omne volubilis aevum»; 

C'est une grande simplesse*** d'apprendre à nos enfants, 

Qiiid moveant Pi?res, animosaquc si^na Leonis, 
Lotus et Hesperia quid Capricornus aqua"; 

la science des astres et le mouvement de la huictiesme sphère, 
avant que les leurs propres : 



1. Le moyen de tant de diccrs 
bransles. L'explii^ation de tant d'agi- 
talions, de mouvements en sens divers. 

2. Ahriiver, abreuver, Montaifrne 
emploie pins haut dans le mênie sens 
le verbe iinboirc. 

3. iMonlaijçne fait art du féminin 
confonnénienl ii l'étymolosio (trs. Ce 
qui ne l'empêche de dire « les arts iibi;- 
raiix » pai'co que les adjectifs qui, on 
latin, n'avaient qu'une forme poui- le 
masculin et le féminin, n'en eurent 
également qu'une en français. Lettres 
royaux, r/rand mère Iregalis. grandis), 
sont des vestiges de cette ancienne règle. 

4. Voiri'mcnt, vraiment, vera mente. 
selon lu formation régulière d'un grand 
nombre d'adverbes. 

5. Professoirement. Professionnelle- 
ment. 



6. Appnrtejinnces de nostre vie : 
les fondions, l'emploi {rjiiod pertinet 
ad). Ce sont à proprement parler les 
dépendances d'un sujet, d'un objet. 

7. Enfonceures. Enfoncements, pro- 
fondeurs. 

S. Diogène de Laërle, Vie de So- 
crate, II, 21. 

0. Ose être vertueux, commence ; 
différer l'heure de régler sa conduite, 
c'est imiter ce paysan qui attend que 
la rivière ait achevé de couler; elle 
coule et ne cessera de couler éternel- 
lement (Horace, Kpiire ii, 140). 

10. Simplesse, simplicité. 

11. Quelle est l'influence des Pois- 
sons, du signe enflammé du Lion, du 
Capricorne qui se plonge dans la nur 
occidentale (Pbopebce, IV, ISU). 



CHAPITRE XXV. 



IGo 



Anaximenes escrivant à Pythagoras" : a De quel sens puis je 
m'amuser au secret des estoiles, ayant la mort ou la servitude 
tousjours présente aux yeulx? » car lors les rois de Perse pre- 
paroient la guerre contre son païs. Chascun doibt dire ainsin ' : 
« Estant battu d'ambition, d'avarice, de témérité, de supersti- 
tion, et ayant au dedans tels aultres ennemis de la vie, iray je 
songer au bransle du monde ? » 

Aprez qu'on luy aura apprins ce qui sert à le faire plus sage 
et meilleur, on l'entretiendra que c'est que logique, physique, 
géométrie, rhétorique ; et la science qu'il choisira, ayant desjà 
le jugement formé, il en viendra bientost à bout. Sa leçon se 
fera tantost par devis*, tantost par livre : tantost son gouver- 
neur luy fournira de l'aucteur mesme^ propre à cette fm de 
son institution ; tantost il luy en donnera la moelle et la sub- 
stance toute niaschee''; et si de soy mesme il n'est assez 
familier des livres pour y trouver tant de beaux discours qui y 
sont, pour l'efFect de son desseing, on luy pourra joindre 
quelque homme de lettres qui à chaque besoing fournisse les 
munitions qu'il faudra, pour les distribuer et dispenser à son 
nourrisson. Et que cette leçon ne soit plus aysee et naturelle 
que celle de Gaza'', qui y peult faire double? Ce sont là pré- 
ceptes espineux et mal plaisants, et des mots vains et deschar- 
nez, oii il n'y a point de prinse, rien qui vous esveille l'esprit: 
en cette cy l'ame treuve où mordre, et où se paistre. Ce fruicl 
est plus grand sans comparaison, et si sera plustost meury. 

C'est grand cas que les choses en soyent là en nostre siècle, 
que la philosophie soit, jusques* aux gents d'entendement, un 
nom vain et fantastique, qui se treuve de nul usage et de nul 
prix, par opinion et par effect. Je croy que ces ergotismes en 
sont cause, qui ont saisi ses avenues. On a grand tort de la 
peindre inaccessible aux enfants, et d'un visage renfrongné, 



1. Quo m'importent les Pléiades ou 
les étoiles da Bouvier? (Anacréon, 
OJexviu 10.) 

2. Diogènede Laërte, liv. H. Anaxi- 
tnène. Anaximène de Milet (sixième 
siècle avant J.-C.) fut le maître 
d'Anaxagore. 

3. Ainsin, pour ainsi, par l'addition 
d'un n euphonique. 

4. Devis, conversation. C'est l'ensei- 
gnement oral. Le verbe deviser est 
plus employé que le substantif. 



5. C'esl-à-dire le texte même de 
l'auteur. 

6. Cette expression rappelle l'os 
médullaire fà moelle) de Rabalais. Pro- 
logue I", Livre de Gargantua). 

7. Gaza. Théodore Gaza , né à 
Tbessalonique, auteur d'une grammaire 
grecque en quatre livres, un peu ob- 
scure, « peu aysée et naturelle, » pour 
les commençants. 

S. Jusqucs aux gents, même pour les 
gens. 



16G ESSAIS ÛF, MONTAIGNE. 

sourcilleux et terrible : qui me l'a masquée de ce faulx visage, 
pasle et hideux? Il n'est rien plus gay, plus gaillard, plus 
enjoué, et à peu que je ne die ' follastre ; elle ne presche que 
feste et bon temps : une mine triste et transie montre que ce 
n'est pas là son giste. Demetrius le grammairien- rencontrant, 
dans le temple de Delphes, une troupe de philosophes assis en- 
semble, il leur dict ; « Ou je me trompe, ou, à vous veoir la 
contenance si paisible et si gaye, vous n'estes pas en grand 
discours entre vous : » à quoy l'un d'eux, Heracleon le mega- 
rien, respondit : « C'est à faire à ceulx qui cherchent si le 
futur du verbe BâXXoj a double X^ ou qui cherchent la dériva- 
tion des comparatifs ystpov et fjiX'::o'/ et des superlatifs yeiGia-ov 
et péXTtfjTov*, qu'il fault rider le front s'entretenant de leur 
science : mais quant aux discours de la philosophie, ils ont 
accoustumé d'esgayer et resjouïr ceulx qui les traictent, non 
les renfrongner et contrister. » 

Deprendas animi tormenta latentis in iBgro 
Corpore; deprendas et gaudia : sumit iitrucîqiie 
Inde habitum faciès s. 

L'ame qui loge la philosophie doibt, par sa santé, rendre sain 
encores le corps : elle doibt faire luire jusques au dehors son 
repos et son aise; doibt former à son moule le port extérieur, 
et l'armer, par conséquent, d'une gratieuse fierté, d'un main- 
lien actif et alaigre, et d'une contenance contente et débon- 
naire. La plus expresse marque de la sagesse, c'est une os- 
jouïssance constante ; son estât est, comme des choses au des- 
sus de la lune, tousjours serein : c'est Baroco et Baralipton^ qui 
rendent leurs supposts ainsi crottez et enfumez ; ce n'est pas 
elle : ils ne la cognoissent que par ouyr dire''. Comment? elle 
faict estât de sereiner^ les tempestes de l'ame, et d'apprendre 



1. C'est-à-dire peu s'ea faut quo je 
ne dise. 

2. Plutarque, Des oracles qui ont 
cessé. Ch. V. 

3. B'/aXid, je lance, dont le futur est 
gœ).î;. 

■i. C'est ainsi que pejor et pcssimus 
servent de comparatif et de superlatif 
au positif malus (méchant) , melior et 
optimus, au positif bonus (bon), dont 
ils no dérivent pas. 

5. On devine les tourments de l'âme 
enfermée dans un corps malade, aussi 



diverses affections de l'âme (Juvénal, 
IX, 18). 

C. Deux termes de l'ancienne logique 
soolasiique; dix-neuf mots factices ex- 
primaient en vers mnémoniques les 
dix-neuf formes du syllogisme : 

Barbara, celaront, darii, ferio, bara- 
lipton, etc. Ce sont ces formules que 
Montaigne appelle avec raison : « er- 
golismes qui ont saisi les avenues de 
la philosophie. » 

7. Par ouijr dire, par entendre dire, 
c'est-à-dire par ouï-dire. 

Sereiner, rendre serein ; on ne dit 



Lieu que la joie; le visage réûcchit ces | plus ga'.'rc que rasscrcn 



^ ff Â. 



l 



•'CnAPITRE XXV. 



ir. 



la faim et les fiebvres à rire ' , non. par quelques epicycles ^ 
imaginaires, mais par raisons natttrelies et palpables : elle a 
pour son but la vertu, qui n'est pas, comme dict l'escholc, 
plantée à la teste d'un mont coupé, rabotteux et inaccessible : 
ceulx qui l'ont approchée la tiennent, au rebours, logée dans 
une belle plaine fertile et fleurissante, d'oii elle veoid bien 
soubs soy toutes choses; mais si^ peult on y arriver, qui en 
si^ait l'addresse *, par des routes ombrageuses, gazonnees et 
doux fleurantes ", plaisamment, et d'une pente facile et polie, 
comme est celle des voultes célestes. Pour n'avoir hanté cette 
vertu suprême, belle, triumphante, amoureuse, délicieuse 
pareillement et courageuse, ennemie professe "^ et irréconciliable 
d'aigreur, de desplaisir, de crainte et de contraincte, ayant 
pour guide nature, fortune et volupté pour compaignes; ils 
sont allez, selon leur foiblesse, feindre cette sotte image, 
triste, querelleuse, despite'', menaceuse, mineuse*, et la 
placer sur un rochierà l'escart, emmy*'des ronces; fantosme 
à estonner les gents'". 

Mon gouverneur, qui cognoist debvoir remplir la volonté de 
son disciple, autant ou plus d'affection que de révérence envers 



a^ 



^v 



1. Inversion, à rire de la faim, et des 
ûebyres. """■ 

2. Epicycles, petit cercle imaginé 
par les anciens astronomes, et dont le 
"ntre iJarcourl la circonférence d'an 
cercle plus ^vand-'^Epici/cles imafji- 
nairef: signifie ici de pures inventions. 

3. Mais si, mais pourtant. 

4. Qui en sçnit l'adresse, quand on a 
l'adresse de trouver ces routes. 

5. Doux fleurantes, sentant bon. 
Fleurer, exlialer une odeur. Doux est 
adverbe comme suave dans le mot 
lalin suaccolens. 

6. De profession, qui fait profession 
clo liaïr. 

7. Despite, pleine de dépit, dépitée. 

8. Mineuse, de mina, à peu près le 
même sens que menaceuse, menaçante. 

9. Emmy (in medio), au milieu de, 
pa.MTii. 

10. Quoi qu'en dise Montaigne, ce 
n'est pas là le chemin de la vertu. En 
vérité elle serait à trop bon compte, les 
avenues en sont moins délicieuses. Té- 
moin l'apologue de ProJicus, sollicité 
•H la fois par le vice et la vertu (Voir ce 
morceau qui nous a été conservé par 
Xénophon dans s6i Mémorables). 

C'est, comme dit Bossuet, un chemin 



où le chrétien grimpe plutôt qu'il ne 
marche. L'ascétisme chrétien aussi bien 
que la mythologie poienno s'accordent 
pour ne point semer de fleurs les pentes 
abruptes qui conduisent à la vertu. 
Cette philosophie n'est plus même celle 
d'Epicure ; on se croirait dans les ave- 
nues de l'abbaye de Thelème (voir Ra- 
belais, Gargantua, liv. I", ch. lu). 
Au reste, sans vouloir mettre en con- 
tradiction l'auteur avec lui-même, il 
est facile de trouver dans les Essais 
tel passage où il peint d'un autre 
langage la vertu : « Ces paroles nous 
représentent bien clairement ce que 
je voulais vérifier, que la vertu refuse 
la facilité pour compaigne, et que 
cette aisée, douce et penchante voi/e 
n'est pas celle de la vra>/e vertu, 
elle demande un chemin aspre et cspi- 
neux... (II, xi). Que conclure de ces 
peintures si difTérentes? que Montai- 
gne ne se pique pas d'unité dans ses 
vues philosophiques, qu'à la suite de 
ses lectures, entraîne en sens divers, 
luttant entre le stoïcisme et l'épicu- 
réisme, tantôt il se forgera un idéal de 
vertu austère et chrétienne, tantôt il 
l'accommodera à la faiblesse humaine et 
et à l'indulgence que réclame la jeu- 



16S 



ESSAIS DE MONTAIGNE. 



la vertu, luy sçaura dire que les poètes suyvent les humeurs 
communes* ; et luy faire toucher au doigt que les dieux ont 
mis plustost la sueur aux advenues des cabinets de Venus, que 
de Pallas-. Et, quand il commencera de se sentir, luy pré- 
sentant une beaulté naïfve, active, généreuse, non hommasse, 
mais virile, au prix d'une beaulté molle, affettee, délicate, 
artilicielle; l'une travestie en garson, coiffée d'un morion ' 
luisant; l'aultre vestue en garse*, coiffée d'un attiffet" 
emperlé : il jugera masle son amour mesme, s'il choisit tout 
diversement® à cet efféminé pasteur de Phrygie. 

Il luy fera cette nouvelle leçon : Que le prix et haulteur de la 
vraye vertu est en la facilité, utilité et plaisir de son exercice; 
si esloingné de difficulté, que les enfants y peuvent comme les 
hommes, les simples comme les subtils. Le règlement, c'est 
son util, non pas la force". Socrates, son premier mignon, 
quitte à escient sa force, pour glisser en la naïfveté et aysance 
de son progrez*. C'est la mère nourrice des plaisirs humains °: 
en les rendant justes, elle les rend scurs*" et purs; les modé- 
rant, elle les tient en haleine et en appétit; retranchant ceulx 
qu'elle refuse; elle nous aiguise envers ceulx qu'elle nous 
laisse '•; et nous laisse abondamment touts ceulx que veult 
nature, et jusques à la satiété, sinon jusques à la lasseté", 
maternellement '': si d'adventure nous ne voulons dire** que 
le régime qui arreste le beuveur avant l'yvresse, le mangeur 
avant la crudité, soit ennemy de nos plaisirs. Si la fortune 



1. L'opinion commune. 

2. Les suites fie la passion sont 
souvent plus pénibles que les efforts 
et les sacrifices réclames par la vertu. 

3. Morion, ancienne armure de tète 
plus légère que le casque. 

4. Garse, fille, c'est le féminin de 
parçon, n'avait pas alors le sens de 
liUc de mauvaises mœurs. 

5. Attiffct, urnenient de tète pour 
les femmes. Le verbe attifer, dans le 
sens de parer, est encore usité. 

6. Diversement à, c'est-à-dire s'il 
choisit autrement que Paris épris de 
la belle Hélène. 

7. Util, outil. Le règlement, c'cst- 
.h-diro la mesure, la modération est 
l'outil, l'instrument de la vertu, ce 
n'est pas la force. 

8. Socrate, selon Montaigne, se laisse 
simplement et sans peine, glisser sur 
celte route de la vertu où il s'avance 



et progresse pour ainsi dire à son insu. 
A ce compte, la vertu est décidément 
trop aisée, qui ne voudrait être ver- 
tueux? 

9. C'est ainsi que Lucrèce désigne 
Vénus : hominum divumqtie voluptas. 

10. Seurs, sûrs. 

11. Cette trr/i( n'est plus qu'un assai- 
sonnement d'aimable volupté. 

12. 11 s'agit de trouver exactement 
le point délicat entre la satiété et la 
lassitude, c'est l'art suprême de la 
vertu. On comprend, sans cesser d'ai- 
mrr Montaigne, que cette morale 
amollissante, qui change la valeur des 
mots consacrés par le sens commun et 
l'accord des moralistes, ait quelque- 
fois irrité Pascal etrauslérité des Jan- 
sénistes. 

13. Maternellement, en bonne mère. 

14. C'est-à-dire à moins de prctcndro 
que. 



riIAPlTRE XXV. 160 

commune luy faull ', elle luy eschappe - ou elle s'en passe, et 
s"en forge une aultre toute sienne, non plus flottante et rou- 
lante. Elle sçait estre riche, et puissante, et sçavante, et cou- 
cher en des matelats musquez; elle ayme la vie, elle ayme la 
heaulté, et la gloire, et la santé : mais son office propre et 
particulier, c'est sçavoir user de ces biens là regleement', et 
les sçavoir perdre constamment * ; office bien plus noble 
qu'aspre, sans lequel tout cours de vie est desnaturé, turbulent 
et dltîorme, et y peult on justement attacher ces escueils, ces 
halliers, et ces monstres-''. 

Si ce disciple se rencontre do si diverse condition, qu"il 
ayme mieulx ouyr une fable, que la narration d'un beau 
voyage, ou un sayo propos, quand il l'entendra; qui, au son 
du tabourin® qui arme la jeune ardeur de ses compaignons, 
se destourne à un aultre qui l'appelle au jeu des batteleurs ; 
qui, par souhait'', ne treuve plus plaisant et plus douls reve- 
nir pouldreux et victorieux d'un combat, que de la paulme ou 
du bal, avecques le prix de cet exercice : je n'y treuve aultre 
remède, sinon qu'on le mette pastissier dans quelque bonne 
ville*, feust ilfils d'un duc; suyvant le précepte de Platon, 
« Qu'il faut colloquer les enfants, non selon les facultez' de 
leur père, mais selon les facultez de leur ame. » 

Puisque la philosophie est celle qui nous instruit à vivre, et 
que l'enfance y a sa leçon comme les aultres aages, pourquoy 
ne la luy communique Ion? 

Udum et molle lutum est; nunc, nunc properandus, et acri 
Finsendus sine fine rota'^. 



1. Fault, du verbe faillir, manquer, 
faire défaut. 

2. C'est-à-dire que la vertu sait se 
passer de la fortune et se forger un 
bonheur qui échappe au hasard. 

3. Beyleement, ré.Tulièrement, con- 
formément à une règle. 

4. Cori^taritment, avec fermeté d'àme, 
coiistanti meute. 

5. Dont certains philosophes héris- 
sent les abords du chemia de la vertu. 

6. Tabourin, tambour. 

7. Pp-r goût. 

S. L'exemplaire de Bordeaux (1538) 
fournit cette curieuse variante de là 
main de Montaigne : « Je n'y trouve 
aultre remède sinon que de bonne 
heure son gouverneur l'estrangle, s'il 
est sans témoings, ou qu'on le mette 
pastissier, etc. ■> Expression vive et ori- 

Radelaiset Montaigne. 



ginale du mépris qu'inspire à Mon- 
taigne nu gentilhomme si indigne de 
ses nobles ancêtres. Montaigne, au 
dire d'un commentateur, a supprimé 
celte phrase en songeant « aux abus 
horribles que produirait l'usage d'un 
tel remède. » N'est-ce pas faire preuve 
d'excessive naïveté de prendre au pied 
de la lettrele conseil de Montaigne, se 
décidant, après réflexion, à faire grâce 
de l'étranglement à tant de fils de fa- 
mille indignes '. 

9. Montaigne joue en quelque sorte 
sur le mot. Dans le premier sens, fa- 
culte: i/acultates) signiiie fortune, con- 
dition, rang. 

10. L'argile est molle et humide ; 
allons, hàtons-nous, et, sans perdre de 
temp";. faconnons-la sur la roue (Perse; 
III, 23). * 



•170 ESSAIS DE MONTAIGNE. 

On nous apprend à vivre quand la vie est passée. Cicero disoit 
que, quand il vivroit la vie de deux hommes, il ne prendroit 
-pas le loisir d'estudicr les poètes lyriques; et je treuve ces 
ergotistes * plus tristement encores inutiles. Nostre enfant est 
bien plus pressé : il ne doibt au paidagogisme^ que les premiers 
quinze ou seize ans de sa vie ; le demeurant est deu à l'action. 
Employons un temps si court aux instructions nécessaires. Ce 
sont abus : ostez toutes ces subtilitez espineuses de la dialec- 
tique, dequoy nostre vie ne se peult amender; prenez les 
simples discours de la philosophie, sçachez les choisir et 
traicter à poinct : ils sont plus aysez à concevoir qu'un conte 
de Boccace; un enfant en est capable au partir de la nourrice, 
beaucoup mieulx que d'apprendre à lire ou escrire. La philo- 
sophie a des discours pour la naissance des hommes, comme 
pour la décrépitude. 

Je suis de l'advis de Plutarque, qu'Aristote n'amusa pas tant 
son grand disciple^ à l'artifice de composer syllogismes, ou aux 
principes de géométrie, comme à l'instruire des bons préceptes 
touchant la vaillance, la prouesse, la magnanimité et tempé- 
rance, et l'asseurance de ne rien craindre ; et, avecques cette 
munition'*, il l'envoya encores enfant subjuguer l'empire du 
inonde à tout^ trente mille hommes de pied, quatre mille 
chevaulx, et quarante-deux mille escus seulement. Les aultres 
arts et sciences, dict il, Alexandre les honnoroit bien, et louoit 
leur excellence et gentillesse ; mais, pour plaisir qu'il y prinst^, 
il n'estoit pas facile à se laisser surprendre à l'affection de les 
vouloir exercer. 

Petite hinc, javencsqiie senesque, 
Fincm animo certum, miserisque viatica canis''. 

C'est ce que dict Epicurus' au commencement de sa lettre à 
Meniceus : c Ny le plus jeune refuye à philosopher, ny le plus 
vieil s'y lasse. » Qui faict aultrement, il semble dire, ou qu'il 
n'est pas encores saison d'heureusement vivre, ou qu'il n'en est 
plus saison. Pour tout cecy, je ne veulx pas qu'on emprisonne 



i. Ces philosophes qui ergotent, dis- 
cutent sur des mois. Passage cilé par 
Sénèque. Epist. xlix. 

2. A l'instruction de ses pédagogues. 

3. Alexandre. (Voir les premiers cha- 
pitres de sa biographie dans Plu- 
tarque.) 

i. Avecques cette munition, au sens 
moral, ainsi fortifié. 



5. Ayant en tout, avec seulement. 

6. Quelque plaisir qu'il y prit. 

7. Jeunes gens et vieillards, tirez de 
là une règle certaine pour votre unie, 
et des provisions de voyage peur 
l'heure triste où blanchissent vos che- 
veux (PtRSE, V, 64). 

8. Diogène de Laërle, liv. X,Epicure. 



CHAPITRE XXV. 171 

ce garson : je ne veulx pas qu'on l'abandonne à la cholere et 
humeur mélancolique d'un furieux maistre d'eschole; je ne 
veulx pas corrompre son esprit à le tenir h la géhenne et au 
travail, à la mode des aultres, quatorze ou quinze heures par 
jour, comme un portefaix; ny ne trouverois bon, quand, par 
quelque complexion solitaire et melancholique, on le verroit 
adonné d'une application trop indiscrette à l'ostude des livres, 
qa'on la luy nourrist : cela les rend ineptes à la conversation 
civile ', et les destourne de meilleures occupations. Et combien 
ay je veu de mon temps d'hommes abestis par téméraire avi- 
dité de science! Carneades- s'en trouva si affolé, qu'il n'ont 
plus le loisir de se faire le poil et les ongles'. Ny ne veulx 
gaster ses mœurs généreuses par l'incivilité et barbarie d'aul- 
truy. La sagesse françoise a esté anciennement en proverbe, 
pour une sagesse qui prenoit de bonne heure, et n'avoit gueres 
de tenue*. A la vérité, nous veoyons encores qu'il n'est rien si 
gentil que les petits enfants en France ° ; mais ordinairement 
ils trompent l'espérance qu'on en a conceue ; et, hommes faicts, 
on n'y veoid aulcune excellence : j'ay ouy tenir à gents d'en- 
tendement, que ces collèges où on les envoyé, dequoy ils ont 
foison, les abrutissent ainsin. 

Au nostrtî, un cabinet, un jardin, la table et le lict, la 
solitude, la compaignie, le matin et le vespre®, toutes heures 
luy seront unes, toutes places luy seront estude' : car la phi- 
losophie, qui, comme formatrice des jugements et des mœurs, 
sera sa principale leçon, a ce privilège de se mesler par tout. 
Isocrates l'orateur estant prié en un festin de parler de son art, 
chascun treuve qu'il eut raison de respondre : « Il n'est pas 
maintenant temps de ce que je scay faire; et ce dequoy il est 
maintenant temps, je ne le sçay pas faire* : » car de présenter 
des harangues ou des disputes de rhétorique à une compaignie 



1. A la vie de société. 

2. Diogène de Laêrte, IV, 62. 

3. « L'n bon nombre en perd le 
soin de se f.iire les ongles et la barbe. » 
(HOBACE, Epitre aux Pisons, 297.) 

4. Tenue, suite, consistance. 

5. N'en est-il pas de même partout? 
Cela ne tient-il pas à la grâce naïve 
et séduisante du premier âge, auquel 
succède faialemeut ce qu"on a juste- 
ment appe'.é l'âge ingrat. Mais on 
sait que Montaigne n'aime pas ces 
« geaules » qu'on a appelées collèges, 
et ce n'est pas sans raison, s'il n'y a 
pas trop d'exagéralion dans les ta- 



bleaux que nous présentent Rabelais 
et l'auteur des Essaxs. Ce sont moins 
des classes que des champs de carnage. 

6. Vewre, le soir. Vesper. d'où vù- 
pres, oflice et prières du soir. 

7. On voit avec quelle insistance 
Montaigne revient sur ce système d'un 
enseignement pratique donné en tous 
lieux et en toute occasion. De même 
Rabelais : « Quant à la congnoissancc 
des faïctz de nature, je veux que rien 
ne te soit incongneu {Pantagruel. Il, 
vu). 

S. Plutarque, Symposiaques, I, î. 



172 



ESSAIS DE MONTAIGNE, 



assemblée pour rire et faire bonne chère, ce seroit un meslange 
de trop mauvais accord* ; et autant en pourroit on dire de 
toutes les aultres sciences. Mais, quant à la philosophie, on la 
partie où elle traicte de l'homme et de ses debvoirs et offices, 
c'a esté le jugement commun de tous les sages, que, pour la 
doulceur de sa conversation, elle ne debvoit estre refusée ny 
aux festins ny aux jeux; et Platon l'ayant invitée à son Con- 
vive^, nous veoyons comme elle entretient l'assistance d'une 
façon molle, et accommodée au temps et au lieu, quoyque ce 
soit de ses plus haults discours et plus salutaires. 

/Eque pauperihiis prodest, lociipletibus fcque; 
l^t, ncgiecta, aeque pueris senibusque nocebit'. 

Ainsi, sans double, il choumera'' moins que les aultres. 
Mais, comme les pas que nous employons à nous promener 
dans une galerie, quoyqu'il y en ayt trois fois autant, ne nous 
lassent pas comme ceulx que nous mettons à quelque chemin 
desseigné": aussi nostre leçon, se passant comme par ren- 
contre®, sans obligation de temps et de lieu, et se meslant à 
toutes nos actions, se coulera sans se faire sentir; les jeux 
mesmes et les exercices seront une bonne partie de l'estude; la 
course, la luicte, la musique, la danse, la chasse, le manie- 
ment des chevaulx et des armes'*'. Je veulx que la bienséance 
extérieure, et l'entregent, et la disposition de la personne, se 
façonne quand et quand * l'ame. Ce n'est pas une ame, ce n'est 
pas un corps, qu'on dresse ; c'est un homme : il n'en fault pas 
faire à deux ^ ; et comme dict Platon, il ne fault pas les dresser 
l'un sans l'autre; mais les conduire egualement, comme une 
couple de chevaulx attelez à mesme timon '"; et, à l'ouyr, 
semble il pas prester plus de temps et plus de sollicitude aux 
exercices du corps, et estimer que l'esprit s'en exerce quand et 
quand, et non au contraire? 



1. C'est-à-dire un mélange de parties 
s'aocordant trop mal ensemble. 

2. Banquet, c'est le titre d'un des 
dialogues de Platon. 

3. Elle est utile aux riches, elle ne 
l'est pas moins aux pauvres : jeunes 
gens et vieillards se repentiront éga- 
lement do l'avoir négligée (Horace, 
Epist., I, 1, 25). 

4. Choumera, du verbe choumer 
chômer, flâner. 

5. Desseir/né , entrepris dans le des- 
sein de so rcn.lre en liea déterminé. 



6. Par rencontre, par hasard. 

7. Voir dans Rabelais un passage où 
il s'étend longuement sur ces exer- 
cices « Changeant donc de veste- 

ment, montoit sur un coursier, sur un 
roussin, etc. » (Gargantua, I, xxiu'i. 

8. Quand et quand. En même temps 
que. 

9. C'est-à-dire il ne faut pas les 
traiter séparément. 

10. Voir le Timén et Plutarquc, 
dans le traité des Moyens de conser- 
ver la santé, 27. 



CHAPITRli: XXV 173 

Au demourant, celte institution se doibt conduire par une 
severe doulceur, non comme il se faict : au lieu de convier les 
enfants aiix lettres, on ne leur présente, à la vérité, que horreur 
et cruauté. Ostez moy la violence et la force : il n'est rien, à 
mon advis, qui abastardisse et estourdisse si fort une nature 
bien née. Si vous avez envie qu'il craigne la honte et le chas- 
tiement, ne l'y endurcissez pas* : endurcissez le à la sueur et 
au froid, au A-ent, au soleil, et aux hazards qu'il luy fault 
mespriser; ostez luy toute mollesse et délicatesse au vestir et 

* coucher, au manger et au boire; aecoustumez le à tout; que 

• ce ne soit pas un beau garson et dameret, mais un garson vert 
j-f et vigoreux. Enfant, homme vieil, j'ay tousjours creu et jugé 

de mesrae. Mais, entre aultres choses, cette police de la plus- 
part de nos collèges m'a tousjours desplu : on eust failly, à 
î'adventure, moins dommageablement, s'inclinant vers l'in- 
dîïïgence. C'est une vraye geaule* de jeunesse captive : on la 
rend desbauchee, l'en punissant avant qu'elle le soit. Arrivez 
y sur le po"!Trct-Tle leur office *, vous n'oyez que cris, et d'en- 
fants suppliciez, et de maistres enyvrez en leur cholere. Quelle 
manière pour esveiller l'appétit envers leur leçon, à ces tendres 
âmes et craintitves, de les y guider d'une trongne effroyable, 
les mains armées de fouets! Inique et pernicieuse forme! 
j'inct. ce que Quintilian* en a tresbien remarqué, que cette 
i-iporieuse aiictorité tire des siiittes périlleuses, et nommee- 
ment^ àJ;no5tre façon de chastiement. Combien leurs classes 
seroient plus décemment jonchées de fleurs et de feuillees, 
que de tronçons d'osier® sanglants! J'y ferois pourtraire^ la 
Joie, l'Alaigresse, et Flora, et les Grâces, comme feit en son 
eschole le philosophe Speusippus*. Où est leur proufit, que 
là feust ^ aussi leur esbat : on doibt ensucrer les viandes salu- 
bres à l'enfant, et enfieller celles qui luy sont nuisiËTêsT^'est 
merveille combien Platon se montre soingneux, en ses Loix, 
de la gayeté et passetemps de la jeunesse de sa cité ; et com- 



1. L'esprit en s'y endurcissant y 
^ vient insensible 'ca//um dncit). 

i. Prison, de l'italien gabbia, gab- 
V lia, ca^e. 

3. Office, officium. devoir, pendant 
icnrs études et exercices. 

4. Quintitian. Quintiiien. C'est la 
forme laliae Quintilianus (Institut, 
orat.. I, 3). 

3. Nommeement |L c'est-à-dire en 
particulier, spécialement 



6. Tronçoni d'osier , c'est-à-dire I divertir. 



fragments de verges. 

7. Powtraire, peindre. 

S. Speusippus. Neveu dé Platoa, 
lui succéda dans l'Académie qu'il dirigra 
de 3iT 
Laerte, 

9. Que 

tendre : Je voudrais que ce lica 

où ils apprennent Iproficere, faire pro- 
grès) fût aussi un lieu de récréation. 
Prendre ses esbats, s'ébattre, c'est se 



L-eua aans i .-vcaueuiie qu u uirigra 
à 339 avant J.-C^Diogène de 

E, IV, 1). W*^ Cj^T-» ' -"-^ , - 

ue là feust. U fadt ici souB-ea- 



Cf. 



vù 



K\^A.>r^ -yvwt'^ c 



-*<-^> 



d^' 



sA^ 



i74 \^^ ESSAIS DE MÛXTAICNE. 

Lien il s'arreste à leurs courses, jeux, chansons, saults et 
danses, desquelles il dict que l'antiquité a donné la conduicte 
et le patronnage aux dieux mesmes, Apollon, aux Muses, et 
Minerve : il s'estond à mille préceptes pour ses gymnases; 
pour les sciences lettrées, il s'y amuse fort peu, et semble ne 
recommander particulièrement lapoësie que pour la musique*. 

Toute estrangeté et particularité en nos mœurs et conditions 
est evitable, comme ennemie de société. Qui ne s'estonneroit 
de la complexion de Dcmophon ^, maistre d'iiostel d'Alexandre, 
qui suoit à l'umbre, et trembloit au soleil? J'en ay veu fuir la 
senteur des pommes, plus que les liarquebuzades ; d'aulties 
s'effrayer pour une souris; d'aultres rendre la gorge à veoir de 
la cresme ; d'aultres à veoir brasser un lict de plume; comme 
Germanicus ne pouvoit souffrir ny la veue ny le chant des 
coqs. 11 y peult avoir, à l'adventure, à cela quelque propriété 
occulte ; mais on l'esteindroit, à mon advis, qui s'y prendroit 
de bonne heure. L'institution a gaigné cela sur moy (il est 
vray que ce n'a point esté sans quelque soing), que, sauf la 
bière, mon appétit est accommodable indifféremment à toutes 
choses dequoy on se paist. 

Le corps est encores souple'; on le doibt, à cette cause, 
plier à toutes façons et coustumes ; et, pourveu qu'on puisse 
tenir l'appétit et la volonté soubs boucle*, qu'on rende hardie- 
ment un jeune homme commode à toutes nations et compai- 
gnies, voire au desreglement et aux excez, si besoing est. Son 
exercitation suive l'usage' : qu'il puisse faire toutes choses, et 
n'ayme à faire que les bonnes. Les philosophes mesmes ne 
treuvent pas louable en Callisthenes d'avoir perdu la bonne 
grâce du grand Alexandre, son maistre, pour n'avoir voulu 
boire d'aultant à luy*^. Il rira, il foUastrera, il se desbauchera 
avecques son prince. Je veulx qu'en la desbauche mesme il 



1. Si ce tableau est quelque peu 
iJéalisé, si Montaigne veut faire des 
collèges et des classes des lieux de 
délices et d'amusements plus que de 
travail et d'études, il ne faut pas 
oublier que les rigueurs de la disci- 
pline scolaslique, la cruauté des trai- 
tements infligés aux écoliers de Mon- 
taigu et autres collèges, expliquent 
ces revendications au nom du bon 
sens et de l'humanité. Rabelais, lui, 
y voudrait mettre le feu. 

2. Voir Sextus Empiricus, Hypoti- 
poses pyrrlioniennes, 1, 14. Ce Sextus 



est un médecin et un philosophe scep- 
tique <lu troisième siècle de notre ère. 
Son surnom £'mp!>îCHS vient de ce qu'il 
était surtout partisan de Vempirisme, 
c'est-à-dire de l'expérience en méde- 
cine. 

3. Dans la jeunesse. 

4. Soubs boucle, c'est-à-dire bouclé, 
encUainé. 

5. C'est-à-dire qu'on l'exerce confor- 
mément à l'usage. 

6. D'autant à luy, c'est-à-dire autant 
que lui, lui tenir tcte. 



CHAPITRE XXV. 



175 



surpasse en vigueur et en fermeté ses compaignons ; et qu'il 
ne laisse à faire le mal ny à faulte de force ny de science, mais 
à faulte do volonté ; Multum interest, utrum jicccare aliquis 
noîit. an yiesciat^ ,3e pensois faire honneur à un seigneur aussi 
esloingné de ces desbordements qu'il en soit en France, de 
m'enquerir à lui en bonne compaignie, combien de fois en sa 
vie il s'estoit enyvré pour la nécessité des affaires du roy, en 
AUemaigne : il le print de cette façon; et me respondit que 
c'estoit trois fois, lesquelles il recita. J'en sçay qui, à faulte 
de cette faculté, se sont mis en grand peine, ayants à prati- 
quer cette nation. J'ay souvent remarqué avecques grande 
admiration la merveilleuse nature d'Alcibiades -, de se trans- 
former si ayseement à des façons si diverses, sans interest de 
sa santé ' ; surpassant tantost la sumptuosité et pompe per- 
sienne, tantost l'austérité et frugalité lacedemonienne; autant 
reformé à Sparte, comme voluptueux en lonie. 

Omnis Arislippum decuit color, et status, et rcs*, 

Tel vûuldrois je former mon disciple. 

Quem diiplici panno patientia velat, 
Mirabûr, vit;e via si conversa decebit, 
Personamque feret non inconcinnus utramques. 

Voicy mes leçons : Celui là y a mieulx proufité, qui les faict", 
que qui les sçait. Si vous le veoyez, vous l'oyez ; si vous l'oyez'', 
vous le veoyez. Jà à Dieu ne plaise, dict quelqu'un en Platon*, 
que philosopher ce soit apprendre plusieurs choses, et traicter 
les arts ! Eanc ampUssimam omnium artium bcne vivendi disci- 



1. Il y a une grande différence entre 
ne vouloir pas et ne savoir pas faire 
le mal (SÉNÈQL-E, Epist. ex). 

2. AJcibiade n'est assurément pas un 
type à proposer comme modèle à son 
jeune gentilhomme. Au reste, tout ce 
passage où Montaigne développe celte 
idée que son élève doit être capable 
de vices et de débauches est bien sujet 
à contestation. Il est à craindre que le 
jeune homme qui s'exerce à la dé- 
bauche, essaye ses forces dans les excès, 
n'y perde le poi'it de la tempérance et 
ne revienne difficilement à la modéra- 
tion. C'est en tout cas affaire de tem- 
pérament, de vigoureuse constitution 
plus que tout autre chose. 

3. C'est-à-dire sans que sa santé y 



fût intéressée, en souffrit. 

4. Aristippo sut s'accommoder de 
tout état et de toute fortune (HortACE, 
Epist., î 17. 23). 

5. J'admirerai l'homme qui ne rougit 
pas de ses haillons, qui change de for- 
tune sans s'étonner, capable de sup- 
porter avec élégance les deux rôles 
.Horace, Epist., I, 17, 25). Montaigne 
donne à ces vers un sens opposé à 
celui d'Horace. 

6. Qui les faict, c'est-à-dire qui met 
en pratique mes leçons. 

7. Yo'Ls l'oyez, du verbe ouïr, vous 
l'entendez. 

8. Dans le dialogue intitulé les Ri- 
vaux, chap. II. L'authenticité de ce 
dialogue n'est pas prouvée. 



170 ESSAIS DE MONTAIGNE. 

pUnnrn, vita magis, quatn Utterh, perserAiti simt ^ ! Lcon, prince 
des Phliasiens, s'enquerant à Heraclides Ponticns^ de quelle 
science, de quelle art il faisoit profession : « Je ne sçay, dict 
il, ny art ny science; mais je suis philosophe. » On reprochoit 
à Diog-enes comment, estant ignorant, il se mesloit de la phi- 
losophie : «Je m'en mesle, dict il, d'autant mieulx à propos. » 
Hegesias le prioit de luy dire quelque chose : « Vous estes 
plaisant, luy respondit il : vous choisissez les figues vrayes et 
naturelles, non peinctes ; que ne choisissez vous aussi les exer- 
citations naturelles, vrayes, et non escriptes ''? » 

Il ne dira pas tant sa leçon, comme il la fera; il la répétera 
en ses actions : on verra s'il y a de la prudence en ses entre- 
prinses, s'il y a de la bonté, de la justice en ses deportements*, 
s'il a du jugement et de la grâce en son parler, de la vigueur 
cil ses maladies, de la modestie en ses jeux, de la tempérance 
en ses voluptez, de l'ordre en son œconomie^; de l'indiffé- 
rence en son goust, soit chair, poisson, vin ou eau : Qui disci- 
plinam suam non ostentationem scientiœ, sed legem vitœ putet, 
qidque obtemperet ipse sibi, et decretisparcat^. Le vray mirouer 
de nos discours est le cours de nos vies. Zeuxidamus respondit 
à un qui luy demanda pourquoy les Lacedemoniens ne redi- 
geoient par cscript les ordonnances de la prouesse, et ne les 
donnoient à leurs jeunes gents, « Que c'estoit parce qu'ils les 
vouloyent accoustumer aux faicts, non pas aux paroles''. » 
Comparez, au bout de quinze ou seize ans, à cettuy cy un de 
ces latineurs* de collège, qui aura mis autant de temps à 
n'apprendre simplement qu'à parler. Le monde n'est que 
babil-, et ne veis. jamais homme qui ne die plustost plus, que 
moins qu'il ne d(jibt. Toutesfois la moitié de nostre aage s'en 
va là : on nous tient quatre ou cinq ans ii entendre les mots, et 
les coudre en clauses^; encores autant à en proportionner un 
grand corps, estcndu en quatre ou cinq parties; aultres cinq, 
pour le moins, à les scavoir briefvement.mesler et entrelacer 



1. C'est par Itsurs mœurs philit qao 
pai' leurs études qu'ils ont embrassé le 
plus grand de tous les arts, celui de 
bien vivre (Cicéron, TusciiL, IV, 3). 

2. C'est t'ythagore qui fil cette ré- 
ponse au prince des Phliasiens, et non 
lléraelide de Pont, mais c'est d'un 
livre d'Héraclide que Cicéron a tiré ce 
fait (Voir Tuscul., V. m). 

3. Uiogène de Laërle, liv. VI, 48. 

4. Départements, façon d'agir bonne 
ou mauvaise. 



5. (Economie, administration do sa 
fortune, de ses dépenses. 

6. En homme qui considère sa façon 
de vivre non comme un étalage de 
s.'ience, mais comme la règle de sa 
vie. qui obéit à lui-même et à ses prin- 
cipes (CtcÉRON, Tuscul., II, 4). 

7. Plutarque. Apophthegmts des La- 
cédémonicns. Zeuxidamus, I. 

S. Latinistes. 

9. En danses, en phrases, en pé- 
riodes. 



CHAPITRE XXV 



177 



de quelque subtile façon* : laissons le à ceulx qui en font pro- 
fession expresse. 

Allant un jours à Orléans, je trouvay dans cette plaine, au 
deoà de Clery, deux régents qui venoyent à Bordeaux, environ 
à cinquante pas l'un de l'aultre : plus loing derrière eux je 
veoyais une troupe, et un maistre en teste, quiestoit feu mon- 
sieur le comte de la Rochefoucault. Un de mes gents s'enquit 
au premier de ces régents, qui estoit ce gentilhomme qui venoit 
aprez luy; luy, qui n'avoit pas veu ce train qui le suyvoit, et 
qui pensoit qu'on luy parlast de son compaignon, respondit 
plaisamment : « Il n'est pas gentilhomme, c'est un grammai- 
rien ; et je suis logicien. » Or, nous qui cherchons icy, au 
rebours, de former, non un grammairien ou logicien, mais un 
gentilhomme-, laissons les abuser de leur loisir : nous avons 
affaire ailleurs. Mais que nostre disciple soit bien pourveu de 
choses, les paroles ne suyvront que trop ; il les traisnera, si 
elles ne veulent suyvre. J'en oy qui s'excusent de ne se pouvoir 
exprimer, et font contenance d'avoir la teste pleine de plusieurs 
belles choses, mais, à faulte d'éloquence, ne les pouvoir mettre 
en évidence : c'est une baye^. Sçavez vous, à mon advis, que 
c'est que cela*? ce sont des umbrages qui leur viennent de 
quelques conceptions informes, qu'ils ne peuvent desmesler et 
esclaircir au dedans, ny par conséquent produire au dehors; 
ils ne s'entendent pas encores eulx mesmes, et veoyez les un 
peu bégayer sur le poinct de l'enfanter, vous jugez que leur 
travail n'est point à l'accouchement, mais à la conception, et 
qu'ils ne font que leicher cette matière imparfaicte". De ma 
part, je tiens, et Socrates l'ordonne, que qui a dans l'esprit une 
vifve imagination et claire, il la produira, soit en bergamasque*^ , 
soit par mines, s'il est muet : 

Verbaqiie provisam rem non invita sequentur''. 



1. Moolaigne entend par là, après 
l'olufle de la rhétoiiqiie. celle de la lo- 
gique et de la dialectique. 

-. Il faut tenir compte à Montaigne, 
comme il dit, de cette « profession ex- 
presse. >> Ce qu'il veut former, « cest 
un gentilhomme. » De là une méthode 
particulière et dos lacunes que nous 
avons signalées ailleurs; de là aussi 
certaines allures dédaigneuses qui sem- 
blent une concession faite aux pré- 
jugés de la noblesse. 

3. Baye, tromperie. 

4. Que c'est, c'est la forme latine 



(quid sit hoc), pour ce qu'est ou qu'est- 
ce que. 

5. C'est un souvenir de l'ourse lé- 
chant ses petits pour les façonner. 

6. Dergamasque, italien de Bergame. 

7. Horace, Art poét., v. 311. Boileau 
a traduit cette pensée par ces deuï 
vers : 

Ce que l'on conçoit bien t'énorce clai- 

[rement , 

Et les mot?, pour le dire, arrivent aisé- 

[ment. 

Artyoét.,ci\. I«r,v. 153. 



178 



ESSAIS DE MONTAIGNE. 



Et comme disoit celuy là, aussi poétiquement en sa prose, 
quum i^es animum occupavere, verha ambiunt * ; et cet aultre, 
ilpsx rcs verba rapiunt'^. Il ne sçait pas ablatif, conjunctif, 
substantif, ny la grammaire ; ne faict pas son laquay ou une 
harangiere du Petit-Pont*; et si*, vous entretiendront tout 
votre saoul, si vous en avez envie, et se desferreront ^ aussi 
peu, à l'adventure, aux règles de leur langage, que lemeilleur 
niaistre ez arts de France. Il ne sçait pas la rhétorique, ny, 
pour avant jeu, capter la benevolence du candide lecteur * ; ny 
ne luy chault'' de le sçavoir. De vray, toute cette belle peinc- 
ture s'efface ayseement par le lustre d'une vérité simple et 
naïfve : ces gentillesses ne servent que pour amuser le vul- 
gaire, incapable de prendre la viande plus massive et plus 
ferme; comme Afer montre bien clairement chez Tacitus*. 
Les ambassadeurs de Samos estoient venus à Cleomenes, roy 
de Sparte, préparez d'une belle et longue oraison, pour l'es- 
mouvoir à la guerre contre le tyran Polycrates ; aprez qu'il les 
eut bien laissez dire, il leur respondit : « Quant à vostre com- 
mencement et exorde, il ne m'en souvient plus, ny par consé- 
quent du milieu; et quant à vostre conclusion, je n'en veulx 
rien faire*. » Voylà une belle response, ce me semble, et des 
harangueurs bien camus ! Et quoy cet aultre? Les Athéniens 
estoient à choisir de deux architectes à conduire une grande 
fabrique*" : le premier, plus affetté **, se présenta avecques 
un beau discours prémédité sur le subject de cette besongne, 
et tiroit le jugement du peuple en sa faveur; mais l'aoltre en 
trois mots : « Seigneurs Athéniens, ce que cettuy a dict, je le 



1. Quand les choses ont saisi l'esprit, 
les mots arrivent en foule (Sènèoue, 
Controv., l\l, prœm. 

2. Les choses entraînent les paroles 
(CicÉnoN, de Finibus, III, 5). 

3. Cost-à-dii-e son laquais ou uno 
harangèie du Petit-Pont n'en savent 
pas davantage, et lui n'eu sait pas plus 
qu'eux sous ce rapport. /^ait'/ remplace 
un verbe déjà exprimé dans la phrase ; 
emploi encore fréquent au dix-septième 
siècle. Celte harangère du Petfl-Pont 
rappelle Malherbe allant, si nous on 
croyons Racan (Vie de Malherbe), ap- 
prendre le vrai français au milieu des 
« crocheteurs du Poît au foin. » 

•i. Et si, et pourtant, ce qui ne les 
empêche point. 

5. Se des ferreront, se déferrer, perdre 
le fer, être désarmé, nous dirions en- 
core ils sont ferrés sur les règles de 



leur langage. C'est la rhétorique et la 
logique naturelles. 

6. Montaigne fait allusion à un des 
préceptes de la rhétorique : Cicéron 
recommande à l'orateur d'employer 
l'exorde (ce que l'auteur appelle l'avant- 
jeu). à rendre l'auditeur attentif et 
bienveillant. 

7. Du verbe chaloir. Il me chaut, il 
me soucie, d'où le substantif noncha- 
lance, négligence. 

S. Dialogue des orateurs, chap. xi.v. 
Il fuit lire Aper et non Afer que porte lo 
texte de Montaigne. 

9. Plutaroue , Apophtheqmes des 
Lacc'démonicns. Cléomène, (ils d'Ana- 
xandridas, vu. 

10. Ediûco public. Le mot a ici un 
sens général. 

tl. Affetté ou affecté, par opposition 
à la simplicité de son concurrent. 



CHAPITRE XXV. 179 

feray'. » Au fort de l'éloquence de Cicero, plusieurs en en- 
troient en admiration ; mais Caton n'en faisant que rire : 
« Nous avons, disoit-il, un plaisant consul^. » Aille devant 
ou aprez', une utile sentence, un beau traict est tousjours de 
saison : s'il n'est pas bien pour ce qui va devant, ny pour ce 
qui vient aprez, il est bien en soy. Je ne suis pas de ceulx qui 
pensent la bonne rhythme * fuii'e le bon poëme : laissez luy 
allonger une courte syllabe^, s'il veult ; pour cela, non force®: 
si les inventions y rient, si l'esprit et le jugement y ont bien 
faict leur office, voylà un bon poëte, dirai je, mais un mauvais 
versificateur'', 

EmuncUe naris, durus componere versus 8. 

Qu'on face, dict Horace, perdre à son ouvrage toutes ses cous-> 
tures et mesures, 

Tempora certa modosque, et, qnod prias oïdine verbum est, 
Posterius facias, prfpponens iiltima primis... 
laveniasetiam disjecti meinbra poetaB^: 

il ne se démentira jjoiiit pour cela-, les pièces mesmes en seront 
belles. C'est ce que respondit Menander, comme on le tansast, 
approchant le jour auquel il avoit promis une comédie, de 
quoy il n'y avoit encores mis les mains : « Elle est composée 
et preste ; il ne reste qu'à y adjouster les vers^" : » ayant les 
choses et la matière disposée en l'ame, il mettoit en peu de 
compte le demeurant. Depuis que Ronsard et du Bellay '^ ont 



1. Plutarque , Instruction pour 
ceux qui manient les affaires de l'État, 
cliap. IV. 

2. Plutarque, Vie de Caton, 21. 

3. Aille , etc. , c'est-à-dire qu'elle 
aille. 

4. Rhythme et rime sont confondus. 
Ce qui tient à la versification n'influe 
pas sur la valeur de la pensée en elle- 
même. 

5. C'est-à-dire faire longue une syl- 
labe brùve ; une faute de quantité ne 
lui « chault. » 

6. Pour cela, non force, il n'y a pas 
néccssilé, il n'importe; locution usitée 
en ce sens au seizième siècle. 

7. Toute cette théorie a souvent été 
discutée. en réalité c'est un vain débat. 
Montaigne, comme Fénelon, au dix- 
E ptième siècle, a tort de faire si bon 
marché de ces mérites. 11 n'y a point 
de poète sans bon versificateur ; on ne 
peut séparer le corps du vêtement 



parce qu'ils ne font qu'un. Un poète 
contemporain, M. Th. de Banville, va 
jusqu'à faire de la rime l'àme môme du 
vers (V. Petit Traité de poésie fran- 
çaise). Fénelon qui insiste tant sur le3 
difficultés de la versification française, 
qui y voit plus d'inconvénients' que 
d'avantages, n'est pas loin de regarder 
le Télemaquo comme une véritable 
épopée en prose. « Il ne reste, dirait 
Montaigne, qu'à y ajouter les vers ! » 

8. Odorat subtil, mais vers négligés 
(Horace, Sat., I, iv, 8). 

9. Supprimez le rythme et la me- 
sure, changez l'ordre des mots, mettez 
les derniers les premiers, vous retrou- 
verez encore les membres dispersés du 
poète (Horace, Sat., I, iv, 5S). 

10. Plutarque, Si les Athéniens ont 
été plus excellents dans les armes que 
dans les lettres, chap. iv. 

1 1 . Ronsard est le chef de la fameuse 
Pléiade qui a tenté, au seizième siècle, 



180 



ESSAIS DR MONTAIGNE. 



donné crédit à nostre poésie Irançoise, je ne veois si petit ap- 
prenti qui n'enfle des mots, qui ne renge les cadences à peu 
prez comme eux : Plus sonat quam valet '. Pour le vulgaire, il 
ne feut jamais tant de poètes: mais, comme il leur a esté bien 
aysé de représenter leurs rliythmes, ils demeurent bien aussi 
court à imiter les riches descriptions de l'un, et les délicates 
inventions de l'aultre-. 

Voire mais, que fera il' si on le presse de la subtilité sophis- 
tique de quelque syllogisme?» Le jambon faict boire; le boire 
désaltère : parquoy le jambon désaltère. » Qu'il s'en mocque: 
il est plus subtil de s'en mocquer que d'y respondre. Qu'il em- 
prunte d'Aristippus * cette plaisante contrelinesse : « Pourquoy 
le deslieray je, puisque tout lié il m'empesche^? » Quelqu'un 
proposoit contre Cleanthes'' des finesses dialectiques; à qui 
Chrysippus dict, « Joue toi de ces baltelages avecques les en- 
fants; et ne destourne à cela les pensées sérieuses d'un homme 
d'aage''. Si ces sottes arguties, contorta et aculeata sophîs- 
rnata^, luy doibvent persuader un mensonge, cela est dange- 
reux ; mais si elles demeurent sans effect, et ne l'esmeuvent 
qu'à rire, je ne veois pas pourquoy il s'en doibve donner garde. 
Il en est de si sots, qu'ils se destournent de leur voye un quart 
de lieue, pour courir aprez un beau mot : mit qui non verba 
rébus aptant, sed res extrinsecus arcessunt, quibus verba con- 
veniant''' : et l'aultre qui alicujus verbi décore placentis, vocentur 
ad id, quod non proposuerant scnôere*". Je tors bien plus vo- 
lontiers une bonne sentence, pour la coudre sur moy, que je 
ne destors '* mon fil pour l'aller quérir. Au rebours, c'est aux 



de venouvelei' le.-> sources et l'inspu-a- 
tion de la poésie française, surtout do 
la poésie lyrique et du Bellay a lancé 
le manifeste de la nouvelle école : 
Dejfenve et illustration de la langue 
francoijse {iôid) . 

1. Plus do son que de sens (SÉiNÈoue, 
Epis t. \L). 

2. On voit que Montaigne admire 
les maîtres, mais raille « les petits ap- 
prentis, » les imitateurs maladroits. 

3. Que fera notre élève? Montaigne 
revient à son principal sujet qu'il sem- 
blait avoir entièrement perdu de vue. 

4. Aristippe, philosophe oyrénaïque, 
contemporain de Socrate. 

5. Diogène de Laërte, liv. Il, Aris- 
tippe. 

6. Voir plus haut : philosophe stoï- 
cien, disciple do Zenon; Chrysippe fut 
son diîcipio. 



7. Diogène de Lai,-rte, Chrysippe, 
liv. III. 

8. Sophismes entortillés et épineux. 
On s'amusait dans les écoles à ces mi- 
sérables jeux d'esprit, à dénouer sé- 
rieusement ces syllogismes par les 
règles de la logique. Le sophisme type 
est l'argument cornu : » On a ce qu'on 
n'a pas perdu, vous n'avez pas perdu de 
cornes, donc vous avez des cornes. » 

9. Ou qui ne choisissent pas les mots 
pour les choses, mais qui vont cher- 
cher, hors du sujet, des choses aux- 
quelles les mois puissent convenir 
(Qlintilien, VIII, 3). 

10. Qui pour ne pas perdre un mol 
qui leur plait, s'engagent dans une 
matière (ju'ils n'avaient pas dessein de 
traiter (SÉNÈouf:, Epixt.. lix). 

\\. Je tors.. .que je ne destors mon fil. 
Montaigne joue sur les mots d'une 



CHAPITRE XXV. iS\ 

paroles à servir et. à suyvre ; et que le gascon y ari-ive, si le 
ir.inçois n'y peult aller. Je veulx que les choses surmontent, 
et qu'elles remplissent de façon l'imagination de celuy qui 
escoLite. qu'il n'ayt aulcune souvenance des mots. Le parler 
que j'ayme, c'est un parler simple et naïf, tel sur le papier 
qu'à la bouche ; un parler succulent et nerveux, court et serré ; 
non tant délicat et peigné, comme véhément et brusque * : 

Hacc demiim saplet diclio, quse feriet^; 

plustost difficile qu'ennuyeux; esloingné d'affectation ; desreglé, 
ilescousu et bardy : chasque loppin^ y face son corps; non 
pedantesque, non fratesque *, non plaideresque", mais plustost 
soldatesque, comme Suétone appelle celuy de Julius César ; et 
si ne sens pas bien pourquoi il l'en appelle®. 

J'ay volontiers imité cette desbauche qui se veoid en nostre 
jeunesse au port de leurs vestements : un manteau en escbarpe, 
la cape sur une espaule, un bas mal tendu, qui représente une 
fierté desdaigneuse de ces parements estrangiers, et noncha- 
lante de l'art; mais je la treuve encores mieulx employée en 
la forme du parler. Toute affectation, nommeement en la 
gayeté et liberté franooise, est mesadvenante" au courtisan ; 
et en une monarchie, tout gentilhomme doibt estre dressé au 
port d'un courtisan : parquoy nous faisons bien de gauchir* 
un peu sur le naïf et mesprisant. Je n'ayme point de tissure^ 
où les liaisons et les coustures paroissent : tout ainsi qu'en un 
beau corps il ne fault pas qu'on y puisse compter les os et les 
veines. Qnœ veritati operam dat oratio, incomposita sit et sim~ 
plex^°. Qui:i accurate loquitur, nisi qui vult putide loqui^^t 



façon un p3ii obsaure. // tord la pen- 
sée, il la condense, pour se l'appliquer 
et la garder en mémoire, plutôt qu'il 
ne délord son til, qu'il ne l'allonge 
pour aller, comme tant d'autre?, « a 
un quart do lieue, courir après un 
beau mot. » 

1. Si Montaig'ne n'a pas toutes les 
qualités qu'il prise tant, on ne peut 
lui refuser le parler simple, naJf eisuc- 
ciilmt. 

2. Celte expression-là seiilo plaira 
qui frappera (Epitaphe de Lucain, ci- 
tée dans la bibliothèque latine de Fa- 
briciu<, II, 10). 

3. On dit un lopin de terre, même 
sens ici, mor-eau, fragment. 

4. Fratesque, en italien /ra/? signiûe 
frère, moine. Eloquence de moine. 



5. Plaideresque, de plaideur, d'a- 
vocat. 

6. Suétone, Vie de Céxar, 55. Mon- 
taigne ne comprend pas bien pourquoi 
Suétone qualifie l'éloquence de César 
de soldatesque. 11 avait lu une mau- 
vaise leçon. Le texte restitué n'appli- 
que plus l'épithèle à son éloquence, 
mais à son talent de général. 

7. Mesadcenante , messéante , qui 
ne convient pas. 

8. Gauchir sur, dévier, inclinP'" 
vers. 

9. Tissure, tissu. 

10. La vérité doit parler une lang'ue 
simpleetsans art^SÉNÈQUE, Epist..xi.). 

11. Qui parle avec recherche est sur 
de causer du dégoût et de l'ennui. 

(SÉNÈOUE, Epi^t., LXXV). 



182 



I-SSAIS DE MONTAIGNE. 



L'éloquence faict injure aux choses, qui nous deslourneà soy'. 
Comme aux accoustrements, c'est pusillanimité de se vouloir 
marquer par quelque façon particulière et inusitée : de mesmo 
au langage, la reclierche des phrases nouvelles et des mots peu 
cogneus vient d'une amhition scholastique - et puérile. Peusso 
je ne me servir que de ceulx qui servent aux haies à Paris ^ ! 
Aristophanesle grammairien n'y entendoit rien, de reprendre en 
Epicurus* la simplicité de ses mots, et la fin de son art oratoire, 
qui estoit perspicuité" de langage seulement. L'imitation du 
parler, par sa facilité, suyt incontinent tout un peuple : l'imi- 
tation du juger, de l'inventer, ne va pas si viste. La plusparl 
des lecteurs, pour avoir trouvé une pareille robe, pensent 
tresfaulsemenl tenir un pareil corps : la force et les nerfs ne 
s'empruntent point; les atours et le manteau s'empruntent. 
La pluspart de ceulx qui me hantent parlent de mesme les 
Essais ^ ; mais je ne sçay s'ils pensent de mesme. Les Athéniens, 
dict Platon, ont pour leur part le soing de l'abondance et élé- 
gance du parler ; les Lacedemoniens, de la hriefveté ; et ceux 
de Crète, de la fécondité des conceptions, plus que du langage: 
ceulx cy sont les meilleurs. Zenon disoit qu'il avoit deux sortes 
de disciples : les uns, qu'il nommoit îpiXoXoYou; curieux d'ap- 
prendre les choses, qui estoienl ses mignons ; les aultres, 
}vOYO'.f-îXou;, qui n'avoyent soing que du larigage. Ce n'est pas à 
dire que ce ne soit une belle et bonne chose que le bien dire, mais 
non pas si bonne qu'on l'a faict; et suis despit ' de quoy nostre 
vie s'embesongne toute à cela. Je voudrois premièrement bien 
sçavoir ma langue, et celle de mes voisins où j'ay plus ordi- 
naire commerce ^ . 



1. Passai qui, nous l'avons dit. copie 
parfois IMonlaigne, lui a euiprunté 
cette pensée en la modifiant à peine : 
B La véritable éloquence, dit-il, se 
moque de l'éloquence. » 

2. Scholastique, d'écolo, pédantos- 
que. 

3. Voir plus haut, p. 173, note 3. 

4. Diogone de Laêrte, liv. X, Epicure. 

5. Perspicuité, clarté. 

6. La langue des Essais, qui est fa- 
milière, usuelle et n'afTeete pas « la 
recherche des phrases nouvelles et des 
mots peu congneus. « L'entourage, à 
son insu même, se met à l'unisson 
avec le maître ; on pourrait dire à bien 
des égards : tel maître, tel valet. L'au- 
teur raconte (V. à la page suivante) com- 
ment, non seulement ses domesti(jue3, 



mais tous les villages autour se mirent 
à « latinizer, » parce que dès sa pre- 
mière enfance, son père avait ordonné 
que maîtres et serviteurs ne se servis- 
sent que du latin, à l'exclusion même 
du français ou du périgourdin. 

7. Despit, fiché, dépité. 

8. Montaigne semble oublier tout 
ce qu'il doit à la langue latine, qu'il 
a parlée la première comme une lau- 
true vivante rcssuscitée à son usage, 
dans un coin du Périgord, par la fan- 
taisie d'un père original; son style est 
imprégné de latinismes, ce qui ne 
l'empêche de préférer, à la cûnnai> 
sance des langues anciennes, «• que 
l'on achète trop cher, » celle du fran- 
çais d'abord, puis des langues parlées 
par les peuples voisins. Il enteud l'ita- 



CHAPITRE XXV. i83 

C'est un bel et grand adgencement ' sans double que le grec 
et latin, mais on l'achepte trop cher. Je diray icy une façon 
d'en avoir meilleur marché que de coustume, qui a esté essayée 
en^ moy mesme : s'en servira qui vouldra. Feu mon père', 
ayant faict toutes les recherches qu'homme peult faire, parmy 
les gens sçavants et d'entendement, d'une forme d'institution 
exquise, feut advisé de cet inconvénient qui estoit en usage; et 
luy disoit on que cette longueur que nous mettions à apprendre 
les langues qui ne leur coustoient rien*, est la seule cause 
pourquoy nous ne pouvons arriver à la grandeur d'ame et de 
cognoissance des anciens Grecs et Romains^. Je ne croy pas 
que ce en soit la seule cause. Tant y a, que l'expédient que 
mon père y trouva, ce feut qu'en nourrice, et avant le premier 
desnouement de ma langue, il me donna en charge à un 
Allemand, qui depuis est mort fameux médecin en France, 
du tout ignorant de nostre langue, et tresbien versé en la 
latine. 

Cettuy cy, qu'il avoit faict venir exprez, et qui estoit bien 
chèrement gagé, m'avoit continuellement entre les bras. 11 en 
eut aussi avecques luy deux aultres moindres en sçavoir, pour 
me suyvre, et soulager le premier : ceulx cy ne m'entrete- 
noient d'autre langue que latine^. Quant au reste de sa mai- 
son, c'estoit une règle inviolable que ny luy mesme, ny ma 
mère, ny valet, ny chambrière, ne parloient en ma compaignie 
qu'autant de mots de latin que chascun avoit apprins pour jar- 
gonner avec moy. C'est merveille du fruict que chascun y feit: 
mon père et mère y apprindrent assez de latin pour l'entendre, 
et en acquirent à suffisance pour s'en servir à la nécessité, 
comme feirent aussi les aultres domestiques qui estoient plus 



lien, mais par;iU n'avoir gaère entendu 
aucun autre idiome moderne. 

1. Adgencement, ornement. Concin- 
nitas. 

2. En, sur. 

3. Voir sur le père de Montaigne, 
ce qu'il en dit lui-même dans les 
Essais, I, xxxiv; II, ii, xii ; UI, ix. xui 
(Voir nos Extraits de Montaigne, 
1 vol., Belin, 1SS3). 

4. S.-ent, à apprendre. C'est toujours 
l'objection faite à l'étude des langues 
mortes. Ce que l'on cherche encore, 
c'est, comme dit Montaigne : « La 
façon d'en avoir meilleur marché, « 
en les sachant le mieux possible. 

5. Si les Romains joignaient com- 
munément l'étude du grec à celle du 



lalin, il faut remarquer que les Grecs 
n'apprenaient que leur langue, étude 
« qui ne leur coustoit rien. » 

6. On peut comparer ce mode d'en- 
seignement avec celui qui fut appliqué 
à Agrippa d'Aubigné : « Dès quatre ^ . ,,, ^ 
ans accomplis, le père lui mena de {/^^ 
Paris un précepteur Jean Cottin, 
homme astorge (dur) et impiteux 
(sans pitié), qui luy enseigna les let- 
tres latine, grecque et hébraïque à la 
fois, ceste méthode, suivie par Pere- 
gin, son second précepteur, si bien 
qu'il lisoit aux quatre langues à dis 
ans. » (Agrippa d'Aubigné, sa vie à 
ses enfants.) Voir notre Etude histo- 
rique et littéraire sur Agrippa d'Au- 
bigné. Paris, Belin, 1SS3. 



18i ESSAIS DE MONTAIGNE. 

attachez à mon service. Somme, nous nous latinizasmes* tant, 
qu'il en regorgea jusques à nos villages tout autour, où il y a 
encores, et ont prins pied par l'usage plusieurs appellations 
latines d'artisans et d'utils^. Quant à moy, j'avoy plus de 
six ans, avant que j'entendisse non plus defrançois ou de peri- 
gordin que d'arabesque'; et, sans art, sans livre, sans gram- 
maire ou précepte, sans fouet, et sans larrnes, j'avois apprins 
du latin tout aussi pur que mon maistre d'escbole le sçavoit : 
car je ne le pouvois avoir meslé ny altéré. Si par essay on me 
vouloit donner un thème, à la mode des collèges ; on le donne 
aux aultres en françois, mais à moy il me le falloit donner en 
mauvais latin, pour le tourner en bon. Et Nicolas Orouchy *, 
qui a escript de ComitUs Romanorum^ ; Guillaume Guerente*, 
qui a commenté Aristote-, George Buchanan^ ce grand poëto 
escossois ; Marc Antoine Muret ^, que la France et l'Italici 
recognoist pour le meilleur orateur du temps, mes précepteurs 
domestiques, m'ont dict souvent que j'avois ce langage en 
mon enfance si prest et si h main, qu'ils craignoient à m'ac- 
coster'. Bucbanan, que je veis depuis à la suitte de feu mon- 
sieur le mareschal de Brissac*", me dict qu'il estoit aprcz à 
escrire de l'institution des enfants, et qu'il prenoit l'exem- 
plaire '^ de la mienne; car il avoit lors en charge'* ce comte 
de Brissac que nous avons veu depuis si valeureux et si brave. 



1. ."?<? latmizer, c'est-à-dire se meUre 
à parler latin. 

2. /JUl!:, outils (voirpafje Io0,note3 
sur l'otymolojçic de ce mol). 

3. Arabesque, langue arabe. 

4. Nicolas Grouchi (1520-1572), pro- 
fesseur de grec et de philosophie à 
Bordeaux, à Paris, en Portugal. 

5. Paris, Vascosan, 1555, reproduit 
dans le tome 1«' des Antiquités ro- 
mainex, de Orcvius. 

G. Ciuillaunie Guerente, commenta- 
teur d'Aristole, a aussi écrit des tra- 
gédies latines. 

7. George Buchanan (1500-1582), 
poète et historien écossais, professeur 
a Paris et à Bordeaux, où il connut 
Montaigne en son enfance. Ses tragé- 
dies latines étaient fort réputées. 

S. Marp-.\ntoinc Muret (I52G-1.")S5), 
né à Muret, près de Limoges, grand 
admirateur de Cicéron, un des plus 
renommés latinistes du siècle, profes- 
seur au collège d'Auch, puis à Poitiers 
et à Paris. Plus tard, réfugié en Italie, 
il y embrassa l'état ecclésiastique et 



fit l'apologie de la Saint-Ba;-lhclcmy. 
Nous lisons plus loin dans ce méniu 
cliajjitre, que Montaigne • soutint les 
premiers personnages à tragédies lati- 
nes de Buchanan, de Guerente et do 
Muret, qui se représentèrent au col- 
lège de Guyenne avec dignité. » Le 
père de Montaigne, après ce premier 
essai d'éducation domestique, « ayant 
peur de faillir en chose qu'il avait ii 
cœur, se laissa enfin emporter à l'opi- 
nion commune, et envoya son fils en- 
viron ses six ans, au collège de Guyenne 
très florissant pour lors et le meilleur do 
France. » 

y. ^^accof!t^'r, m'affronter, parce 
que ses maîtres n'avaient pas le latin 
« si prest et si à la main. » 

10. Maréchal de France (150.5-1561;. 
un des meilleurs généraux de Fi-au -o 
sous les règnes de François i", Heu 
ri II et Charles IX. 

11. ErempUiire. modèle. 

12. En charge, c'est-à-dire qu'il 
était chargé de l'éducation du jeune 
comte. 



CHAPITRE XXV 



18- 



Quant au grec, duquel je n'ay quasi du tout point d'intelli- 
gence, mon père desseigna * me le faire apprendre par art, 
mais d'une voye nouvelle, par forme d'esbat et d'exercice : 
nous pelotions^ nos déclinaisons, à la manière de ceulx qui, 
par certains jeux de tablier^ apprennent l'arithmétique et la 
géométrie. Car entre aultres choses, il avoit esté conseillé de 
me faire gouster la science et le debvoir par une Yoionté non 
forcée, et de mon propre désir ; et d'eslever mon ame en toute 
doulceur et liberté, sans rigueur et contraincte : je dis jusques 
à telle superstition, que, par ce qu'aulcuns tiennent que cela 
trouble la cervelle tendre des enfants de les esveiller le matin 
en sursault, et de les arracher du sommeil (auquel ils sont 
plongez beaucoup plus que nous ne sommes) tout à coup et 
par violence, il me faisoit esveiller par le son de quelque 
instrument ; et ne feus jamais sans homme qui m'en servist. 

Cet exemple suffira pour en juger le reste, et pour recom- 
mander aussi et la prudence et l'affection d'un si bon père ; 
auquel il ne se* fault prendre, s'il n'a recueilly aulcuns fruicts 
respondants à une si exquise culture. Deux choses en feurent 
cause ; en premier, le champ stérile et incommode ; car, 
quoyque j'eusse la santé ferme et entière, et quand et quand ^ 
un naturel doulx et traictable, j'estoy parmy cela si poisant, 
mol et endormy, qu'on ne me pouvoit arracher de l'oysifveté, 
non pas^ pour me faire jouer. Ce que je veoyois, je le veoyois 
bien ; et, soubs cette complexion lourde, nourrissois des imagi- 
nations hardies et des opinions au dessus de mon aage. L'es- 
prit, je l'avoy lent, et qui n'alloit qu'autant qu'on le menoit; 
l'appréhension'', tardifve ; l'invention, lasche ; et aprez tout, 
un incroyable default de mémoire^. De tout cela, il n'est pas 
merveille s'il ne sçeut rien tirer qui vaille. Secondement, 
comme ceulx que presse un furieux désir de guarison se laissent 
aller à toute sorte de conseils, le bon homme, ayant extrême 



1. rJi'.tirir/7in, forma le de«spin. 

2. Pelotions , peloter signiûe jouer 
à la paume sans faire une partie ré- 
glée. 

3. Tablier, on appelait ainsi la 
table de tous les jeux qui se jouent 
avec des pièces mobiles sur une sur- 
face plane, comme les dames ou les 
échecs. 

4. C'est-à-dire il ne faut s'en prendre, 
adresser des reproches. 

5. Qiiand et quand, en môme temps. 

6. Non pas, pas même. 



7. L'appréhension, la compiéhension, 
l'intelligence. 

8. Montaigne revient souvent sur ce 
défaut de mémoire. Comment le con- 
cilier avec le nombre de citations mê- 
lées à son texte? Il explique d'un mot 
cette apparente contradiction : « A 
faute de mémoire naturelle j'en forge 
de papier. » (III, xiii.) Il a recours 
sans cesse « aux tablettes, » c'est-à- 
dire aux notes qu'il ne manque pas de 
prendre en lisant, et qu'il retrouve à 
l'occasion quand il écrit ses Essais. 



180 



ESSAIS DE MONTAIGNE. 



peur de faillir en chose qu'il avoit tant à cœur, se laissa enfin 
emporter à l'opinion commune, qui suyt tousjours ceulx qui 
vont devant, comme les grues, et se rangea à la coustume, 
n'ayant plus autour de luy ceulx qui luy avoient donné ces 
premières institutions', qu'il avoit apportées d'Italie \ et m'en- 
voya environ mes six ans au collège de Guienne, tresflorissant 
pour lors, et le meilleur de France : et là, il n'est possible de 
rien adjouster au soing qu'il eut, et à me choisir des précepteurs 
de chambre- suffisants, et à toutes les aultres circonstances de 
ma nourriture, en laquelle il réserva plusieurs façons particu- 
lières, contre l'usage des collèges ; mais tant y a que c'estoit 
toujours collège. Mon latin s'abastardit" incontinent, duquel 
depuis par desaccoustumance j'ay perdu tout usage ; et ne me 
servist cette mienne inaccoustumee institution, que de mefaire 
enjamber d'arrivée aux premières classes ; car, à treize ans que 
je sortis du collège, j'avois achevé mon cours (qu'ils appellent), 
et, à la vérité, sans aulcun fruict que je peusse à présent met- 
tre en compte'*. 

Le premier goust que j'eus aux livres, il me veint du plaisir 
des fables de la Métamorphose" d'Ovide : car environ l'aage 
de sept ou huict ans, je me desrobois de tout aultre plaisir 
pour les lire; d'autant que celte langue estoit la mienne ma- 
ternelle*, et que c'estoit le plus aysé livre que je cogneusse, 
et le plus accommodé à la foiblesse de mon aage, à cause de 
la matière : car des Lancelots du Lac, des Amaclis, des Huons 
de Bordeaux '', et tels fatras do livres à quoy l'enfance s'amuse, 
je n'en cognoissoys pas seulement le nom, ny ne foys encores 
le corps ^ ; tant exacte estoit ma discipline'! Je m'en rendoys 
plus nonchalant à l'estude de mes aultres leçons prescriptes. 



1. In.ititiUiùDS, dans le -cns de plnn, 
rrglos de conduite pourriustruclion et 
lé liication do son lils. 

2. Ce sont les répétiteurs des leçons 
données en commun, comme nous 
aillons, de la classe. 

3. S'abastardit, s'altéra. 

4. S'il faut en croire ici Montaigne, le 
profit de cette preniièie éducation au- 
rait été assez mince, puisque, ayant 
perdu l'usage de sou latin, il aurait 
été incapable, faute de maturité d'es- 
prit, de tirer d'études prématurément 
terminées le fruit que l'âge ordinaire 
permet aux jeunes gens d'en recueillir. 

5. Ce sont les Métiviwrphoses. 

G. Le latin qu'il avait, on l'a vu, 



appris avant le français et pour ainsi 
dire en guise de langue maternelle. 

7. Lancelot du Lac, roman de che- 
valerie, par Christian de Troyes (trei- 
zième siècle. Herberay des Èssarts a 
traduit, par ordre de François I", les 
huit premiers livres de ÏAmadis des 
Gatilex (1510-15iS). Cet Amadis est le 
type sérieux de ces amoureux intré- 
pides et fidèles dont la caricature est 
Don Quichotte. Huon de Bordeaux est 
une chanson de geste du quatorzième 
siècle. 

8. C'est-à-dire ni n'en connais encore 
le texte ; il n'en connait qu'en gros le 
contenu. 

9. Tant sévère était mon éducation. 



CHAPITRE XXV. 



1S7 



I 
\ 



Là, il me veint singulièrement à propos d'avoir affaire à un 
homme d'entendement de précepteur, qui sceut dextrement 
conniver * à cette mienne desbauche et aultres pareilles : car 
par là j'enfilay tout d'un train Virgile en l'Aeneide, et puis 
Terence, et puis Plante, et des comédies italiennes, leurré^ 
tousjours par la doulceur du subject. S'il eust esté si fol de 
rompre ce train, j'estime que je n'eusse rapporté du collège 
que la haine des livres, comme faict quasi toute nostre no- 
blesse. Il s'y gouverna ingénieusement, faisant semblant de 
n'en veoir rien : il aiguisoit ma faim, ne me laissant qu'à la 
desrobee gourmauder* ces livres, en me tenant doulcementen 
office* pour les aultres estudes de la règle "* : car les princi- 
pales parties que mon père cherchoit à ceulx à qui il donnoit 
charge de moy, c'estoit la debonnaireté et facilité de com- 
plexion. Aussi n'avoit la mienne aultre vice que langueur et 
paresse. Le danger n'estoif pas que je felsse mal, mais que je 
ne feisse rien : nul ne prognostiquoit que je deusse devenir 
mauvais, mais inutile; on y prevoyoit de la fainéantise, non 
pas de la malice. Je sens qu'il en est advenu de mesme : les 
plainctes qui me cornent aux aureilles sont telles : Il est oysif, 
froid aux offices d'amitié et de parenté", et, aux offices pu- 
blicques, trop particulier, trop desdaigneux '. Les plus inju- 
rieux mesme ne disent pas : Pourquoy a il a prins? pourquoy 
n'a il payé? mais, Pourquoy ne quitte il*? pourquoy ne 
donne il? Je recevrois à faveur qu'on ne desirast en moy que 
tels effects de supererogation ^: mais ils sont injustes d'exiger 
ce que je ne doy pas, plus rigoureusement beaucoup qu'ils 
n'exigent d'eulx ce qu'ils doibvent. En m'y condemnant, ils 
effacent la gratification *° de l'action, et la gratitude qui m'en 
seroit deue : là où le bien faire actif debvroit plus poiser de ma 



1. Dextrement connicer, se meUre 
habiloment de connivence avec moi. 
Conniver (connivei'e) , signiùe propre- 
ment fermer, cligner les yeux. 

2. Leurré, signifie ordinairement 
trompé, ici plutôt séduit, charmé. 

3. Gourmander, manger en gour- 
mand, dévorer ces livres. 

■i. En office, c'est-à-dire ne lui im- 
posant le devoir qu"avec douceur. 

5. Estudes de la règle, régulières. 

6. Froid aux offices d'amitié, les 
noms de La Boétie, de Charron, de 
M"» de Gournay suffisent à défendre 
sa mémoire de cette accusation. 

7. Voir le grave reproche que Mon- 



taigne encourut comme maire de Bor- 
de.'ius; son plus grand tort fut, se con- 
naissant si bien, d'accepter ces fonc- 
tions. 

S. Quitter, abandonner de son droit, 
se départir de son dû. 

9. Supererogation , on appelle supe- 
rerogation tout ce qu'on fait au delà 
de ce qui est dû. Montaigne veut dire 
qu'il serait trop heureux qu'on ne re- 
grettât en lui que ces serrices qui ne 
sont point exigibles, cette libéralité 
qui va au delà des vertus obligatoires. 

10. Gratification, générosité, libé- 
ralité. 



1S8 



ESSAIS DE MONTAIGNE. 



main, en considération de ce que je n'en ay de passif nul qui 
soit. Je puis d'autant plus librement disposer de ma forlune, 
qu'elle est plus mienne, et de moy, que je suis plus mien. 
Touteslois, si j'estoy grand enlumineur^ de mes actions, à 
l'adventure rembarrerois je bien ces reproches ; et à quelques 
uns apprendrois qu'ils ne sont pas si offensez que je ne face 
pas assez, que de quoy je puisse faire assez plus que je ne 
ioys*. 

Mon ame ne laissoit pourtant en mesmo temps d'avoir, à 
part soy, des remuements^ fermes, et des jugements seurs et 
ouverts* autour ° des objects qu'elle cognoissoit; et les digeroit 
seule, sans aulcune communication; et, entre aultres choses, 
je crois, à la vérité, qu'elle eust esté du tout incapable de se 
rendre à la force et violence. Mettray je en compte cette faculté 
de mon enfance? une asseurance de visage, et soupplesse de 
voix et do geste à na 'appliquer aux roolles que j'entreprenois : 
car, avant l'aage, 

Alter ab undecioio tum me vix cepcrat annus*, 

j'ay soustenu'' les premiers personnages ez tragédies latines 
de Buchanan, de Guerente et de Muret, qui se représentèrent 
en nostre collège de Guiennejavecques dignité : en cela, Andréas 
Goveanus^, nostre principal, comme en toutes aultres parties 
de sa charge, feut sans comparaison le plus grand principal de 
France; et m'en tenoil on maistre ouvrier^. C'est un exercice 
que je ne mesloue"' point aux jeunes enfants de maison; et ay 
veu nos princes s'y addonner depuis en personne, à l'exemple 
d'aulcuns des anciens, honnestement et louablemont : il estoit 
loisible mesme d'en faire mestier aux gents d'honneur, en 
Grèce : Aristoni tragico actori rem apent : huic et genus et for- 
tuna honesta erant ; nec ars, quia nihil taie apud Grœcos piidon 
est, ea deformabat^^ : car j'ay tousjours accusé d'impertinence 



1. Enlumine II)', qui enlumine, pour 
rendre plus visible et meUie en relief. 

2. Que de quoy, au fond ce qui les 
offense, c'est que je pourrais faire plus 
cnjoro que je no fais; affaire de ja- 
lousie. 

3. Remuements, impression, mouve- 
ments. 

4. Ouverts, larges. 

5. Autour, sur, touchant. 

0. A peine avais-je aUeint ma dou- 
zième année (VinciLE, Eylog. Wll, 30.) 

7. Soustenu (susUnere partes), joué 
les premiers rôles. 



8. Goveanus (André Gouvea), Portu- 
gais, principal du collOjre Sainte-Barbe 
à Paris, de celui de Guyenne à Bor- 
deaux, quitta la France en 1547 pour 
fonder un collège à Coïmbre, où il 
mourut Tannée suivante. 

9. Maistre oucrier, ouvrier qui a fait 
ses preuves : dans les anciennes corpo- 
rations, on n'était reçu maître ouvrier 
qu'après avoir produit un chef-d'œuvre. 

10. Meslouer, mal louer, blâmer. 

11. Il découvre son dessein à l'ao- 
teur tragique Ariston. c'était un homme 
de naissance et de fortune honorables 



CIIAPITRK JaV. 



180 



jr^ 



ceulx qui condemnent ces esbattements ; et d'injustice cculx 
qui refusent l'enti-ee de nos bonnes villes aux comédiens qui le 
valent*, et envient aux peuples ces plaisirs publicques. Les 
bonnes polices^, prennent soing d'assembler les citoyens, et 
de les r'allier, comme aux offices sérieux de la dévotion, 
aussi aux exercices et jeux-, la société et amitié s'en augmente; 
et puis on ne leur sçauroit concéder des passetemps plus 
réglez que ceulx qui se font en présence d'un chascun, et à la 
veue mesmre du magistrat : et trouveroy raisonnable que le 
prince, à ses despens, en gratifiast quelquesfois la commune^'*^ 
^d'une affection et bonté comme paternelle; et qu'aux villes 
populeuses il y eust des lieux destinez et disposez pour ces 
spectacles ; quelque divertissement de pires actions et oc- 
cultes '. 

Pour revenir à mon propos, il n'y a tel que d'allcicher l'ap- 
pétit et Tairection : aultrement on ne faict que d,es asnes char- 
gez de livres ; on leur donne à coups de fouet en garde leur 
pochette pleine de science; laquelle, pour bien faire, il ne 
fault pas seulement loger chez soy, il la fault espouser*. 



et que son art ne déshonorait pas 
auprès de ses concitoyens, parce qu'il 
n'a rien de honteux chez les Grecs 
(TiTE-LivE, XXIV, 24), 

1. Qui le valent, qui valent, qui 
méritent ce p/ivilèpe. 

2. Polices gouvernements. 

3. Quelque divertissement de pires 
actions, etc., c.-à-d. que le spectacle 
distrait, détourne d'actions pires ; de 
toutes les distractions, le théâtre est 
assurément une des plus morales. Les 
docteurs chrélieas, au nom de la re- 



ligion, l'ont généralement condamné. 
Jean-Jacques Rousseau, qui a tant em- 
prunté à Montaigne, se sépare ici de 
lui. Au nom de l'austérité républicaine, 
il condamne les spectacles comme fu- 
nestes à la moralité publique. D'Alem- 
bert a répondu victorieusement, dans 
une lettre célèbre, à la diatribe du 
citoyen de Genève. 

4. Voir, pour le jugement général 
sur l'esprit de ce chapitre, notre ap- 
préciation de Montaigne considéré 
comme pédagogue (pajc 119). 



OA ''xUil-LAAyi ', Il -'CA^yf^^-l^ -V yk;****^^^^-»^^ 






LIVRE II 



CHAPITRE VIII 



DE L Al-I-KCTIOX DES l'EHES AUX EXFANTs 



A MADAME D ESTIS3AC 



.Madame, si l'cstrangeté ne me sauve et la noiivclk'lé, (|ui ont 
occnustumc de donner prix aux choses, je ne sors jamais à mou 
lionneur de celle sotte entreprinse '^ : mais elle est si fantastique, 
et a un visage si esloingnc de l'usage commun, que cela luy 
pourra donner passage. C'est une humeur melancholique, ctune 
humeur par conséquent tresenncmie de ma compicxion natu- 
relle, produiele par le chagrin de la solitude en lacjuelle il y a 
(piol(|ues années que je m'eslois jeclé, qui m'a mis première- 
ment en teste celle resverie de me mesler d'escrire. El jiuis, 
me trouvant enlierement despourveu et vuide de toute aultre 
matière, je me suis présenté moy mesme à moy pour argument 
et pour suhject^. C'est le seul livre au monde de son espèce, 
d'un desseing farouche et extravagant. Il n'y a rien aussi en celte 
besongne digne d'estre remar(|ué, que cette bizarrerie; car à un 
subject si vain et si vil, le meilleur ouvrier de l'univers n'cust 
sçeu donner façon qui mérite qu'on en face compte. Or. ma- 
dame, ayant à m'y pourlrairc^ au vif, j'en eusse oublie un traict 
d'imporlance, si je n'y eusse représenté l'honneur que j'ay tous- 
jours rendu à vos mérites : et l'ay voulu dire signamment* à la 



1 . Nous savon.s que Montaigne con- 
seille de faire voyager très jeunes les 
fils de famillp. nuHliode excellente, à 
son avis, pour Icui- former Tesprit. 
C'est sans <liuite sur ses instances que 
le fils de M"'° d'Estissac accompagna 
Montaigne, en 1580. dans son voyage 
à Home. <> Le pape, d'un visage cour- 
tois, admonesta M. d'Estissac à l'es- 
tude et à la vertu. » {Voi/afjcs. i. 1"''. 
p. 87.) La famille d'Estissac était alliée 
à celle des la Rochefoucauld. 

2. Entendez : il n'est pas possible 
que je sorte jamais... Cette sotte en- 
treprise, étrange et nouvelle, est la 
fantaisie d'écrire ses Essais. 

3. Pascal, qui n'aime pas Montaigne. 
le ]jrend au mot cl s'écrie : « Le sol 
projel que Montaigne a eu de se 
peindre! » Voltaire [Remarque il sur 



les Peiuces de Pascal) répond très 
bien ù l'un et à l'autre : « Le char- 
mant projet que Montaigne a eu de se 
peindre naivenicnl, comme il a fait ! 
car il peint la nature humaine. Si Ni- 
cole cl Malebranche avaient toujours 
parlé d'eux-mêmes, ils n'auraient p;Ls 
rcMissi. Mais un gentilhomme campa- 
gnanl du temps de Henri 111, qui est 
savant dans un siècle d'ignorance, 
liliilosophe parmi les fanatiques, et qui 
peint sous son nom nos faiblesses et 
nos folies, est un homme qui sera tou- 
jours aimé. » Le dessein de Montaigne 
n'est donc pas si farouche et extrava- 
gant. 

■i. Pourtraire, tracer un portrait, 
trait pour trait. 

5. Sifinaramenf; spécialement. 



100 



CHAPITRE Vin. 101 

teste de ce chapitre, d'autant que, parmi vos aullres bonnes 
qualilez, celles de l'amitié que vous avez montrée à vos eiilaïUs 
tient l'un des premiers rengs. Qui sçaura l'aagc auquel monsieur 
d'Estissac, vosire mari, vous laissa veufve, les grands et lionno- 
rabies partis qui vous ont esté olîerts autant qu'à dame de France 
de vostre condition, la constance et fermeté de quoy vous avez 
soustenu, tant d'années, et au travers de tant d'espineuses diffi- 
cultez, la charge et conduiclc de leurs affaires, qui vous ont 
agitée par tous les coings de France, et vous tiennent encore 
assiégée, l'heureux acheminement que vous y avez donné par 
vostre seule prudence ou bonne fortune : il dira ayseemenf, 
avecques moy que nous n'avons point d'exemple d'aflection 
maternelle en nostre temps plus exprez' que le vostre. Je loue 
Dieu, madame, qu'elle ayt esté si bien employée ; car les bonnes 
espérances que donne de soy monsieur d'Estissac, vostre fils, 
asseurent assez que, quand il sera en aage, vous en tirerez 
l'obeïssance et recognoissance d'un tresbon enfant. Mais d'au- 
tant qu'à cause de sa puérilité-, il n'a peu remarquer les' extrê- 
mes offices^ qu'il a receu de vous en si grand nombre, je veulx, 
si ces escripts viennent un jour à luy tumber en main lorsque je 
n'auray plus ny bouche uy parole qui le puisse dire, qu'il 
receoive de moy ce tesmoignage en toute vérité, qui lui sera 
encores plus vifvemeut tesmoigné par les bons effects, de quoy, si 
Dieu plaist, il se ressentira, qu'il n'est gentilhomme en France 
qui doibve plus à sa mère, qu'il faict; et qu'il ne peult donner à 
l'advenir plus certaine preuve de sa bonté et de sa vertu, qu'en 
vous recognoissant pour telle '*. 

Si! y a quelque loy vrayement naturelle, c'est à dire quelque 
instinct qui se veoye universellement et iierpeluellement em- 
preint aux bestes et en nous (ce qui n'est pas sans coulroverseï, 
je puis dire, à mon advis, qu'aprez le soiug que chasque animal 
a de sa conservation et de fuyr ce qui nuit, l'affection que l'en- 
gendrant porte à son engeance ^ tient le second lieu en ce reng. 
El, parce que nature semble nous l'avoir recommandée, regar- 
dant à eslcudrc et faire aller avant les pièces successives de 
cette sienne machine, ce n'est pas merveille, si, à reculons, des 



1. Exprez, exprès, dans =on sens 
propre, qui ne peut laisser de doule. 

2. Pnévilité. extrême jeunesse. Ce 
mot n"e?t plus employé qu'en un sens 
défavorable, légèreté, niaiserie. 

.3. Les meilleurs services. 

■i. Pour tplln que je le dis ici. 



,5. Engeanfi; a vieilli et ne s'emploie 
plus guère qu'en mauvaise part. 

Ah ; malUeureuse eDgeanee, apanage <lii 

JJiable. 

fRRGNARD, Folies amoureuses, a. 1, --c. ii.; 

Ici enf/eancf; est employé dans son 

sens propre ilc race. 



192 ESSAIS DE MONTAIGNE. 

enfants aux pcros, elle n'est pas si grande : joinct cette nuUre 
considération aristotélique', fjue celuy qui bien faict à quel- 
qu'un l'aynie niieulx, qu'il n'en est aymé, et celuy ù qui il est 
Jeu aynie mieulx que celuy qui doibt; et tout ouvrier ayme 
inieulx son ouvrage, qu'il n'eu seroit aviné si l'ouvrage avoit du 
sentiment: d'autant que nous avons clier, Eslrc^; et Estre con- 
siste en mouvement et action; parquoy cliascun est aulcune- 
mcnt en son ouvrage. Qui bien faict exerce un'action belle et 
lionneslc; qui receoit, l'exerce utile seulement. Or l'utile est de 
beaucoup moins aimable que l'iionncste : l'Iionneste est stable cl 
jiermaneiit, fournissant à celui qui l'a faict une gratilication 
constante ; l'utile se perd et cscliappc facilement, et n'en est la 
mémoire ny si fresclie ny si doulce. Les clioses nous .sont plus 
clieres, qui nous ont plus couslc ; et le donner est de plus de 
coust que le prendre ^ 

[Puisqu'il a pieu à Dieu nous douer de quelque capacité de 
discours, à lin que, comme les bestes, nous ne feussions pas 
servilement assubjeclis aux lois connnunes, ains '• que nous nous 
y appliquassions par jugeuienl et liberté volontaire, nous debvons 
bien prester un peu à la simple auctorité do nature, mais non 
pas nous laisser lyranniquement euqiorter à elle : la seule raison 
doibt avoir la conduicte de nos inclinations. J'ay, de ma part, le 
goust eslraiigement mousse^ à ces i)ropensions qui sont pro- 
duictcs en nous sans l'ordonnance et entremise de nostre juge- 
ment, comme, sur ce subject duquel je parle, je ne puis rece- 
voir*^ cette passion de quoy on embrasse les enfants à peine 
encore nayz, n'ayants ny mouvement en l'ame, ni forme reco- 
gnoissable au corps, par où ils se puissent rendre aimables, et 
ne les ay pas souffert volontiers nourrir prez de inoy''. Une 
vraye alïeclion et bien réglée debvroit naistre et s'augmenter 
avecques la cognoissance qu'ils nous donnent d'eulx; et lors, 
s'ils le valent*, la propension naturelle marcliant quand et 



1. Morale à Xicomaqnr, IX, 7. 

2. G.-à-d. nous regiircloiis lèliu, 
l'existence, coiiinie chose précieuse. 

3. Raisonnement subtil qui peut se 
résumer ainsi : Nous nous attachons à 
l'obligé par le bienfait qu'il reçoit de 
nous, plus que celui-ci par le bienfait 
reçu. Celui qui donne fait un acte beau 
et linmuUn: celui qui reçoit, un acte 
utile; or l'honnête est supéricurà l'u- 
tile, sans compter que le bienfaiteur est 
actif, l'obligé passif, qu'il eu coûte plus 
il donner qu'à recevoir. On voit où 



tend l'auteur qui veut ))rouvcr que l'af- 
fection des jjères aux enfants est supé- 
rieure il celle des enfants aux parents. 

4. Ains, mais. 

."). J/oMXst', adjectif, qui n'est pas 
aigu ou tranchant, émoussé. 

0. Concevoir, admettre. 

7. Montaigne dit ailleurs qu'il lui esl 
mort en nourrice plusieurs enfants dont 
il ne sait pas exactement le nombre. 
Il ne semble pas avoir eu trop de peine 
à lutter contre la voix du sanj/. 

8. C'est-ii-dires'ils eu valent lapeino... 



CHAPITRE vni. 



193 



quand* la raison, les chérir d'une amitié vrayemont paternelle; 
et en juger de mesme, s'ils sont auItres:nous rendants tousjours 
à la raison, nonobstant la force naturelle. Il en va fort souvent au 
rebours ; et le plus communément nous nous sentons plus esmeus 
des trépignements, jeux et niaiseries puériles de nos enfants, que 
nous ne taisons aprez de leurs actions toutes formées; comme si 
nous les avions aimez pour nostre passetemps, ainsi que des gue- 
nons, non ainsi que des hommes : et tel fournit bien libérale- 
ment de jouets à leur enfance, qui se treuve resserré à la moindre 
despense qu'il leur fault estants en aage. Voire- il semble 
que la jalousie^ que nous avons de les veoir paroistre et jouir 
du monde quand nous sommes à mesme '■* de le quitter, nous 
rende plus espargnants et retrains ^ envers eulx : il nous fasche 
qu'ils nous marchent sur les talons, comme pour nous soliciter 
de sortir; et si nous avions à craindre cela, puisque l'ordre des 
choses porte qu'ils ne peuvent, à dire verilé, estre ny vivre 
qu'aux despens de nostre estre et de nostre vie, nous ne deb- 
vions pas nous mosler d'esire pères. 

Quant à moy, je treuve que c'est cruauté et injustice de ne 
les recevoir au partage et société de nos biens, et compaignons 
en l'intelligence^ de nos alTaires domestiques, quand ils en sont 
capables, et de ne relrencher et resserrer nos commoditez pour 
prouveoir aux leurs, puisque nous les avons engendrez à cet 
elTect. C'est injustice de veoir qu'un père vieil, cassé et demy 
mort, jouisse seul, à un coing du foyer, des biens qui suffi- 
roient à l'advancement et entretien de plusieurs enfants, et qu'il 
les laisse ce pendant, par fnulte de moyens, perdre leurs meil- 
leures années sans se poulser au service public et cognoissance 
des hommes. On les jecte au desespoir de chercher par quelque 
voye, pour injuste qu'elle soit, ii prouveoir à leur bcsoing : comme 
j'ay veu, de mon temps, plusieurs jeunes hommes, de bonne 
maison, si addonnez au larrecin, que nulle correction les en 
pouvoit destourner. J'en cognois un, bien apparenté, à qui, par 



Monlai-ine no voit pas ot ne 9C,ni pas 
(|uc rotto voix du sang qu'il dcdaigne 
si foi-t est î'anxiliaire indispensable 
de la raison. C'est jjar^^o f|iri)n aime 
ses enfants, à peine encore hps. qu'on 
en fait des créatures morales et irdelli- 
genles, di-rncs de cet amour qu'on leur 
octroie par avance, sans eom|)ter. Cet 
amour raisonné est sans doute raison- 
nable, mais l'auteur ne persuadera ni 
à M™' d'Estissac, ce modèle des mères. 



ni .H aucune véritable mère qu'il faille 
lutter contre ce qu'il appelle « /a force 
naturelle. >• 

1. Quand et quand, en même temps, 
avec. 

2. Voire et voir, vraiment, et même. 
?j. Jalousie, désir. 

4. A ?nesme. au moment même, sur 
le point. 

5. Retrains, resserrés. 

0. rnt3llif/ence, connaissance. 



R,MîEL\I3 ET MONTATCNE. 



194 



ESSAIS DK MONTAIGNE. 



la prière d'un sien frère Ireslionnesle et brave genlilliomme, je. 
pnrlay une fois pour cet effect. Il me rcspondit, cl confessa tout 
rondoment, qu'il avoit esté acheminé èi cett'ordure par la 
rigueur et avarice de son père; mais qu'à présent il y esloit si 
accoustumc, qu'il ne s'en pouvoit garder. Et lors il venoit d'oslre 
surprins en larrccin des bagues d'une dame, au lever de laquelle 
il s'esloit trouvé avec beaucoup d'aultrcs. 11 me fait souvenir du 
conte' que j'avois oui faire d'un aultre gentilhomme, si faict et 
faeonué à ce beau meslier du temps de sa jeunesse, que, venant 
aprez à estre maistre de ses biens, délibéré- d'abandonner cette 
traficque', il ne se pouvoit garder pourtant, s'il passoit prez 
d'une boutique où il y eust chose de quoy il eust besoing, de la 
desrober, en peine* de l'envoyer payer aprez. Et en ay veu plu- 
sieurs si dressez et duicts-' à cela, que, parmy leurs compaignons 
mesmes, ils desroboient ordinairement des choses qu'ils vou- 
loient rendre. Je suis Gascon, et si'' n'est vice auquel je m'en- 
tende moins : je le liais un peu plus par complexion, que je ne 
l'accuse par discours"^; seulement par désir, je ne soustrais rien 
à personne *. Ce quartier^ en est, à la vérité, un peu plus descrié 
(jiie les aultres de la françoise nation : si est ce que nous avons 
veu de nosire tem]is, à diverses fois, entre les mains de la jus- 
lice, des hommes de maison'", d'aultres contrées, convaincus 
de plusieurs horribles voleries. Je crains que, de cette desbauche 
il s'en faille aulcunement prendre à ce vice des pères'*. 

Et si on me respond ce (pie feit un jour un seigneur de bon 
entendement, « qu'il falsoit espargne des richesses, non pour en 
tirer aultre fruict et usage, que pour se faire lionnoror et recher- 
cher aux siens ; et que l'aage luy ayant osté toutes aultres forces, 
c'estoit le seul remède qui luy resloit pour se maintenir en auc- 
torilé dans sa famille, et pour éviter qu'il ne veinst à ujespris et 
desdaing à tout le monde; » de vray, non la vieillesse seulement, 
mais toute imbécillité, selon Aristote, est promotrice de l'ava- 
rice : cela est quelque chose; mais c'est la médecine à un mal. 



1. Cùnlc. lé'it. 

2. Dé^ndé à. 

3. Cette traftcqup, ce ti'afic. En mau- 
vaise part, c'est le profit que l'on Ure 
d'une chose, d'une pratique. 

■'i. En peine, sous peine. 
3. Duicts, participe du verbe ditire. 
porté à, habitué à. 

6. Et si, et pourtant. 

7. Discours, comme plus haut dans 
le sens de raison, raisonnement. 



8. Par ilésir. je ne soustrais ri-n à 
personne; Montaijrnp, par son naturel 
épicurien et indi lièrent, éi'happe au 
péché d'envie, au vol par la pensée, le 
pluscommunetleplus innocent de tous; 
on est seul à en soulTrir. 

9. Quartier, région, province. 

10. De maison, de grande maison, 
nobles. 

11. La rigueur et avarice des pères 



CHAPITRE VllI. 193 

iluquol on dobvoil ovilor la noissanco. Un pore est bien misc- 
rable, qui ne tient l'affeclion de ses enfants que par le besoing 
qu'ils ont de son secours, si cela se doibt nommer affection : il 
fault se rendre respectable par sa vertu et par sa suffisance', et 
aimable par sa bonté, et doulceur de ses mœurs ; les cendres 
mesmes d'une ricbe matière, elles ont leur prix; et les os et 
reliques des personnes dlionneur, nous avons accoustumé de les 
tenir en respect et révérence. Nulle vieillesse peult estre si ca- 
ducque^ et si rauceMiun personnage qui a passé en lionneur 
son aage. qu'elle ne soit vénérable, et notamment ù ses enfants, 
desquels il fault avoir réglé l'ame à leur debvoir par raison, non 
par nécessité et par le besoing, ny par rudesse et par force ; 

Et enat longe, mea quiJem sentcntia, 
Qui impeviiim creJat esse graviiu, aut stabilius. 
Vi quod fit. quaui illnd. qiiod amicitia adiungitur*. 

J'accuse toute violence en l'éducation d'une âme tendre, 
qu'on dresse pour l'Iionneur et la liberté. Il y a je ne sçais quoy 
de servile en la rigueur et en la contraincte ; et tiens que ce qui 
ne se peult faire par la raison, et par prudence et addresse, ne 
se faict jamais par la force. On m'a ainsiu eslevé : ils disent 
qu'en tout mon premier aage, je n'ay taslé des verges qu'à deux 
coups, et bien mollement. J'ay deu la pareille aux enfants que 
i';iy eu : ils me meurent touts en nourrice; mais Leouor, une 

ule lille qui est escbappee à cette infortune^, a attainct six 
iiiis et plus, sans qu'on ayt employé à sa conduicte, et pour le 
cbastiement de ses faultes puériles (l'indulgence de sa mère s'y 
appliquant aysecment^, aultre chose que paroles, et bien doulces : 
et quand mon désir y seroit frustré, il est assez d'aultres causes 
auxquelles nous prendre, sans entrer on reproche avecques ma 
discipline^, que je sçais estre juste et naturelle. J'eusse esté 
beaucoup plus religieux" encores on cela envers des masles,! 
moins nayz à servir, et de condition plus libre : j'eusse aymé à' 



1. Suffisance, fftience. capacité in- 
teHectuelle et morale. 

2. Cadita/ue (le cadere, se dit de tout 
ce qui tombe, s'afTaisse. 

3. Rance, qui a contracté un mau- 
vais goùl, s'est gâté par vétusté. 

4. C'est se tromper fort, à mon avis, 
que de croire mieux établir son auto- 
rité par la force que par rafTeclion. 
(Térence, A<fe//)/i?s.act. I",sc.i'», v.40) 

5. Montaigne parle encore de safille 



au chap. v du III' livre : " Ma fille 
{c'est tout ce que j"ay d'enfans) est 
d'une complexion tardifve, mince et 
molle, et a esté par sa mère eslevée de 
mesme, d'une forme retirée et parti- 
culière : si qu'elle ne commence encore 
qu'à se desniaiser de la naïfveté de 
Tenfancc... » Cette fille épousa en se- 
condes noces le marquis de Gamaches. 

6. C'est-à-dire ma méthode d éduca- 
tion. 

T. Scrupuleax. 



^96 



ESSAIS DE MONTAIGNE. 



loiir grossir le cœur d'ingcniiilé et de franchise. Je n'ay veu 
iiuliro cffoct aux verges, sinon de rendre les âmes [dus lasches, 
ou plus malicieusement opiniastres. 

Voulons nous estre aymez de nos enfants? leur voulons nous 
oster l'occasion de souhaiter noslrc mort (combien que nulle 
occasion d'un si horrible souhait ne peult eslre ny juste ny ex- 
cusable, mUliim sccliis rationcm habet^fl accommodons leur vie 
raisonnablement de ce qui est en noslrc puissance. Pour cela, 
il ne nous fauldroit pas marier si jeunes, quenostrc aage vienne 
quasi à se confondre avecques le leur; car cet inconvénient 
nous jecle à plusieurs grandes diflicullez: je dis spécialement 
à la noblesse, qui est d'une condition oysifve, et qui ne vit, 
comme on dict, que de ses renies; car ailleurs, où la vie est 
questuaire-, la pluralité et compaignie des enfants, c'est un ad- 
gencement^^ de mesnage, ce sont autant de nouveaux utils et 
instruments à s'enrichir. 

.le me mariay à trente trois ans*, et loue l'opinion de trente 
cinq, qu'on dict estre d'Aristoto ^ Platon ^ ne veult pas qu'on se 
marie avant les trente ; mais il a raison de se mocquer de ceulx 
qui font les œuvres de mariage aprez cinquante cinq, et con- 
demne leur engeance indigne d'aliment et de vie. Thaïes y 
donna les plus vrayes bornes; qui. jeune, respondit à sa mère, 
le pressant de se marier, « qu'il n'esloit pas temps; » et, devenu 
sur l'aage, « qu'il n'estoit plus temps'. » Il faut refuser l'op- 
portunité à toute action importune ^. 

Ma or cong'uinto a gioviiietla sposa, 
E iietû ornai de' fis;ii, era iiivilito 
Ne gli atVetti di padre e di uiavito». 

En certaine contrée des Indes espaignolles, on ne permetloit 
aux hommes de se marier qu'aprez quarante ans; et si le per- 



1. Nul ci'mio ne peut avoir d'cxcuso 
raisoiiuablo. dit Seipion à ses soldats 
révoltés. (ïiTE-LivE, xxviii, 2S.) 

2. Questuaire (quœ.itiix, frain), n\er- 
cenairfi qui travaille pour vivre. 

3. Aclf/cnamcnt, disposition, arran- 
gement. 

4. Montaigne éponsa en 1366 la fdlo 
d'un conseiller au parlement de Bor- 
deaux, Kraneoise de La Chassaiguo ; 
union cahne'et exempte de soucis, à 
en juger par le silence presque com- 
plet de l'auteur des Esxais; ni femme, 
r.i enfants ne semblent avoir tenu une 



part bien considérable dans la vie de 
Montaig:ne. 

5. Arislote, Po'iliqiie. VII, 10, dit 
trente-sept et non Irente-ciiiif. 

6. A la tin du sixième livre de la 
République, où Platon dit. depuis 
trente Jusqu'à trente-cinq. 

7. iViosène <le Laerce. I, 26. 

S. C'est -à-diro qu'il n'y a. jamais oppor- 
lunilé pour faire une action fâcheuse. 

9. T'ni à une toute jeune épouse, et 
heureux d'avoir lies fils, il s'était amolli 
dans ses afTections de père et de mari. 
(Tasse, Jérusalem délivrée, chant X, 
stance '39.) 



CHAPITRK YIll. 107 

meltoit on aux fille., à ilix ;ius. lu gontilliommc qui a trente 
cinq ans, il n'est pas temps qu'il lasse place à sou fils qui en a 
vingt : il est luy mesme au train de paroistre et aux voyages des 
guerres, et en la court de son prince ; il a besuing de ses pièces ', 
et en doibt certainement faire [lart, mais telle part qu'il ne s'ou- 
blie pas pour aullruy. Et à celuy là peult servir justement cette 
response, que les pères ont ordinairement en la bouche : « Je 
ne me veulx pas despouiller devant que ^ de m'aller coucher. » 

.Mais un père, atteré -^ d'années et de maulx, privé par sa foi- 
ble-se et faulte de santé, de la commuue société des liommes, 
il se faict tort, et aux siens, de couver inutilement un grand 
las de richesses. It est assez en eslat\ s'il est sage, pour avoir 
désir de se despouiller, à lin de se coucher, non pas jusques à 
la clie)nise, mais jusques à une robbc de nuict bien chaude : le 
reste des pompes, de quoy il n'a plus que faire, il doibt en 
eslrener^ volontiers ceulx à qui, par ordonnance "^ naturelle, 
cela doibt appartenir. C'est raison qu'il leur en laisse l'usage, 
puisque nature l'en prive : aullrement sans double il y a- de la 
malice et do l'envie. La plus belle des actions de l'empereur 
Charles cinquiesme^ feut celle là, à l'imilation d'aulcuns an- 
ciens de son qualibre*, d'avoir sceu recognoistre que la raison 
nous commande assez de nous despouiller quand nos robbes 
nous chargent et empeschenl, et île nous coucher quand les 
jambes nous faillent : il resigna ses moyens, grandeur et puis- 
sauce à son fils, lorsqu'il sentit défaillir en soy la fermeté et la 
force pour conduire les affaires avecques la gloire qu'il y avoit 
acquise. 

Suive senesceiiteni miiture saiiiis cmiuiuii, ne 
Peccet ad extremiun ridendii?, et ilin ducat ^. 

Celte faulte de ne se sravoir recognoistre de bonne lieure, et 



1. Mct.ipliorc tirée du jeu d'c-hccs; 
(■"est dans un sens analogue k celui de 
Montaigne que la Bruyère a dit : « La 
vie de la coui' est un jeu sérieux, mé- 
lancolique, qui applique : il faut ar- 
ranjrer ."JM /lifC'.ï et ses batteries. iCa- 
racti'rca, eh. VIII.) 

2. Avant de. 

.'5. Comme atlcrré. courbé à terre. 

î. C"esl-;i-dirc en telle condition que. 

5. Etreniier. Ordinuirement user pour 
lapreuiiére l'uif, ici en donner l'étrence 
il autrui. 



fi. On/o«)m))(;(?, ordre, loi naturelle. 

7. Charles-Quint abdiqua en faveur de 
son fils Philippe II (1555), et se retira 
au couvent de Saint-Just. 

8. Qnalibrr, qualité, rang. 

9. Hoileau a traduit ainsi ces vers 
d'Horace i Epitres, I, i, S) : 

Malheureux, hùî^sc en paix ton cheval 

[vieillii.~aul. 

De peur que tout à coup eltlanqué. hors 

[cl haleine. 

Il ne laisse en tombant ?on uiaitre sur 

[larène. 

{EpUre S, v. 44 et suiv.) 



198 ESSAIS DE MONTAIGNE. 

ne sentir l'impuissance et extrême jiUcralion que l'aa^'c apiiorle 
naturellement et au corps et à l'ame, (|ui, à mon opinion, est 
eguale, si l'ame n'en a plus de la moitié, a perdu la réputation 
de la pluspart des grands hommes du monde. J'ay veu, de mon 
temps, et cogncu familièrement, des personnages de grande 
auctorité, qu'il csloit bien aysé à veoir estre merveilleusement 
desclieus de celte ancienne suffisance, que je cognoissois par la 
réputation qu'ils en avoient acquise en leurs meilleurs ans : je 
les eusse, pour leur honneur, volontiers souhaitez retire/, en 
leur maison à leur ayse, et deschargez des occupations pu- 
blicques et guerrières, qui n'esloient plus pour leurs espaules. 
.l'ai aultrefois esté [aùvé ' en la maison d'un gentilhomme veuf 
et fort vieil, d'une vieillesse foutesfois assez verte; cettuy cy 
avoit plusieurs filles à marier, et un fils desjà en aagc de pa- 
roistre : cela chargeoit sa maison de plusieurs despenses et 
visites estrangicres, à quoy il prenoit peu de plaisir, non-seule- 
ment pour le seing de l'espargue, mais cncores plus pour avoir, 
à cause de l'aage, prins une forme de vie fort esloingnee de la 
nostre. Je luy dis un jour, un peu hardiement, comme j'ay 
accoustumé, qu'il luy sieroit mieulx de nous faire place, et de 
laisser à son lils sa maison principale (far il n'avoit que celle 
là de bien logée ^ et accommodée), et se retirer en une sienne 
terre voisine, où personne n'apporteroil incommodité à son re- 
pos, puisqu'il ne pouvoit aullrement éviter nosire imporlunité, 
veu la condition de ses enfants. H m'en creut depuis, et s'en 
trouva bien. 

Ce n'est pas à dire qu'on leur donne par telle voye d'obliga- 
tion 3, de laquelle on ne se puisse plus desdire : je leur lairrois*, 
moy qui suis à mesme de jouer ce roolle, la jouissance de ma 
maison et de mes biens, mais avecques liberté de m'en repen- 
tir, s'ils m'en donnoient occasion; je leur en lairrois l'usage, 
parce qu'il ne me seroit plus counnode^; et de l'auetorité des 
affaires en «ros, je m'en reservcrois autant qu'il me plairoit : 
ayant tousjours jugé que ce doibt estre un grand conlentement 
à un père vieil, de mettre luy mesme ses enfants en train du 



1, /■/•/'/•('. admis lUins la vii> jj^iviV, 
dans l'intimité, terme suranné, on dit 
encore : vivre dans la pricanft- de 
quelqu'un, dans sa familiarité. 

2. Placé en bon lieu, dans le sens 
ordinaire du verbe appliqué aux objets, 
plutôt que dans le sens de logeable. 



rî. C'esl-à-dirc en s"ob!ig-ennt pour 
l'avenir. 

}. Lairrois pour Inisscrois. sorte de 
erase encore usitée dans quelques pro- 
vinces. 

.5. n faut sous-entendre un second 
membre de phrase iicgalive : de ne pus 
la leur laisser. 



CHAPITRE VIII. 199 

gouvernement de ses alïuircs, et de pouvoir, pendunt sa vie, 
conlrerooller leurs déportenientsi, leur Iburnissant d'inslruclion 
et d'udvis suyvant l'expérience qu'il en a, et d'acheminer luy 
niesme l'ancien lioimeur et ordre de sa maison en la main de 
ses successeurs, et se respondrc par là des espérances quil 
peuU. prendre de leur eonduiete à venir. Et, pour cet elTect, je 
ne vouidrois pas fuyr leur conipaignie; je vouldrois les esclai- 
rer de prez, et jouir, selon la condition de mou aage, de leur 
alaif,'resse et de leurs festes. Si je ne vivois parmy euL\ (comme 
je ne pourrois, sans oiïenser leur assemblée, par le cliapîrin de 
mon aage et la subjection de mes maladies, et sans contraindre 
aussi et forcer les règles et façons de vivre que j'aurois lors), 
je vouldrois au moins vivre prez d'eulx, en un quartier de ma 
maison, non pas le plus en parade, mais le plus en commodilé. 
Non comme je veis, il y a quelques années, un doyen de Sainct 
Hilaire de Poictiers, rendu à telle solitude par l'incommodilé 
de sa melancholie, que, lorsque j'enlray en sa chambre, il y 
avoit vingt et deux ans qu'il n'en estoit sorty un seul pas; et si- 
avoit toutes ses actions libres et aysos, sauf un rheume qui luy 
tumboit sur l'estomach : à peine une fois l:i sepmaine vouloit il 
permettre qu'aulcun ' enfrast pour le veoir; il se tenoit lousjours 
enfermé par le dedans de sa chambre, seul, sauf ([u'un valet luy 
portoit une fois le jour à manger, qui ne faisoit qu'enlrer et 
sortir : son occupation esloit de se promener, et lire quelque 
livre, car il cognoissoit aulcunement* les lettres, obstiné, au 
demourant, de mourir en cette desmarche '% comme il feit bien- 
tost aprez. J'essayerois, par une douice conversation, de nourrir 
en mes enfants une vifve amitié et bienvueillance, non feincte, 
en mon endroict; ce qu'on gaigne ayseement envers des natures 
bien nées : car si ce sont bestes furieuses^, comme nostrc 
siècle en produict à milliers, il les fault haïr et fuyr pour 
telles^. 

Je veulx mal à cette coustume, d'interdire aux enfants l'ap- \ 
pellalion paternelle, et leur en enjoindre une esirangiere, ■ 
comme plus reverenliale", nature n'ayant* volontiers pas sufli- 



1. Di'portri)>riils signilinit coniluilc 
en lionne on en mauvaise part. 

2. Et si, et ijoiirtant. 

3. Aulcim. quelqu'un. 

■i. Anlcuneinent, quelque peu, mot 
affirmatif, comme plus haut aulcun. 

5. Façon do maiclior et aussi il'agir. 

6. Les bestes furieuses dciouragc- 



rainnt la plus opiniàli'C bienveillance, 
mais en reneonlre-l-on à milliers, 
comme le déclare l'auteur? Et s'il s'agit 
seulement de natures faibles ou même 
portées au vice, faut-il demander aux 
parents de les fuir et surtout de les haïr? 

7. Hespectueuse. 

S. C'est-à-dire- comme si la nature 
n'avait pas. 



200 



ESSAIS DE MONTAIGNE. 



fjamincnt pourveii à iiosire auclorité. Nous appelions Dieu tout 
]iuissauf, Pcre; et desdaignons que nos enfauls nous en' 
appellent : j'ay reformé cett'erreur en ma famille^. C'est aussi 
folie et injusiicc de priver les enfants, qui sont en aage, de la 
familiarité des pères, et vouloir maintenir en leur endroict une 
morgue austère et desdaigneuse, espérant par là les tenir en 
crainte et obéissance : car c'est une farce "^ tresinulile. qui rend 
les pères ennuyeux aux enfants, et, qui pis est, ridicules. Ils 
ont la jeunesse et les forces en la main, et par conséquent le 
vent et la faveur du monde; et receoivent avec mocquerie ces 
mines fieres et tyranniques d'un homme qui n'a plus de sang 
ny au cœur ny aux veines; vrais espovanlails de chcneviere*. 
Quand je pourrois me faire craindre, J'aimerois cncores mieulx 
me faire aymer : il y a tant de sortes de defaults en la vieillesse, 
lant d'impuissance, elle est si propre^ au mespris, que le meil- 
leur acquesl ^ ([u'ellc puisse faire, c'est l'affection et amour des 
siens; le commandement et la crainte, ce ne sont plus ses 
armes. J'en ay veu quelqu'un, duquel la jeunesse avoit esté 
Iresimperieuse; quand c'est venu sur l'aage, quoy(]u'il le passe 
sainement ce qui se peulf^, il frappe, il mord, il jure, le plus 
tenq:)eslalif** maislre de France; il se ronge de soing et de vigi- 
lance. Tout cela n'est (ju'un bastelage '■', auquel la famille 
mesme complotte : du grenier, du cellier, voire et de sa bource, 
d'aullrcs ont la meilleure part de l'usage, ce pendant qu'il eu a 
les clefs en sa gibbeciere, plus chèrement '" que ses yeulx. Ce 
pendant qu'il se contente de l'espargnc et chichelé de sa table, 
tout est en desbauche en divers reduicls '• de sa maison, en 
jeu, et en despense, et en l'entretien des contes'- de sa vaine 
cholere et pourvoyance. Chascun est eu sentinelle contre luy. 
Si, par fortune, quelque chestif serviteur s'y addonne, soubdain 



1, i\'oM,s' m nppc.l/rnl, c'csl-à-ilii'P 
nous appollcMit de ce litre. 

2. UvAivï IV avait, lui aussi, fait cette 
rùl'ornie dans sa famille ; 

11 u'avait point du sang dodaigué los fai- 
[hlosjes. 

Et si nous en croyons Pci\'fixo, dans 
son Histoire, de Henri te (irand : " Il 
ne vouloit pas que ses enfants l'ajjpe- 
lassent tnonsieur, nom qui semble 
rendre les enfants estrangers k leur 
père, et qui marque la servitude et la 
sujettion ; mais qu'ils l'appelassent 
papa, nom de tendresse et d'amour. » 

;i. Comédie. 

4. Mannequins pour cpouranlcr les 



oiseaux, les éloigner des ehcncvicres. 

5. l'rapre, exposée à. 

6. Acrjuest, acquisition. Ce terme est 
resté dans la langue du droit : biens 
d'acquêt. 

7. Autant que possible. 

8. Tempestatif, qui fait tempête, 
tempétueux. 

9. Métier de faiseur de fours, d'es- 
camoteur; Montaigne emploie plus 
haut dans ce même sens le mot farce. 

10. C'est-à-dire, qui lui sont plus 
chères, plus précieuses. 

11. Beduicts, retraites, lieu.x cachés. 

12. On ue cesse de s'entretenir de sa 
vainc colère, d'en faire des contes. 



CHAPITRE VII!.' 201 

il liiy est mis en souspeçon, qualité à laquelle la vieillesse mord 
si volontiers de soy mesme. Quantes fois* s'est il vanté à moy 
de la bride qu'il donnoit aux siens-, et exacte obéissance et 
révérence qu'il en recevoit; combien il veoyoit clair eu ses 
affaires ! 

lile soins nescil ouiiiia-'. 

Je ne sraclie liomme qui peusl aiiporler plus de parties, et na- 
turelles et acquises, propres à conserver la inaislrise*, qu'il 
l'aict; et si en est desclieu comme un enfant : parlant l'ay je 
clioisy, }iarmy plusieurs telles conditions que je cognois, comme 
plus exemplaire"'. Ce seroit matière à une question scliolastique, 
« s'il est ainsi niieulx, ou autrement. » En présence, toutes 
clioscs luy cèdent ; et laisse lon^ ce vain cours de son auclorité, 
qu'on ne luy résiste jamais. On le croit, on le craint, on le res- 
[iccte, tout son saoul. Donne il congé à un valet? iP plie son 
pacquet, le voylù [larty; mais liors de devant luy seulement : 
les pas de la vieillesse sont si lents, les sens si troublés, qu'il 
vivra et fera son oflice en mesme maison, un an, sans estre 
apperceu. Et quand la saison en est, on faict venir des lettres 
loingtaines, piteuses, suppliantes, pleines de promesses de 
mieuk faire : par où on le remet en grâce. Monsieur faict il 
quelque marché ou quelque despesclie qui desplaise? on la 
supprime, forgeant lantost a])rez assez de causes pour excuser 
la l'aulle d'exécution ou de response. Nulles lettres estrangiercs 
ne luy estants premièrement apportées, il ne veoid que celles 
qui semblent commodes à sa science *. Si, par cas d'adventure, 
il les saisit, ayant en coustume de se reposer sur certaine per- 
sonne de les luy lire, on y treuve sur le champ ce qu'on veult : 
et faict on, à touts coups, que tel luy demande pardon, qui 
l'injurie par sa lettre. 11 ne veoid enfin ses affaires que par une 
image disposée et desseignee^, et satisfactoire '" le i»las qu'on 
peult, pour n'esveiller son chagrin et son courroux. J'ay veu, 
soubs des figures différentes, assez d'ceconomies longues * ', cons- 
tantes, de tout pareil effecl. 



1. Comliirn de fuis. 

2. Ce vieillarfi .se vantait lic rendre 
ou serrer la bride à sa volonté. 

.3. Il est seul k ig;norer tout ce qui se 
passe chez lui. (Térence, Adelphes, 
acte IV, se. ii. v. 9.) 

4. L'autorité du maître de maison. 

5. Fournissant un exemple plus frap- 
pant. 

G. Ldis^e Ion pour laissc-(-on. 



7. Le premier il se rapporte au 
maître, le second au valet. 

S. Que celles dont on veut bien qu'il 
ait connaissance. 

9. Arrangée à dessein, préparée 
d'avance. 

10. Satisfaisante. 

il. Œco7wmies lonr/ues; ménages, 
maisons, direction d'un intérieur tenu 
longtemps sur le même pied. 



202 ESSAIS DE MONTAIGNE. 

11 est tousjours proclive aux fciuincs ' tic disconvenir ^ à 
leurs maris : elles saisissent à deux mains toutes couvertures^ 
de leur contraster^ ; la première excuse sert de plcnierc^ jus- 
tification. J'en ay veu une qui desroboit f^ros à son mary, pour, 
disoit elle à son confesseur, faire ses aulmosnes plus grasses. 
Fiez vous à cette religieuse dispensation! Nul maniement* 
leur semble avoir assez de dignité, s'il vient de la concession du 
mary; il faut qu'elles l'usurpent, ou finement, ou fièrement, 
et tousjours injurieusemenf^, pour luy donner de la grâce et 
de l'auctorilc. Comme en mon propos, quand c'est contre un 
pauvre vieillard, et pour des enfants, lors empoignent elles ce 
tiltro*, et en servent leur i)assion avecques gloire; et, comme 
en un commun servage, monopolent^ facilement contre sa 
domination et gouvernement. Si ce sont masles grands et lleu- 
rissants'", ils subornent aussi inconlinent, ou par force ou par 
faveur, et maistrc d'iioslel, et receveur, et tout le reste. Ceulx 
qui n'ont ny femme ny fils tumbent en ce malheur plus diflici- 
lemcnt, mais plus cruellemenl aussi et indignement. Le vieil 
Caton disoit en son teiups, « qu'autant de valets, autant d'en- 
nemis '^ : » veoyez si, selon la distance'- de la pureté de son 
siècle au nostre, il ne nous a pas voulu adverlir (]ue femme, 
fils et valets, autant d'ennemis à nous. Bien sertàladecre[iilude '^ 
de nous fournir le doulx bénéfice d'inappcrcevance '* et d'igno- 
rance, et facilité à nous laisser tromper. Si nous y mordions, 
que seroit ce de nous, mcsme en ce temps où les juges, qui ont 
à décider nos controverses, sont communément partisans de l'en- 
fance, et intéressez? Au cas que cette jiiperie m'eschappe à 
veoir, au moins ne m'escliap[)e il pas à veoir que je suis trespi- 
pnblc''\ Lt aura Ion jamais assez dict de quel })rix est un amy. 



1. Los fcinnifp ont loiijoius une 
tendance. 

2. Disconvenir, élrc on dé:;a(;cor<i. 

3. Toutes couvertures , tout pic 
texte. 

4. Contraster, faire opposition. ;i 
peu près le même sens que disconvenir. 

5. Plénière et non première, comme 
le portent quelques éditions, entière, 
complète. 

6. Maniement des affaires domes- 
tiques. 

7. Contre le droit. 

8-. Ce prétexte, ce motif. 

9. Monopoler, monopoliser. Ici c'est 
accaparer un privilège exclusif et ini- 
que, contre lequel, en ce « commun 
servage » personne ne réclame. 



10. Des fils dans l,i foice do IVige. 

11. Sénèque, Epit. a Lucilius, il. 
Voir aussi Macrobc, Saturnales, I. u. 

La Fontaine prête un propos sem- 
blable il l'âne : 

Notre cnnenii, o'cft notre maitre; 
Je von? le ilis m bon friim-ois. 

(l.e Vieillard i.t /'.-l/d. \I, viii.) 

12. Avec la différence. 

13. C'est-à-dire, encore est-ce un h(m- 
heur ou du moins une compensalicn. 

1 i. Aveuglement; la décrépitude nous 
ferme les yeux sur ses misères. 

15. Nous ne savons pas de quelles 
tromperies nous sommes victimes, mais 
nous avons conscience de l'inlirmité 
d'esprit qui nous y livre sans défense : 
cette phrase est expliquée par la sui- 



CHAPITRE VIII. 



203 



a comparai.sou de ces liaisons civiles? L'image mesiiie que j'en 
veois aux bestes, si pure, avccqucs quelle religion je la res- 
pecte! Si les aultres me pipent, au moins ne me pipé je pas 
nioy mesmc à m'estimer capable de m'en garder, ny à me ron- 
ger la cervelle pour m'en rendre' : je me sauve de telles trahi- 
sons en mon propre girou; non par une inquiète et tumultuaire 
curiosité, mais par diversion- iilulost et résolution, Quand j'ois 
reciter Testât de quelqu'un, je ne m'amuse pas à luy; je tourne 
inconfinent les yeulx à moy, veoir comment j'en suis : tout ce 
(pii le louche me regarde; sou accident m'advertit, et m'es- 
veille de ce costé là. Touts les jours et à toutes heures, nous 
disons d'un aullre ce que nous dirions plus proprement de nous, 
si nous sçavions replier, aussi bien qu'esteiidre, noslre consi- 
dération*. Et plusieurs aucteurs blecent en cette manière la 
protection de leur cause \ courant eu avant témérairement à 
rencontre de celles'^ qu'ils attaquent, et lanceant à leurs enne- 
mis des traicts propres à leur estre relancez plus advantageu- 
sement. 

Feu monsieur le maresclial de .Montluc'^, ayant perdu sou 
fils, qui mourut en l'isle de Madères, brave gentilhomme, à la 
verilé, et de grande espérance, me l'aisoit fort valoir, entre ses 
aultres regrets, le desplaisir et crevccœur qu'il sentoit, de 
ne s'esire jaiîiais communiqué à luy; et, sur cette humeur 



vaille : " ... au moins lU" uie piné jo i);ts 
moi-même... •' 

1. S.-ent. capable. 

2. Diversir»!, dislradion. 

3. Keplier noire observalion sur 
nous-mcme el Ty étendre ; la pensoc 
est claire, bien qu'il y ait une sorte «le 
contradiction dans les termes. 

i. C'cst-â-dirc. la compronietteiit. 

5. Dos causes, des |)arties. 

(}. Biaise de Montluc, né aux envi- 
rons de Condom vers l'an I.'jO^. Depuis 
la bataille de Pavie (IS'i.")! jusqu'à celle 
de Cérizolcs ! 15 ii . il prit part ;i toutes 
les batailles du règne de François I", 
s'illustra sous le règne de Henri II par 
sa belle dcfcnsc de Sienne (1535). Sous 
Charles I.K, charge de pacilier la 
Guyenne, il flétrit sa gloire militaire 
par ses cruautés, ses sanglantes e.\éeu- 
tions, et s'y conduisit en bourreau du 
roi. Au siège de Uahastens (1570), une 
terrible blessure qu'il recul au visage 
mil sa vie en danger et le força de ter- 
miner une carrière militaire d un demi- 
siècle. Ce n'est que trois ans après, 



qu> le roi Henri III lui envoya le bâton 
de maréchal, pour récompenser ce fa- 
natique serviteur de la monarchie et 
de la religion. Montluc mit à profit ses 
loisirs (il meurt en 1577). pour écrire 
ses Commentain's. destinés à l'instruc- 
tion des capitaines de l'avenir, que 
Henri 1\' appelait " la Bible du soldat. » 
Son style brille surtout par une vivacilc 
d impressions et d'expressions qui re- 
produit la scène décrite, en ressuscite 
tous les acteurs, mais le lecteur ne 
peut s'empêcher d'être révoUé par la 
tranquille férocité du narrateur. (Voy. 
nos .Morceaux choisis des prosateurs rt 
poètes français du seizième siècle. Paris. 
Belin, 1870. pages 31-47.) 

Montluc eut dix enfants, six filles 
et quatre fils. De ces quatre fils, deux 
périrent à la guerre. Le troisième, le 
capitaine Peyrol, celui auquel Mon- 
taigne consacre ce touchant souvenir, 
mourut à l'ile de Madère où il avait 
fait relâche dans une expédition en- 
treprise vei-s le Mozambique où il allait 
fonder un établissemeut militaire. 



204 ESSAIS DE MONTAIGNE. 

d'uaii yiavilé el grimace ^ paternelle, avoir perdu la commo- 
dité - de gousler et Ijien cognoislre son iils, et aussi de lui déclarer 
l'extrême amitié qu'il luy portoit, et le digue jugement qu'il fai- 
soit de sa vertu. « Et ce pauvre garson, disoit il, n'a rien veu de 
moy qu'une contenance renfrognée et pleine de mespris; et a 
emporté cette créance, que je n'ay sceu ny l'aymer ny l'estimer 
selon son mérite. A qui gardois je à descouvrir cette singulière 
affection que je luy portois dans mon ame? esloit ce pas luy qui 
en debvoit avoir tout le plaisir et toute l'obligation'',? Je me 
suis contrainct et golieimé pour maintenir ce vain masque; 
et y ay perdu le plaisir de sa conversation, et sa volonté* quand 
cl quand, qu'il ne me peult avoir portée aultre que bien froide, 
n'ayant jamais receu de moy que rudesse, ny senty qu'une 
façon tyrannique^. » Je trouve que celle plaincte esloit bien 
prinse el raisonnable : car, comme je sçais par une trop cer- 
taine expérience, il n'est aulcune si doulce consolation en la 
perte de nos amis, que celle que nous apporte la science de 
n'avoir rien oublié à leur dire, et d'avoir eu avecques eulx une 
parfaicte et entière communication*'. mon amy! en vaulx 
je mioulx d'en avoir le goust? ou si j'en vaulx moins? J'en 
vaulx, certes, bien miculx; sou regret me console et ni'liou- 
nore : est ce pas un [)ieux et idaisant office de ma vie, «l'en 
faire à tout jamais les obsèques? est il jouissance qui vaille 
celte privation'? 
Je m'ouvre aux miens tant que je puis, el leur signifie Ires- 



1. C.'est-à-tlirc une fausse (lignite. 
Une gravité crempnint. 

2. Commodité, l'avantage, le bon- 
heur. 

3. La cralitudc. 

4. Volontii, bonne volonté, bienveil- 
lance, affection. 

5. '! Je ne puis lire qu'avec les lar- 
mes aux yeux (dans les Essais île 
Montaigne) ce que dit le maréchal de 
Montluc du regret quil a de ne s"étrc 
pas communiqué à son fils et de lui 
avoir laissé ignorer la tendresse qu'il 
avait pour lui. C'est à M""» d'Eslissic, 
De ramoiir des jKres envrrx leurs en- 
fants. Mon Dieu que ce livre est plein 
de bon sens ! ■> (M""= de Sévigné, Lettre 
« M"" de Grif/nan, 6 oct. 1679, t. VI, 
édit. Hachette.) 

Montaigne, dans tout ce chapitre, 
semble s'être parfois inspiré des senti- 
ments de tendresse paternelle qui 
ïègnent dans V Heautontimorunienos (le 
père qui se punit lui-même) de Té- 



rcnce. Là aussi Clirémès, un père trop 
dur pour scin (ils, se reproche anièie- 
ruent ce qu'il appelle ses cruautés : 
Il Mon fils unique qui devrait user de 
mes biens comme moi, et plus que 
luoi. puisqu'il est dans l'âge d'en jouir, 
(c'est bien la thèse de Moutuigne;, ji> 
l'aurai chassé et rendu malheureux par 
mon injustice '. Je me croirais digne 
de tous les supplices, si je continuais 
une telle vie. Tant qu'il sera dans la 
misère, éloigné de sa patrie par ma 
dureté, je le vengerai sur moi-même... 
n m'a semblé que je serais un peu 
moins injuste en me rendant mal- 
heureux ! » (Acte I", se. I".) 

6. Communauté de vues et de 
pensées. 

7. Touchant souvenir à la mémoire 
delaBT3ëtie.(\"oy. livre l"', chap.xxvm. 
la belle page que cette amitié a ins- 
pirée à l'auteur des Essais en nos Ex- 
traits dcMontaiijne. Belin. ISSl. p. 52- 
53.) 



CHAPITRE VllI. 203 

volonliers l'eslat do ma volonlé et de mou jiigemeat envers 
eulx, comme envers un chascun : je me haste de nie produire 
et de me présenter: car je ne veulx pas qu'on s'y mescomple*, 
de quelque part que ce soit-. Entre aultrcs coustumes parti- 
culières qu'avoient nos anciens Gaulois, à ce que dict César ^, 
cette cy en esloit l'une, que les enfants ne se prescntoient aux 
pères, ny s'osoient trouver en public en leur compaignie, que 
lorsqu'ils commeuçoicnt à porter les armes-, comme s'ils eussent 
voulu dire que lors il estoit aussi saison que les pères les 
receussent en leur familiarité et accointances. 

J'ay veu encores une aultre sorte d'indiscrétion en aulcuns 
pores de mou temps, qui ne se contentent pas d'avoir privé, 
jiondant leur longue vie. leurs enfants de la part qu'ils debvoient 
avoir naturellement en leurs fortunes, mais laissent encores 
aproz eulx à leurs femmes coite mesme auctorité sur louts 
leurs biens, et loy d'en disposer à leur fantaisie. Et ay cogneu 
tel soigneur, des premiers ofliciors de noslre couronne, ayant, 
par espérance do droict à venir, plus de cinquante mille escus 
do rente, qui est mort nécessiteux, et accablé de dobtes, aagé 
de plus de cinquante ans, sa merc, en son extrême décrépitude, 
jouissant encores de touts ses biens par l'ordonnance du père, 
qui avoit de sa part vescu prez de quatre vingts ans. Cela ne 
me semble aulcuuement raisonnable. Pourtant trouvé je peu 
d'advancemeut à un bomme do qui les all'aires se portent bien, 
d'aller cbercber une femme qui le cluirge d'un grand dot; il 
n'est point do debte estrangicre qui apporte plus de ruyne aux 
maisons : mes prédécesseurs ont communément suyvi ce 
conseil bien à propos, et moy aussi. Mais ceulx qui nous 
desconseillent les femmes riclies, de peur qu'elles soient moins 
traictables et recognoissantes, se trompent de faire perdre 
(|uelque réelle commodité pour une si frivole conjectures 



t. C.-k-il. qifon s'y niépreane, qu'on 
éprouve quelque mécompte. 

2. Ni d"un cùté ni de l'autre, eux sur 
moi, moi sur eux. 

:î. Guerre des Gaules, VI, 18. 

■i. Accoiiitance, commerce, fréquen- 
tation. 

5. Montaigne qui pense si souvent 
avec les anciens et n'est guère indul- 
;.'ent pour les femmes dont il craint 
" l'ordinaire faiblesse ». a raison de ne 
pas partager l'avis de Plaute en ce qui 
roueerue les épouses dotées. « Les 
femmes qui ont apporté une dot veu- 
lent tenir leur mari sous le joug ; c'est 



un orgueil intraitable. » (Menechinns.) 
" Plus je réfléchis, dit un mari du Ke- 
venant, plus je vois que, quand on a 
épousé une femme richement dotée, 
on perd le sommeil. » C'est surtout le 
personnage de Mégadore de la Mar- 
mite qui expose dans une longue et 
véhémente tirade l'inconvénient d'épou- 
ser des femmes riches : « Une femme 
(pauvre) ne viendrait pas vous dire : 
ma dot a plus que doublé tes biens, il 
faut que tu me donnes de la pourpre 
et des bijoux, des femmes, des mulets, 
des cochers, des laquais ^our me 
suivre, des valets pour mes commis- 



206 ESSAIS Dr-: MONTAIGNE. 

Aune femme flcsr.-iisOTiiiablo, il ne coiisle non plus de passer par 
dessus une raison, que par dessus une aullre; elles s'ayment le 
mieul.v où elles ont plus de tort : l'injuslice les alleiclic; comme 
les bonnes, l'honneur de leurs aclions vertueuses; et en sont 
débonnaires d'autanl, plus qu'elles sont plus riches; conmic 
plus volontiers et ^glorieusement chastes, de ce qu'elles sont 
belles. 

C'est raison de laisscîr l'adminislralioii des aiïaires aux mères 
pendant (jue les enfants ne sont i»as en l'aaye, selon les loi\, 
pour en manier la charjxe; mais le père les a bien mal nourris', 
s'il ne peult espérer qu'en leur maturité ils auront plus de sa- 
gesse et de sullisance que sa femme, veu l'ordinaire foiblesse 
du sexe. Bien seroil il toulesfois, à la vérité, plus contre nature, 
de faire despendre les mères de la discrétion de leurs enfants-. 
Oti leur doibt donner largement de quoy maintenir leur estât, 
selon la condition de leur maison et de leur aage; d'aulaiit que 
la nécessité et l'indigence est beaucoup plus nudseante et 
malaysee à supporter à elles qu'aux niasles : il fault plulost eu 
ciiarger les enfants <|ue la mère. 

En gênerai, la i)lus saine distribution de nos biens, en mou- 
rant, me semble esire les laisser distribuer à l'usage du pais : 
les loix y ont mieulx pensé que nous; et vault mieulx les laisser 
faillir en leur esleclion, (jue de nous bazarder de faillir témé- 
rairement en la nostre. Ils ne sont pas proprement nostrcs, 
])uisque, d'une prescription civile, et sans nous, ils sont destinez 
à certaitis successeurs. Kt cncorcs que nous ayons quelque li- 
berté au delà, je tiens qu'il fault une grande cause, et bien 
apparente, pour nous faire oster à un ce que sa fortune luy 
avoit acquis, et à quoy la justice commune l'appelloit; et que 
c'est abuser, contre raison, de celte liberté, d'en servir nos fan- 
tasies frivoles et privées. .Mon sort m'a faict grâce de ne mavoir 
présenté des occasions (jui nie peussent tenter, et divertir^ mi»n 
affection de la connnune et légitime ordonnance. Jeu veois 
envers qui c'est temiis perdu d'employer un long soing de bons 
olïices : un mot reccu de mauvais biais ^ elfacc le mérite de dix 



sions. (les churs iioiii- luos ooui'sos. » 
Knlin réiHimération dos dépenses et du 
luxe de l'épouse dotée se termine par 
(■elle sentence : •( Une femme qui 
n'apporte rien est soumise à son mari, 
mais une épou.se richement dotée, c'est 
lin flcau. une désolation I » Montaigne 
s'est chargé de répondre à ces exagé- 



raliun<; du comiipu' laliu. 

1. Nous avons déjà rencontré ce mot 
dans le sens d'élever. 

2. C'est l'esprit du droit romain : à 
Rome jamais la femme n'est réelle- 
ment émancipée {siiijuris). 

3. Détourner. 

■i. Pris en mauvaise part. 



CHAPITRE VIII. 207 

ans. Iloiiroux (jui se Ireuve ;i i)uiiict pour leur oindre la volonté 
sur ce dernier passage*! La voisine action l'emporte- : non 
pas les meilleurs et plus Irequcnls ofllces, mais les plus récents 
et présents, font l'opération*. Ce sont gents qui se jouent de 
leurs testaments, comme de }»ommes ou de verges, à gratilier ou 
cliaslier diasque action de ceul.v qui y prétendent intercst. C'est 
chose de Iroj) longue suitte, et de tro[) de poids, pour esire 
ainsi promenc^e à cliasque instant; et en laquelle les sages se 
plantent une l'ois pour toutes^, regardants surtout à la raison et 
observance publicqne. Nous prenons un peu trop à cœur ces 
substitulions masculines?, et proposons une éternité ridicule à 
nos noms. Nous poisons^ aussi trop les vaines conjectures de 
l'advenir, (|ue nous donnent les esprits puériles". A l'advcnlure 
eust ou faict injustice de me desplacer de mon reng, pour avoir 
esté le plus lourd et plombé, le plus long et desgousté en ma 
leçon, non seulement que iouts mes frères, mais que touts les 
enfants de ma province; soit leçon d'exercice d'esprit, soit 
leçon d'exercice de corps. C'est folie de faire des triages 
extraordinaires sur la foy de ces divinations % ausquelles nous 
sommes si souvent trompez. Si on peult blecer celte règle, et 
corriger les destinées au cliois qu'elles ont faict de nos héritiers, 
on le peult, avecques plus d'apparence, en considération de 
quelque remar(juable et énorme dilTormité corporelle, vice 
constant, inamendable'', et, selon nous grands estimateurs delà 
beaulté, d'important préjudice. 

Le plaisant dialogue du législateur de Platon'" avecques ses 
citoyens, fera honneur à ce passage. « Comment doncques, 
disent ils, sentants leur lin prochaine, ne pourrons nous point 
disposer de ce qui est à nous à qui il nous plaira? dieux! 
quelle cruauté, qu'il ne nous soit loisible, selon que les nostres 



i. Adourir. <lis|)r)ser fnvornblemonl, 
coinitio on oint une blessure d'une 
pommade lénitive. 

2. C'est un mot de SalIuRtc : « Pos- 
tiemn meminere. » On n';i de .«nuvcnir 
ijue pour les dernières impressions. 

3. Agissent sur leur volonté. 

4. Se plantent une fois pour toutes, 
maintiennent leurs dispositions testa- 
mentaires. 

.5. Transmission des biens aux. enfants 
mâles, au dclriment des femmes. 

6, Nous pesons. 

7. Les espérances que nous font con- 
'■ovoir les enfants. 



S. Les eonjei'tures de l'avenir dont 
l'auteur vient de parler. 

9. Vice qu'on ne peut amender, 
corriger. Si un chef de famille ]>eut 
déplorer ces « énormes difformités 
corporelles » et, dans l'inlérèt de sa 
race et de sa descendance, songer à ces 
substitutions dont parle Montaigne, la 
loi ne reconnaît heureusement pas de 
pareilles exceptions et la morale ne 
permet pas de déshériter pour intirnii- 
tés physiques celui que la nature a 
déjà déshérité si cruellement. 

iO. Traité des lois. liv. XI, vi. Dia- 
logue entre un Athénien et le Cretois 
Clinias. 



208 ESSAIS DE MONTAIGNE. 

nous auront servi en nos maladies, en nostre vieillesse, eu nos 
affaires, de leur donner plus et moins, selon nos faulasics! » 
A quoy le législateur respond en celte manière : « Mes amis, 
qui avez sans double bientost à mourir, il est malaysé et que 
vous vous cognoissiez, et que vous cognoissiez ce qui est à vous, 
suyvant l'inscriplion delpliiquc '. .Moy, qui foys les lois, liens 
que ny vous n'estes à vous, ny n'est à vous ce que vous jouissez*. 
Et vos biens et vous, estes à voslre famille, tant passée que 
future; mais encorcs plus sont au public et voslre famille (!t vos 
biens. Parquoy, de peur que quelque llatleur en voslre vieillesse 
ou en voslre maladie, ou quelque passion, vous solicite mal à 
propos de faire testament injuste, je vous en garderay : mais, 
ayant respect et à l'interest universel de la cité et à celuy de 
vostre maison, j'establiray des loix, et feray sentir, comme de 
raison, que la commodité particulière doibl céder à la commune. 
Allez vous en joyeusement où la nécessite bumaine' vous 
appelle. C'est à moy, qui ne regarde pas l'une chose plus que 
l'aultre, (jui, autant que je puis, me soigne du gênerai ^ d'avoir 
soucy de ce (pie vous laissez. » 

Revenant à mon [iropos, il n)e semble, en toutes larons, qu'il 
naist rarement des femmes à (jui la maistrise soit ileue sur des 
hommes, sauf la maternelle et naturelle; si ce n'est pour le 
chasliment de ceulx qui, {lar quelque humeur fiebvreuse, se 
sont volontairement soubmis à elles : mais cela ne louche aul- 
cunement les vieilles, de quoy nous parlons icy. C'est l'appa- 
rence de cette considération qui nous a faict forger et donner 
pied si volontiers à cette loy, (jue nul ne veit oncques, qui prive 
les femmes de la succession de celte couronne^; et n'est gueres 
seigneurie au monde où elle ne s'allègue, comme icy, par une 
vrayseMd)lnnce de raison qui l'auctorise : mais la fortune luy a 
donné plus de crédit en certains lieux quaux aullres. Il est dan- 
gereux de laisser à leur jugement la dispensalion de nostre 
succession selon le chois qu'elles feront des enfants, qui est à 
touts les coups" inique cl fantastique ' : car cet appétit des- 
reglé et goust malade qu'elles ont au temps de leurs groisses*, 



1. Conn;iis-toi loi-mèine. c'est la de- 
vise (le Socratc quiso lisait inscrite au 
fronton du leniplo de Delplies. 

2. Ce verbe est toujours actif chez 
Montaigne. 

;5. l.a loi commune, celle de la mort. 

■l. Me i)réoccu|)e de l'intorèt public. 

5. On sait qu'en vertu de la loi sa- 

lique, qui excluait les filles de la suc- 



cession paternelle, les femmes on 
France ont toujours été exclues de la 
succession au trône. 

G. -1 touts les coups, maintes fois, on 
dit encore à ce coup, pour le coup. 

7. Fantastique, réglé par la seule 
fantaisie. 

S. Grossesses. 



CHAPITRE VIII. 209 

elles l'ont en lame on tout temps. Communément on Ici veoid 
s'acldonner aux plus foibles et malotrus*, ou à ceul.x, si elles en 
ont, qui leur pendent encores au col. Car, n'ayant point assez 
de force de discours pour choisir et embrasser ce qui le vault. 
elles se laissent plus volontiers aller oii les impressions de 
nature sont plus seules, comme les animaulx qui n'ont cognois- 
sance de leurs petits que pendant qu'ils tiennent à leurs mam- 
melles. Au demeurant, il est avsé à veoir, par expérience, que 
celte alVeclion naturelle, à qui nous donnons tant d'auctorité, 
a les racines bien foibles : pour un fort legier proulit, nous 
arrachons touts les jours leurs propres enfants d'entre les bras 
des mères, et leur faisons prendre les noslrcs en charge ; nous 
leur faisons abandonner les leurs à quelque cheslifve nourrice 
il qui nous ne voulons pas commettre les nostrcs, ou à quelque 
chèvre, leur delTendant non seulement de les allaicler, quelque 
dangier qu'ils en puissent encourir, mais encores d'en avoir 
aulcuu soing, pour s'employer du tout- au service des nostres : 
et veoid on, en la pluspart d'entre elles, s'engendrer bientost, 
jiar accouslumance, une affection bastardc plus véhémente que 
la naturelle, et plus grande solicilude de la conservation des 
enfants empruntez, que des leurs propres. Et ce que j'ay parlé 
des chèvres, c'est d'autant qu'il est ordinaire, autour de chez 
moy, de veoir les fennnes de village, lorsqu'elles ne peuvent 
nourrir les enfants de leurs mammelles, appeler des chèvres 
a leur secours : et j'ay à celle heure deux laquays qui ne let- 
lereiit jamais que huict jours laict de fennnes. Ces chèvres sont 
incontinent duictes-^ à venir allaicter ces petits enfants, reco- 
gnoissent leur voix quand ils crient, et y accourent : si on leur 
en présente un aultre que leur nourrisson, elles le refusent; et 
l'enfant en faict de mesnie d'une aullre chèvre. J'en vcis un 
I aultre jour a qui on osta la sienne, parce que son père ne 
l'avoit qu'empruntée d'un sien voisin : il ne peult jamais s'ad- 
donner a l'aultre qu'on luy présenta, et mourut, sans doubte 
(le faim. Les besles altèrent et abbaslardissent, aussi ayseemeut 
que nous, l'alfection naturelle. Je crois qu'en ce que récite 
Hérodote '♦, de certain destroicl de la Libye, il y a souvent du 



1. Malotrus, mal bitis. Nous avons 
rlil plus haut combien Monlaigne rai- 
sonne mal en dénigrant un sentiment 
flélical et touchant, sous prétexte qu'il 
est un instinct de la nature. <■ une atfec- 
lion naturelle. » 

2. Entièrcracnl. 



3. Duicten, participe du verbe d"irc, 
habituées, dressées ;i. 

i. Mclpomime, ou liv. IV. ISO. Mon- 
taigne altère le passage de Thistorien. 
11 dit que chez ces peuples, où l'insti- 
tution des mariages réguliers est in- 
connuo. lenf.int est déclaré appartenir 
à celui auquel il ressemble le plus. 



210 ESSAIS DE MONTAIGNE. 

niesconi|jle; il dictiiuoii s'y mcslo aux femmes iiiJillereininenl, 
mais que l'enfant, ayant force do inarclier, treuve sou pcre 
ccluy vers lequel, en la presse', la naturelle inclination porte 
ses premiers pas. 

Or, à considérer cette simple occasion d'aymcr nos enfants 
pour les avoir engendrez, jiour laquelle nous les appelions 
aullres nous mesmes, il semble qu'il y ayt bien une aullre pro- 
duction venant de nous qui ne soit pas de moindre recomman- 
dation : car ce que nous engendrons par l'ame, les enfante- 
ments de nostre esprit, de nostre courage et suffisance-, sont 
produicts par une plus noble partie que la corporelle, et sont 
])lus nostres; nous sommes pore et mcre ensemble en celle 
génération. Ceul.x cy nous cousicnl bien plus clicr, et nous ap- 
portent plus d'Iionneur. s'ils ont quelque cbose de bon : car la 
valeur de nos aullres enfants esl beaucoup pins leur que nostre, 
la [lart (pu; nous y avons est bien legiere; mais de cculx cy, 
toute la beaultc, toute la grâce et le prix est nostre. Par ainsin, 
ils nous représentent, et nous rapportent bien plus vifvcment 
que les aullres. Platon* adjousle que ce sont icy des enfants 
immortels qui immortalisent leurs pères, voire et les deïlient, 
comme Lycurgus, Solon, .Minos. Or, les liistoires estants pleines 
d'e\en!i»les de cette amitié comnmnc des pères envers les en- 
fants, il ne m'a pas sendjié liors de propos d'en trier aussi quel- 
([u'un de c(>tte cy. Ileliodorus '•. ce bon evescpie de Tricca % 
ayma mienlx perdre la dignité, le proulif, la dévotion d'une 
prelalure si vénérable, (jue de perdre sa lille*', lille qui ilure 
encores bien gentille", nuiis à ladvenlure pourtant un peu trop 
curieusement et mollement goderonnee * pour lille ccclcsiasti(iue 
et sacerdotale, et de trop amoureuse façon. Il y cul uu Labienus 
à Home, personnage de grande valeur et auctorilé, et, entre 
aullres (jualitez, excellent en toule sorte de littérature, qui 



i. /wi la prfMi'. (liins la Coule. 

2. Stiffisaiirr, mol frrquoniment cm- 
)iloyc ))iU' M()iit;iip;nc (l;ins lo sens de 
scieiiee, ciiiuirilc, habileté. 

3. D.ins lo Phrâmi. cliii]). xxxix. 

•'i. Hcli(iil(tri\ .-uili'ur (lu l'oiiiaii grée 
(le '/'//(■ai/riii' et ('/iar)c/(-c. On .sait (lue 
ll:icine, ('U^'ve, de l'orl-Hoyal, s'élant 
vu eonfisquei- |)av deux fois le livre, se 
(k'eida à rainn-eiidi'e par eœur et, 
quand il lo sut. vint l'appoitcr de lui- 
UKune à ses iiiaili-os. 

.'). Tricca, jnaiuteuaut Triccala, en 
The;-salio. 



(ï. Sa fillr. cVsl-h-dirc ce roman, celle 
histoire amoureuse, « enfanlenienl de 
son esprit, » comme dit Montaigne. 

7. (Vcsl-ii-dire dont ragr(?able lecture 
n'a ]ias cessé de jilaire. 

S. (imliTonni'i'. comme godronné. Ou 
appelle 7()f/)Y)(i une moulure ovale faite 
aux bords de la vaisselle dargent, cl i)ar 
analogie une série de plis ronds appli- 
qués aux fraises, aux jabots: iiodronnr 
a donc ici lo sens de orné, attifé, comme 
le sont des pièces d'orfèvrerie ou de liiio 
linq-orie. 



CHAPITRE VIII. 
esloit, ce crois je, lih do co yraïul Labienus 



211 



le premier des 
capitaines qui feurent soubs César en la guerre des Gaules, et 
qui depuis, s'eslant jecté au parly du grand Ponipeius, s'y main- 
teint si valeureusement, jusques à ce que César le desfeit eu 
Espaigne : ce Labienus, de quoy je parle, eut plusieurs envieux 
de sa vertu, et comme il est vraysendjjable, les courtisans et 
favoris des empereurs de son temps pour ennemis de sa 
franchise, et des humeurs paternelles qu'il retonoit encores 
contre la tyrannie, desquelles il est croyable qu'il avoit tcinct 
ses escripts et ses livres. Ses adversaires poursuivirent devant 
le magistrat à Konie, et oblcindreut de faire condemncr plu- 
sieurs siens ouvrages, qu'il avoit mis en lumière, à cslre brus- 
lez. Ce feut i)ar luy (juc comiuencea ce nouvel exemple de 
peine, qui depuis feut continué à Home à plusieurs aultres, de 
punir de mort les escripts mesmes et les estudes"^. Il n'y avoit 
point assez de moyeu et matière de cruauté, si nous n'y meslions 
des choses que nature a exemptées de tout sentiment et de 
toute soulTranco, comme la réputation et les inventions de 
nostre esprit, et si nous n'allions communiquer les niaulx cor- 
porels aux disciplines et monuments des Muses ^. Or, Labienus 
ne peult souflrir cette perte, ny de survivre à cette sienne si 
cliere genilure* : il se feit porter et enfermer tout vif dans le 
monument de ses aucestres ; là où il pourveut tout d'un train à 
se tuer et à s'enterrer ensendjie. 11 est malaysé de montrer 
aulcune aultre plus véhémente alVeclion paternelle que celle là, 
Cassius Severus, homme 1res éloquent, et son familier, veoyant 
brusier ses livres, crioil que, par mesinc sentence, on le debvoit 
quand et quand condemner à estre bruslé tout vif; car il portoit 
et eouservoit en sa mémoire ce qu'ils conlenoient. Pareil acci- 
dent adveint à Cremutius Cordus, accusé d'avoir en ses livres 
loué Brutus et Cassius : ce sénat vilain, servile et corrompu, et 
digne d'un pire maistrc que Tibère, condemna ses escripts au 
feu. Il fout content de faire compaignie à leur mort, et se tua 



1. 11 esl fort cloiitcus que cj Labie- 
nus soit le Cils de raiieicn liculcnnnlde 
César. 

2. Estndex {studio), le fruit, le résul- 
tat (les éludes elles-mêmes, les livres. 
Tout re passage est traduit de Sénèque 
11' Rhéteur {Conii-orrrse.s^X, au début). 
On pourra rapprorlier de ce ])a.ssage 
le chapitre H de YAi/ricola de Tacite : 
«1 Ce fut peu de sévir contre les auteur», 
on n'épargna pas mèmeleurs ouvrages, 
et la maia des triumvirs brûla, sur la 



place des comices, dans le Forum, les 
monuments de ces beaux génies. Sans 
doute la tyrannie croyait que ces 
flanmies ctoufferaicnt tout ensemble et 
la voix du peuple romain, et la liberté 
du Sénat et la conscience du genre 
humain. » 

3. Les études, les sciences (disci- 
plina) et les œuvres écrites sous l'ins- 
piration des Muscs. 

•i. Toujours dans le même sens, pro- 
duction, enfantement de sou esprit- 



212 ESSAIS DE MONTAIGNE. 

par aij.slinencc de manger'. Le bon Lucunus, estant jugé par ce 
coquin de Ncron, sur les derniers traicls de sa vie, comme la 
pluspart du sang feut desjà cscoulé par les veines des bras (pi'il 
s'esloit faict tailler à son médecin pour mourir, et que la froi- 
deur eut saisi les exiremitez do ses membres, et commencea à 
s'approcher des parties vitales, la dernière chose qu'il eut en sa 
mémoire, ce feurent aulcuns des vers de sou livre de la guerre 
de Pharsalc, qu'il reciloit; et mourut ayant cette dernière voix 
en la bouche-. Cela qu'estoit ce, qu'un tendre et paternel congé 
qu'il prcnoit de ses eul'ants, représentant les adieux et les 
estroicts embrassemenls que nous donnons aux noslres en mou- 
rant, et un elïect de celte naturelle inclination qui r'appclle en 
nostre souvenance, eu cette extrémité, les choses (]ue nous 
avons eu les plus chères pendant nostre vie? 

Pensons nous qu'Epicurus^, qui, en mourant, lornionlé 
comme il dict, des extrêmes douleurs de la cholicjue, avoil toute 
sa consolation en la bcaulté de la doctrine qu'il laissoit au monde, 
eust receu autant de contentement d'un nombre d'enfants bien 
uays et bien eslevez, s'il en eust eu, comme il faisoit de la pro- 
duction de ses riches escripts? et que, s'il eust esté au chois de 
laisser, aprez luy, un enfant contrcfaict cl mal nay, ou uu livre 
sot et inepte, il ne clioisist pluslot, et non luy seulement, mais 
tout homme de pareille sullisauce, d'encourir le jiremier malheur 
que l'aullre? Ce seroil à l'advenlure * impieté en saincl Augustin 
([lour'' exemple;, si, d'un coslé, (tu luy jmqiosoil d'enterrer ses 
escripts, de quoy nostre religion receoil un si grand fruici, ou 
d'enterrer ses enfants, au cas qu'il en eust, s'il n'aymoit mieulx 
enterrer ses enfants. El je ne seais si je n'aymerois pas mieulx 
beaucoup eu avoir produict un, parfaictcment bien formé, de 
l'aecointancc des Muses, que de l'accointance de ma fenune. 
Aceltuy cy, tel qu'il est, ce que je donne, je le donne purement et 
irrévocablement, comme on donne aux enfants corporels. Ce pou 
de bien que je luy ay faict, il n'est plus en ma disposition : il 
pcult sravoir assez de choses que je ne sçais plus, et lenir de 
moy ce que je n'ay point retenu, et qu'il fauldroil (|ue, toutain>i 
qu'un cstrangier, j'empruntasse de luy, si besoing m'en venoit; 
si je suis plus sage (luc luy, il est plus riche que moy. Il estiuni 



1. T;u'ilo, Aiiiiali;!>, IV, lii. , 

2. Tacite, Annales. XV, 70. On n'csl 
pas iruccord sur le passage de la 
Pharsale auquel Ihislorieu fait allu- 
sion. Ou a misdaiis la buiichcdu poèli 



expirant dos vers du 111'^ livre (v. G3Sj 5. Par exemple. 



cl dos vers du IX" livi-c , v. SU . 

3. Diogèno Laêrce. X,2:J, /;/J(t"(/r(?;el 
Cicérou : JJrs vrais biens ot des vrais 
maux, 11, 30. 

A l'advcnture, quoi qu'd en soil. 



CHAPITRE VIII. 213 

d'hommes aiUlonnés à la poésie, qui ne se gratifiassent ^ plus 
d'cstrc pères do l'Aeneïde, que du plus beau garson de Rome, 
et qui ne souffrissent plus ayseenienl une perte que l'aultre : 
car, selon Aristole -, de touls ouvriers, le poëte est nommeemont * 
le plus amoureux de son ouvrage. 11 est malaysé à croire qu'Epa- 
miuondas, qui se vantoil de laisser pour toute postérité des lilles 
qui t'eroieut un jour honneur à leur père (c'estoient les deux 
nobles victoires* qu'il avait gaigné sur les Lacedemoniensi, eust 
volontiers consenti d'esclianger celles là aux plus gorgiases-^ île 
toute la Grèce: ou qu'Alexandre et C;esar ayent jauiais souhaité 
d'estre privez de la grandeur de leurs glorieux faicts de guerre, 
pour la commodilé *^ d'avoir des enfants et lieritirTs, quelque 
parfaicts et accomplis qu'ils poussent estre. \'oire" je fais grand 
double que Phidias, ou aultre excellent statuaire, aymast autant 
la conservation et la durée de ses enfants naturels, comme il 
feroit d'une image excellente qu'avecques long travail ef eslude 
il auroit parfaicte selon l'art. Et quant à ces passions vicieuses 
et furieuses qui ont cschauffé quelquesfois les pores à l'amour de 
leurs lilles, ou les mères envers leurs lils. encores s'en trouve il 
de pareilles en cette aultre sorte de parenté ; tosmoing ce que 
l'on recite de Pygmalion, qu'ayant basiy une statue de femme, de 
beaullé singulière, il deveint si esperduement esprins de l'amour 
forcené de ce sien ouvrage, qu'il fallut qu'en faveur de sa rage 
les dii'ux la luy vivifiassent^. 

Tentatiim mollescit cbur. positofpie rigore 
Subsidit (liïitis^. 



1. Si' f/ratifior, se fiMiciter. 

2. Moralpù Xicomarjnr, IX, 7. 

3. Xomnieenient, en parUcu]icr, spé- 
cialement. 

-4. Los victoires de Leuctrcs et de 
Mantinée. (Voy. Diodore de Sicile, XV. 
•S7, et Cornélius Nepos, Epaminondox. 
10. 

5. Aux plus f/orf/iaxi'^. contre les 
plus belles, les plus agréables. 

6. Commoditr. avantage. 

7. Voirp (du latin ceriis), vraiment, 
et même. 

S. Vivifier, rendre vivant, animer. 
9. Il touclie l'ivoire et l'ivoire s'amol- 
lit, perd sa dureté el cède :i la pro'^- 



siondes doigts. fOvide. Mrfamor/Jics.^s. 
X, V. 2S3.) 

Il semble que Montaigne dans ces 
dernières pages insiste l)ien longue- 
ment sur cette comparaison subtile 
entre les enfants, fruit du mariage, ot 
les enfanta tirés de l'esprit des écri- 
vains, pour démontrer la supériorité 
des derniers : mais on a vu que .l'auteur 
des Essais ne sait guère s'arrêter en 
route, une fois lancé sur la piste de 
ses anciens et des anecdotes qu'il en 
tire. L'exagération même de ces vaines 
assertions, qu'il serait ridicule de 
prendre au pied de la lettre, prouve 
que l'écrivain, s'adressant h M""' d'Es- 
tissac. se laisse quelquefois entraîner 
:i un agréable jeu d'esprit. 



214 



ESSAIS DE MONTAIGNE. 



CHAPITRE X 



PKP I.IVRKS * 



Je uc foys poiiil (h duiiljto qu'il ne m'advieiitie souvent de 
parler de chcses (jui sont inieulx Iraiclces chez les niaistres du 
mclicr et plus VL'rilableuu'iU. C'est iey purement l'essay de mes 
facultés naturelles, et nullement des acquises : et qui me sur- 
prendra d'ignorance, il ne fera rien contre moy; car à peine 
respondrois je à aultruy de mes discours, qui ne m'en responds 
jioiiit à moy, ny n'en suis satisfaict. Qui sera en clierche de 
science, si la pesclic où elle se loge- : il n'est rien de quoy je 
face moins de profession. Ce sont icy mes fantasies, 'par les- 
quelles je ne lasche point de donner à cognoistre les choses, 
mais moy : elles me seront à l'adventure ■cogneucs un jour, ou 
l'ont aultrefois esté, selon que la fortune m'a peu porter sur les 
lieux où elles esloient esclaircies; mais il ne m'en souvient plus; 
(d. si je suis homme de ([uchiuc leçon ^, je suis homme de nulle 
rétention '' : ainsi je ne [deuvis ■' aulcuiui certitude, si ce n'est de 
faire cognoistre jusques à quel poinct munie, pour celte heure, 
lacognoissance que j'en ay. Qu'on ne s'attend»; pas^ aux matières, 
mais à la façon que j'y donne : qu'on veoye, en ce que j'em- 
prunte, si j'ay sceu choisir de quoy rchaulser ou secourir propre- 
ment l'invention, qui \ient tousjours de moy; car je foys dire 
aux aultres, non à ma teste, mais à ma suitte, ce que je ne puis 
si bien dire, par foiblesso de mon langage, ou par foiblesse de 
mon sens. Je ne compte pas mes emprunts, je les poise''; et si 
je les eusse voulu faire valoir par nombre, je m'en t'eusse chargé 
deux fois autant : ils sont louis, ou fort peu s'en fault, de noms si fa- 
meux et anciens, qu'ils me semblent se nommer assez sans moy^ 



1. Co ohapilrû île ciiliqiio litti'r.-iirp 
est un des plus sulistanlicls des E.ixais 
et aussi un des plus instructifs, ))arce 
que nous y voyons l'opinion motivée 
(le Montaigne sur les principaux écri- 
vains latins et franeais. Nous l'avons 
dit, dans notre Etude, le goût de 
Montaigne est pres(|ue infaillible et ses 
opinions sont des arrêts. Contre son 
habitude, à l'exception des deux pre- 
mières jiages, il ne perd pas de vue 
son dessein, et le chapitre tout entier 
répond aux i)rûmes?es du titre. 

2. Eh bien I qu'il la pèche, qu'il 
l'aille eher^îhfr chez les savants. 



;î. Lecture, 
i. Mémoire. 

,5. Ciarautis. ph'uvir. depuis ^j/i'((/(V, 
signifie cautionner, promettre. 
(5. Qu'o" ne fasse pas attention. 

7. Je les )ièse, je les juge d'après 
leur valeur et celle des écrivains, sans 
me soucier de faire des emprunts nom- 
breux. 

8. M"' de Gournay. la fille adoplive lie 
Montaigne, a donné dans son édition de 
1617 la traduction française de presque 
toutes les citations latines et grecques 
desEssnix. Une autre édition (lODj, in- 
folio. Paiis, J. Camusat) est enrichie à 



CHAPITRI- X. 



213 



Kz ' rai-^ons, comparaisons, argunionls, si j'en transplanto 
quoiqu'un on mon sciage-, et confonds aux miens '^; à escient* 
j'en cache l'aucteur, pour tenir en liriilc la (omerité de ces sen- 
tences* liaslifves qui se jectent sur toute sorte d'escripts, notam- 
ment jeunes escripls, d'hommes encores vivants, et en vulgaire^, 
(jui recooit tout le monde à en parler, et qui semble convaincre 
la conception et le desseing vulgaire de mesme : je veulx qu'ils 
donnent une nazardc' à IMutarque sur mon nez, et qu'ils s'es- 
chauldent à injurier Senoque^en moy. Il l'ault musser^ ma 
foiblesse soubs ces grands crédits'". J'aymeray quelqu'un qui 
me sçache déplumer, je dis par clarté de jugement et par la 
seule distinction de la force et beaullé des propos", car moy, 
qui, à faulte de mémoire, demeure court toutsles coups à les trier 
par cognoissance de nation, sçais tresbien cognoistre, à mesurer 
ma portée, que mon terroir n'est aulcunement capable d'aul- 
cunes fleurs trop riches que j'y trouve semées; et que touts les 
fruicls de mon creu ne les sçauroient payer. De cecy suis je tenu 
do respondre; si je m'empesche moy niesme; s'il y a de la 
vanité et vice en mes discours, que je ne sente point, ou que je 
ne soye capable de sentir en me le represenla:it : car il escliappe 
souvent des faultos à uos yeulx ; mais la maladie du jugement 
consiste à ne les pouvoir appercevoir lorsqu'un aultre nous les 
descouvre. La science et la vérité peuvent loger chez nous sans 
jugement; et le jugement y peult aussi estre sans elles : voire la 
recognoissance de l'ignorance est l'un des plus beaux et plus 
seurs tesmoignages de jugement que je trouve '-. Je u'ay point 
d'aultre sergeant de bande '^, à ronger mes pièces, que la for- 



la marge dos noms dos auteurs cités et 
de la version de leurs passages. 

1. Ez. comme os, en les, dans les. 

2. Solaf)c. sol, terrain. 

3. Aven les miens. 

4. A escieiil, à dessein. 

5. Sentences, opinions, jugements. 
0. En langue française. Le latin était 

le domaine exclusif des savants : la 
critique téméraire et vulgaire s'atta- 
quait plusfacilement auxœuvreséerites 
en français, tandis que les érudits se 
<léfendaient contre elle par son igno- 
rance même. 

'. Xazarde. pichenette sur le nez. 

S. Les Essais sont remplis d'em- 
prunts à Sénèqueet à Plutarque. L'au- 
teur ne cache pas que son livre soit 
<- un fagotage de pièces diverses », 
« une galimafree, » dit-il encore. Outre 



qu'il ne fait pas œuvre d'érudit, il lui 
plait de se couvrir de « ces grands cré- 
dits » et s'amuse à laisser les ignorants 
s'engager contre ces illustres anciens, 
quand ils ci'oyaient ne s'en prendre qu'à 
un obscur gentilhomme périgourdin. 

9. Miisser. cacher. 

10. Autorités. 

1 1 . C'est-à-dire reconnaître à la beauté 
des passages qu'ils sont un emprunt de 
Montaigne. 

12. Montaigne ampliûe ici d'une fa- 
çon un peu prolixe le mot de Socrate : 
" Ce que je sais, c'est que je ne sais 
rien. ). 

13. Bande, troupe, compagnie. Le 
serf/ent de bataille était jadis un offi- 
cier chargé de la disposition des 
troupes, du plan de la bataille avant 
l'engagement. 



210 ESSAIS DE MONTAIGNE. 

tune: à mesme • que mes resverics se présentent, je les entasse; 
tantost elles se pressent en foule, tanlost elles se traisnent à la 
lilç. Je veulx qu'on veoyc mon pas naturel et ordinaire, ainsi 
destracqué qu'il est; je me laisse aller comme je me treuve : 
aussi ne sont ce point ici malieres qu'il ne soit pas permis 
d'ignorer, et d'en parler casuellemenL- et temeraircmenl. Je 
souliaiterois avoir plus parfaicte intelligence des choses ; mais je 
ne la veulx pas acheter si cher qu'elle couste. Mon desseing est 
de passer doulcement, el non laborieuscmenl, ce qui me reste 
de vie : il n'est rien pour quoyje me veuille rompre la teste, non 
pas' pour la science, de quelque grand prix qu'elle soit. 

Je ne cherche aux livres qu'à m'y donner du plaisir par un 
honneste amusement : ou si j'esludie, je n'y cherche que la 
science (|ui traicte de la cognoissance de moy mesme, et qui 
m'instruise à bien mourir et à bien vivre : 

lias meus ad meta? siidet oporlet equus '•. 



Les difficultez, si j'en rencontre en lisant, j(> n'en ronge pas 
mes ongles; je les laisse là, aprez leur avoir faict une charge ou 
deux. Si je m'y plantois^, je m'y perdrois, et le temps''; carj'ay 
un esprit primsaultier^;ce que je ne veoisde la première charge, 
je le veois moins en m'y obstinant. Je ne loys rien sans gayeté ; 
et la continuation et contention trop ferme esbiouit mon juge- 
ment, l'attriste et le lasse. Ma veue s'y confond et s'y dissipe; 
il fault que je la retire, et que je l'y remette à secousses* : tout 
ainsi que pour juger du lustre de l'cscarlatte, on nous ordonne 
de passer les yeulx par dessus, en la parcourant à diverses veues, 
soubdaines reprinses, et réitérées. Si ce livre me fasclie, j'en 
prends un aullre; et ne m'y addonne qu'aux heures où l'ennuy 
de rien " faire commence à me saisir. Je ne me prends gueres 
aux nouveaux, pource que les anciens me semblent plus pleins 
et plus roides'" : ny aux grecs, parce que mon jugement ne sçnit 



1. .4 ?)!«)»(?. en même temps que. 

2. Casuellement , pai- a'-cidont . par 
hasard. 

?i. Xnn pas, pas niiMiif . 

■l. C'est pour arriver à ce but qu'il 
faut que mon cheval se fatigue. (I-'ho- 
PKKCK. IV, I, 70.) 

.">. Si je m'y arrêtais. 

('). J'^t le tcmpx. aussi, avec. 

7. Primsaiiltier. c'est-à-dire <hi pre- 
miersaut; prim, vieux mot qui signifie 
premier. Ce mot nous esl resté dans 



printemps, première saison de l'année. 
Ile prinmaiilf, on a f.ait primsaultier. 
Ks|irit priuiesautier, cjui se résout di' 
premier niouvemeul. Kn ce sens il est 
encore en usage. 

S. -A .s'cco'/.ssci, c'est-à-dire à plusieurs 
reprises. 

il. De rien faire, négatif, pour de ne 
rien faire. 
10. Boiilea. Montaigne alTectionne cet 
adjectif, dans le sens de fort, vigou- 
reux. 



CHAPITRE X. m 

pas faire ses besongnes d'une puérile et approulisso * intelli- 
gence. 

Entre les livres simplement plaisants-, je trcuve, des modernes, 
le Decameron de Boccace■^ Rabelais^, et les Baisers de Jehan 
Second •', s'il les fault loger soubs ce tiltre, dignes qu'on s'y 
amuse. Quant aux Amadis^, et telles sortes d'escripts, ils n'ont 
pas eu le crédit d'arrester seulement mon enfance. Je diray 
encores cecy, ou liardiraent, ou témérairement, que cette vieille 
ame poisante ne se laisse plus cliatouiller, non seulement à 
l'Arioste', mais encores an bon Ovide : sa facilité et ses inven- 
tions, qui m'ont ravi aultresfois, à peine m'entretiennent elles à 
cette lieure. Je dis librement mon advis de toutes choses, voire 
et lie celles qui surpassent à l'adventurema suffisance, et que je 
ne liens aulcunement estre de ma jurisdiction : ce que j'en opine, 
c'est aussi pour déclarer la mesure de ma vcue, non la mesure 
des choses. Quand je me Ireuve desgousté de l'Axioche de 
Platon*, comme d'un ouvrage sans force, eu esgard à un tel 
aueteur, mon jugement ne s'en croit pas : il n'est pas si oultre- 
cuidé^ de s'opposer à l'auctorité de tant d'aullros fameux juge- 
ments anciens, qu'il tient ses régents et ses maistres, et avecques 
lesquels il est plustost content de faillir ; il s'en prend à soy, et se 
condemne, on de s'arrester à l'escorce, ne pouvant pénétrer jus- 



1 . Apprfintisse. d'apprenti, d'appren- 
tissage. Montaigne dans un passage 
où il fait l'éloge d'Amyot, confesse 
« qu'il n'entend rien au grec. » ïl veut 
dire seulement qu'il ne l'entend pas 
assez pour le lire dans l'original, qu'il 
ne le comprend que d'une « apprentisse 
intelligence » d'où sa reconnaissance 
pour le traducteur de Plutarque. 

2. Simplement plaisants, qui n'ont 
d'auVre mérite que d'amuser. 

3. Boccace, poète, conteur et érudit 
italien, né à Paris en 1313, mort à Flo- 
rence en 1375. Son œuvre principale 
eAt]e Décaméron, recueil décent contes 
ou nouvelles presque toutes licencieu- 
ses, racontées pendant dix jours (d'où le 
titre du livre), par sept jeunes femmes 
et trois jeunes hommes durant la ter- 
rible peste de^ 13^iS : Boccace était 
grand admirateur de Dante, dont il 
a laissé un commentaire inachevé. 

4. Rabelais. Voy. notre Etudo au 
commencement du volume. 

.5. Les Baisers sont un recueil de 
dix-neuf pièces du genre élégiaque. 
L'auteur, Jean Everaerts. dit Jean Se- 
cond, naquit à La Haye en 1511. Tout 

RABELAIS ET .MONTAIGNE. 



le .seizième siècle a goûté ses poésies 
latines et surtout ses Baisers qui se 
distinguent par la vivacité des senti- 
ments, la pureté de l'expression et la 
grâce des images. 

0. Voy. plus haut. 

7. Arioste, né à Rcggio, en 1474, 
mort en 1533. Son poème (Jrlando fu- 
riûso, parut en 151(5. La dernière édi- 
tion donnée par l'auteur, un an avant 
sa mort, comprend quarante-six chants. 
Dans cette épopée chevaleresque, demi- 
sérieuse, demi-bouffonne, Roland n'est 
pas, en dépit du titre, le principal per- 
sonnage. Les vrais héros sont Rof/er 
et Bradamante auxquels le poète cour- 
tisan fait remonter l'origine de la mai- 
son d'Esté. La guerre des Sarrasins 
qui contient l'admirable siège de Paris, 
la folie jalouse de Roland, le voyage 
à la lune de son ami Astolphe, sont 
les trois épisodes principaux de ce chef- 
d'œuvre. (Voy. Hist. de la littérature 
italienne de Perrens.) 

S. L'Axiochus on De la mort, un des 
dialogues apocryphes de Platon. 

9. Outrecuidé, outrecuidant. 
10 



218 ESSAIS DE MOXTAIGXE. 

qucs au fonds, ou de regarder la chose par quelque fauls lustre'. 
][ se contente de segarantir seulement du trouble et du desrc- 
glemcnt : quanta sa foiblesse, il larecognoist et advoue volon- 
tiers. Il pense donner juste interprétation aux apparences que sa 
conception luy présente; mais elles sont imbecilles^ et impar- 
faictes. La pluspart des fables d'Ksope ont plusieurs sens etiulel- 
li"ences^ : ceuk qui lesmytliologiscnt *, eu choisissent quelque 
visage qui quadre bien à la fable ; mais pour la pluspart, ce u'esl 
que le premier visage et superliciel; il y en a d'aultres plus vifs, 
plus essentiels et internes, ausquels ils n'ont sccu pénétrer : 
voylà comme j'en foys. 

Mais, pour suivre ma route, il m'a tousjours semblé qu'en la 
poésie, Virgile, Lucrèce, Catulle et Horace tiennent de bien 
loing le premier reng; et signamment Virgile en ses Georgiques, 
que j'estime le plus accomply ouvrage de la poësie : à compa- 
raison duquel on peult recognoistre ayseement qu'il y a des 
eudroicts de l'Aeneïde ausquels l'aucteur eust donné encores 
quelque tour de pigne^ s'il en eust eu loisir; et le cinquiesme 
livre en l'Aeneïde me semble le plus parfaicf. J'aymc aussi 
Lucain et le practique volontiers, non tant pour son style, que 
pour sa valeur propre et vérité de ses opinions et jugements. 
Quant au bon Terence, la mignardise' et les grâces du langage 
latin, je le treuve admirable à représenter au vif les mouve- 
ments de l'ame et la condition de nos mœurs; à toute heure nos 
actions me rejectent à luy : je ne le puis lire si souvent, que je 
n'y treuve quelque beaulté et grâce nouvelle. Ceulx des temps 
voisins à Virgile se plaignoient de quoy aulcuns* luy compa- 
roient Lucrèce : je suis d'opinion que c'est à la vérité une com- 
paraison iuoguale; mais j'ay bien à faire à me r'asseurer en 
cette créance, quand je me treuve allaché à quebpu^ beau lieu 
de ceulx de Lucrèce. S'ils se picquoient de cette comparaison, 
que diroient ils de la bestise et stupidité barbaresque de ceulx 
qui luy comparent à cette heure Arioste? et qu'en iliroit Arioste 

luy mesnui? 

secium insiiiiens et iiificetum^l 



1. Liixtrc. nspopf. 

2. Iiiibcàllex, faibles. 

:{. Iiitallii/eiices, manii'res d'être ooin- 
priscs. 

■4. Les prennent au sens mytholo- 
gique, ligure. 

5. Donné (/unique tour da pir/ne {pei- 
gne), e'est-à-dire mis la dernière main. 

6. On peut se demander sur quoi est 
fondée cette préférence du cinquième 



livre r,ur tous les autres, exprimée d'une 
façon aussi absolue. Ce, livre est consa- 
cre à la description dos jeux et au sé- 
jour d'Enée en Sicile. 

7. Mif/nar(Ii<ti' est employé ici dans 
le bon sens, délicatesse. 

8. De ce que quelques-uns. 

9. O siècle sans jnsrement cl sans 
goût. (^Catulle. .XLllI. S.) 



CHAPITRE X. 



210 



J'estime que les anciens avoieut encoros plus à se plaindre de 
ceulx qui apparioient ^ Plante à Terence ^ (cetluy cy sent bien 
mieulx son gentilhomme), que Lucrèce à Virgile. Pour l'estima- 
tion et préférence de Terence', faict beaucoup que le père de 
l'éloquence romaine l'a si souvent en la bouche, seul de son 
reng; et la sentence que le premier juge des poètes romains 
donne de son compaignon'^. Il m'est souvent tumbé en fantasie 
comme, en nostre temps, ceulx qui se ineslont de faire des 
comédies (ainsi que les Ilaliens qui y sont assez heureux) em- 
ployent trois ou quatre arguments •'' de celles de Terence ou de 
Plante, pour en faire une des leurs : ils entassent en une seule 
comédie cinq ou six contes de Boccace. Ce qui les faict ainsi se 
charger de matière, c'est la desfiance qu'ils ont de se pouvoir 
soustenir de leurs propres grâces : il fault qu'ils treuvent un 
corps où s'appuyer ; et n'ayants pas, du leur, assez de quoy nous 
arrester, ils veulent que le conte nous amuse. Il en va de mon 
aucteur tout au contraire : les perfections et beaultez de sa façon 
de dire nous font perdre rappolif^ de son subjecl; sa gentillesse 
et sa mignardise nous retiennent par tout; il est par tout si 
plaisant, 

Liqiiidus, puroque similliiniis amiii", 

et nous remplit tant l'ame de ses grâces, que nous en oublions 
celles de sa fable. Cette mesme considoralion me lire plus avant : 
je veois que les bons et anciens poêles ont évité l'alfeciation et 
la recherche, non seulement des fantastiques eslevations* espai- 
gnolles etpetrarcliistes^, mais des poinctesmesmes plus doulces 



1. Apparioinnt. égalaient. 

2. Les modernes n'ont pas hésité à 
mettre Terence au-dessus de Plante. 
Le client des Seipions <( sent son gen- 
tilhomme " et devait plaire à un siècle 
épris d'étiquette et de discipline. Bos- 
suet, si sévère pour le théâtre, faisait 
lire Terence à son royal élève. 

a. Cicéron se montre particulièrement 
sensible à la douceur exquise du style 
de Terence. Jules César, dans une épi- 
gramme bien connue où il appelle Te- 
rence. M un demi-Ménandre, » juge 
équitablement le comique latin en re- 
connaissant la pureté d'un style irré- 
prochable, mais en regrettant qu'il ait 
manqué de force comique. 

4. Horace, qui s'est montré si sévère 



l^our Plaute; il ne semble voir chez lui 
que la grossièreté. {Epît. aux Pisonn, 
V. 270.) 

.5. Arguments, sujets. 

(5. L'appétit, c'est-à-dire la curiosité. 

7. n coule, semblable à un fleuve 
limpide, (lior., Epit., II, ii, v. 120.) 

S. Eslevatioiis, endure, emphase. 

9. On aime à entendre Montaigne 
avec H. Eslienne et d'autres bons es- 
prits du seizième siècle, protester 
contre la manie des imitations ita- 
liennes et espagnoles. Ce sont surtout 
les sonnets de Pétriu-que que copièrent 
nos poètes français. « Les bons et an- 
ciens poètes » restèrent fidèles à l'es- 
prit gaulois. Leur verdeur originale 
val ail mieux que ces conce/^î d'emprunt. 



220 ESSAIS DE MONTAIGNE. 

pt plus retenues, qui sont rorncmcnl de louis les ouvrages poë- 
liques des siècles suyvanls. Si n'y a il bon juge qui les Ireuve à 
-dire en ces anciens, et qui u'admire plus sans comparaison 
l'eguale polissure et celte perpétuelle iloiilceur et beaulté lleu- 
rissante des cpigramnies de Catulle, que louts les aiguillons de 
quoy Martial aiguise la queue* des siens. C'est cette niesme 
raison que je disois tantost, comme Martial de soy, minus illi 
infjenio lahoranchim fuit, in cujus lociim materia succcsaeral- . 
Ces premiers là, sans s'esmouvoir et sans se picquer, se font 
assez sentir; ils ont de quoy rire par tout, il ne fault pas qu'ils 
se chatouillent : ceulx cy ont besoing de secours estrangier, à 
mesure qu'ils ont moins d'esprit, il leur fault plus de corps; ils 
montent à cheval parce qu'ils ne sont assez forts sur leurs jambes : 
tout ainsi qu'en nos bals, ces hommes de vile condition qui en 
tienni'nt cscliole, pour ne pouvoir représenter le port et la dé- 
cence de nostre noblesse, cherchent à se recommander par des 
saults périlleux, et aullres mouvements estranges et bastele- 
resques*; elles dames ont meilleur marché de leur contenance 
aux danses où il y a diverses descoupeures et agitations de 
corps, qu'en certaines aultres danses de parade, où elles n'ont 
simplement qu'à marcher un pas naturel, et représenter un port 
naïf et leur grâce ordinaire : et comme j'ay veu aussi les ba- 
dins* excellents, veslus en leur à louts les jours ^ et en une con- 
tenance commune, nous donner lout le plaisir qui se peull tirer 
de leur art; les apprenlifs et qui ne sont de si hauîte leçon, 
avoir besoing de s'enfariner le visage, de se travestir, se contre- 
faire en mouvements de grimaces sauvages, pour nous appres- 
ter à rire. Cette mienne conception se recognoist mieulx : qu'en 
tout aullre lieu en la comparaison de l'Aeneïde et du Furieux" : 
celuy là, on le veoit aller à tire d'aile ", d'un vol hault et ferme, 
suyvant tousjours sa poincle; cetluy cy, voleter et saulteler de 
conte en conte, connue de branche en branche, ne se fiant à ses 
ailes que pour une bien courte traverse*, et prendre pied à 



1. Aif/uiser la queiio. Boileau a dit 
de même : 

Et n'allez point toujours «l'une pointe 

[frivole 
Aisruisor nar la queue une éi>isi'amine 
^ ffolle. 
[Art i)oH., ch. U.) 

2. Il n'avait pas besoin île grands 
efTorts. le sujet mémo lui tenait lieu 
d'esprit. (Martial, Préface du lie. YIII.) 

3. De bateleurs. 



•i. DaJins, baladins, joueurs de farces. 

5. Vêtus de leur costume de tous les 
jours. 

0. h'Orlando furioso. Holand furieux 
de r.\riosle. 

7. Tiri^ d'aile, comme le sens l'in- 
dique d'ailleurs ici, ne signifie pas 
l'action de tirer l'aile péniblement, 
mais au contraire le mouvement rapide 
et précipité d'un oiseau de haut vol. 

S. Trarersc traversée, parcours. 



CHAP1TR1-: X. 



521 



cliasquo bout «le champ, de peur que l'haleine et la force luy 
faille»; 

Esciirsusque brèves tentai*. 

Voyià doucques, quant à cette sorte de subjects, les aucteurs qui 
me plaisent le plus-'. 

Quant à mon aultre façon*, qui mesle un peu plus de fruict 
au plaisir, par où j'apprends à renger"^ mes opinions el condi- 
tions^, les livres qui m'y servent, c'est Plutarque, depuis qu'il 
est frauçois, et Seneque. Ils ont touts deux celte notable com- 
modité pour mon humeur, que la science que j'y cherche y est 
traictee à pièces doscousues, qui ne demandent pas l'obligation 
d'un long travail, de quoy je suis incapable : ainsi sont les 
opu.scules de Plutarque, et les epislres de Seneque, qui sont la 
plus belle partie de leurs escripts et la plus proufitable. Il ne 
fault pas grande entreprinse pour m'y mettre ; el les quitte où 
il me plaist : car elles n'ont [loint de suitte el dépendance des 
unes aux aullres. Ces aucleurs se rencontrent en la pluspart des 
opinions utiles el vrayes; comme aussi leur fortune les feit 
naistre environ mesme siècle; touts deux précepteurs de deux 
empereurs romains" ; touts deux venus de pais eslraugiers; louts 
deux riches el puissants. Leur instruction est de la cresme de la 
philoso[ihie, et présentée d'uue simple façon, et jterlinente *. Plu- 
tarque est plus uniforme et constant; Seneque, plus ondoyant 
et divers : Cettuy cy so peine, se roidit cl se tend, pour armer 
la vertu contre la foiblesse, la crainte et les vicieux appétits; 
L'aullre semble n'estimer pas tant leurs ePlorls, et desdaigner 
d'en haster son pas et se metire sur sa garde : Plutarque a les 
opinions platoniques, doulces et accommodables à la société 
civile; L'aullre les a stoïcques el épicuriennes, plus esloinguees 
de l'usage commun, mais, selon moy, plus commodes en parti- 
culier et plus fermes. Il paroist en Seneque qu'il preste un iicu'-' 



1. Faillir, manquer. 

2. Il tente de petites courses. (Vir- 
gile, Géorgirjucs, IV. 191.) 

3. Les auteurs et les livres « siniple- 
mfiit plaisants. " 

i.C'est-h-dire fa<;on d"étudier, autres 
lectures. D'autres éditions portent leçon. 

5. Itanf/cr, mcllre de l'ordre, disci- 
pliner. 

C. Conditions, manière d'être, carac- 
tère. C'est dans le même sens que 
Montaigne dans son avis «au lecteur >i 



dit qu'il a écrit son livre pour que ses 
parents et amis, lavant perdu, « ypuis- 
sent retrouver aucuns traits de ses 
Conditions et humcui-s. >> 

7. Sénèque fut précepteur de Néron. 
On a dit que Plutarque fut le maître 
de Trajan ; maître et disciple auraient 
été à peu près du même âge. Le fait 
est plus que contestable. 

S. PiTlinfnte (à son sujet) bien ap- 
propriée, effective. 

9. Preste un peu, c'est-à-dire fait 
quelques concessions. 



222 



ESSAIS DE MONTAIGNE. 



à la tyrannie des empereurs de son temps, car je tiens pour 
certain que c'est d'un jugement forcé qu'il condemne la cause 
de ces généreux meurtriers de Gesar; Plularque est libre par 
tout : Seneque est plein de poinctes et saillies; Plutarque, de 
choses : Celuy là vous cschaulïe plus et vous esmeut; cettuy cy 
vous contente davantage et vous paye mieulx; il nous guide, 
l'aullrc nous poulse^. 

Quant à Cicero, les ouvrages qui me peuvent servir chez luy 
à mou dessoing, ce sont coulx qui traictent de la philosophie 
spécialement morale. Mais, à confesser liardiement la vérité 
(car, ]iuisqu'on a franchi les barrières de l'impudence, il n'y a 
plus lie bride), sa façon d'escrire me semble ennuyeuse; et toute 
aullre [)areille façon : car ses préfaces, deiinilions, parlitions, 
etymologies, consument la plus part- de sou ouvrage; ce qu'il y 
a de vif et de rnouelle est estoulïé par ses longueries d'apprests. 
Si j'ay employé une heure à le lire, qui est beaucoup pour moy, 
et que je ramenloive^ ce que j'en ay tiré de suc et de substance, 
la idus i)art du temps je n'y trouve que du vent; car il n'est pas 
encores venu aux argumenis qui servent à son propos, et aux 
raisons qui touchent projirement le nœud que je clierche. Pour 
moy, (jui ne demande qu'à devenir plus sage, non plus sçavant 
ou elo(iucnt, ces ordonnances'* logiciennes et aristotéliques ne 
sont pas à propos; je veulx qu'on couunence par le dernier 
poinct : j'entends assez que c'est que Mort et Voluplé; qu'on ne 
s'amuse pas à les analomizer. Je cherche dos raisons bonnes et 
fermes, d'arrivée^, qui m'instruisent à en soustcnir l'elTort ; ny 
les sul)tilitez granmiairiennes, ny l'ingénieuse contcxture de 
paroles el d'argumentations, n'y servent. Je vculx des discours 
(jui donnent la première charge^ dans le ]ilus fort du double : 
les siens languissent autour du pot; ils sont bons pour l'eschole, 
pour le barreau el pour le sermon, où nous avons loisir de som- 
meiller, et sommes encores, un quart d'heure aprez, assez à 
temps pour eu retrouver le lil. Il est besoing de parler ainsiii 
aux juges qu'on veult gaigner à lort ou à droict"^, aux enfants el 
au vulgaire, à qui il faull tout dire, et veoir ce qui portera^. Je 



1. H semble bien d'après ce paral- 
1l1l>, ut si nous ne le savions d'aiMeui-s, 
que Montaigne préfère Plutarque à 
Séiièquc. 

2. Consument la pluspnrt, c'est-à- 
diro ]U'cnnonl ])rcsquo luule la place. 

15. JtaiHentoiac, du verbe raincnti'.- 
voir, ramentecant, ranientti, se remé- 
morer, se rnppclcr. 



■i. Ordnnnancex . dispositions du 
discours, formes d'argumentation. 

5. D'arricec. de iirime abord. 

6. Donni'nt la première charge, c'ost- 
à-diro attaquent. 

7. A lort on à droict, c'est-à-dire 
dans une cause injuste ou juste. 

S. Ce qui portera, c'est-à-dire ce qui 
sera le plus à leur portée. 



CHAPITRE X. 223 

ne veulx [ms qu'on s'employc à me rendre alteulif. cl qu'on nie 
cric cinquanic fois, « Or oyez ' î » à la mode de nos lieraults : les 
Romaius disoient en leur relif^ion, Hoc age^, que nous disons en 
la nostre, Sm^sum corda ^ : ce sont autant de paroles perdues pour 
moy; j'y viens tout préparé du logis. Il ne ine fault point d'al- 
k'icliomcnt ni de saulse; je mauge bien la viande toute crue : et 
au lieu de m'aiguiser l'apiietil par ces préparatoires et avant 
jeux, on me le lasse et affadit. La licence du temps m'excusera 
elle de cette sacrilège audace, d'estimer aussi traisnants les 
dialogismes* de Platon mesme, estoulTant iiar trop sa matière; 
et de plaindre le temps que met à ces longues interloculions 
vaines et préparatoires un liomme qui avoit tant de meilleures 
choses à dire? mon ignorance m'excusera mieulx, sur ce que je 
ne vcois rien en la beaulté de son langage^. Je demande eu 
gênerai les livres qui usent des sciences, non ceulx qui les 
dressent ^ Les deux premiers"^, et Pline, et leurs semblables, ils 
n'ont point de Hoc ayc : ils veulent avoir à faire à geuls fjui s'en 
soyent advertis eulx mesmes : ou s'ils en ont, c'est un Hoc âge 
substantiel, et qui a son corps à part. Je veois aussi volontiers 
les epislres ad AtticiDu'^, non seulement parce qu'elles contien- 
nent une tresample instruction de l'histoire et affaires de son^ 
temps, mais beaucoup plus pour y descouvrir ses humeurs pri- 
vées : car j'ay une singulière curiosité, comme j'ay dicl ailleurs, 
de cognoisire l'ame et les naïfs '^ jugements de mes aucleurs. 11 
fault bieu juger leur suffisance, mais non pas leurs mœurs ny 
eulx, par cette montre de leurs escrii)ts qu'ils étalent au tlieatre 
du monde. J'ay mille fuis regretté que nous ayons perdu le livre 
que Brulus avoit escript I»c la vertu : car il faict beau apprendre 
la théorique de ceulx qui sçavent bieu la praclique. Mais d'au- 
tant que c'est aultre chose le presche, que le prescheur, j'ayme 
bien autant veoir Brutus chez Plutarque que chez luy mesme : 
je clioisirois plutost de sçavoir au vray les devis *^ qu'il tenoit 



1. Maintenant écoutez ! 

2. Fais ce que tu fais, c'osL-ii-dirc : 
fais attention. Expression enipi-untce 
au rituaire religieux, par laquelle on 
invitait le peuple au silence et à l'at- 
tention. 

3. Haut les cœurs ! 

4. Dialoyisines, c'est-à-dire dialo- 
gues. 

5. Montaigne nous a déjà avoue 
qu'il entend très peu le grec. 

6. C'est-à-dire les livres de morale 
pratique et non de théorie. Montaigne 
dit, un peu plus loin, « qu'il fait beau 



apprendre la théorii/iic. mais de ceux 
qui si'.avenl iiicn la practique. " 

7. l'iutarque et Sénèquc. 

8. Lettres de Cicéron à son ami 
Titus Pomponius Atlicus. Cornélius 
Nepos a écrit une Yie d'Atticits. 

9. Son se rapporte à Cicéron que 
Montaigne a négligé de nommer dans 
le ])assMge. 

io. Xnï/s. naturels, sincères; c'est 
dans les correspondances intimes qu'on 
a le plus chance de rencontrer les opi- 
nions vraies de leurs auteurs. 

11. Devis, discours. 



224 



ESSAIS DI-: MONTAIGNE. 



en sa tente à quelqu'un de ses privez amis, la veille d'une bat- 
taille, que les propos qu'il teint le lendemain à son armée ; et 
ce qu'il faisoit en son cabinet et en sa chambre, que ce qu'il 
laisoit emmy* la place et au sénat. Quant à Cicero, je suis du 
jugemeut commuu, que, hors la science, il n'y avoit pas beau- 
coup d'excellence en son ame : il esloit bon citoyen, d'une na- 
ture débonnaire, comme sont volontiers les hommes gras et 
gosseurs-, tel qu'il esloit; mais de mollesse, et de vanité ambi- 
tieuse, il en avoit, sans mentir, bcaucou]). Et si ne sçais com- 
ment l'excuser d'avoir estimé sa poisie digne d'es'Ire mise en 
lumière : ce n'est pas grande imperfection que de faire mal des 
vers; mais c'est imperfection ^ de n'avoir pas senty combien ils 
estoient indignes de la gloire de son nom. Quant à son élo- 
quence, elle est du tout hors de comparaison : je crois que ja- 
mais homme ne l'egualera. Le jeune Cicero, qui n'a ressemblé 
son père* que de nom, commandant en Asie, il se trouva un 
jour en sa table plusieurs estrangiers, et entre aultres Ccstius, 
assis au bas boul, connue on se fourre souvent aux tables ou- 
vertes des grands. Cicero s'informa qui il esloil, à l'un de ses 
genls, (|ui luy dict son nom : mais, comme celuy qui songeoit 
ailleurs, et qui oublioil ce qu'on luy respoudoit, il le luy rede- 
manda encores, depuis, deux ou trois fois. Le serviteur, pour 
n'esire plus en peine de luy redire si souvent mesme chose, et 
pour le luy faire cognoistre par queUpie circonstance, « C'est, 
dict il, ce Ceslius, de qui on vous a dict qu'il ne faict pas grand 
estât de l'éloquence de vostrc père, au i)rix de la sienne. » Ci- 
cero, s'estant soubdain picqué de cela, commanda qu'on empoi- 
gnast ce pauvre Ceslius, et le feit tresbien fouetter en sa pré- 
sence. Voylà un mal courtois hosle! Enirc ceulx niesmes (juiont 
estime, toutes choses comptées, cette sienne éloquence incom- 
parable, il y en a eu (jui n'ont [tas laissé d'y remarquer des 



1. Eiiinui. au milieu de {/;) medio). 
Celle l'oruic se retrouve encore dnns 
les expressions mi-chemin, mi-avril. 

2. ( lusse II fx, gausseurs, joyeux com- 
pagnons, amis du plaisir, ce qui ne 
semble guère s'appliquer à Cioéron ; 
dans le sens de moqueur, l'épitliète 
lui conviendrail mieux. 

3. Un aulre teste donne : « Mais 
c'est à hiy l'aulte de jugement. » U est 
évident que Montaigne a voulu depuis 
adoucir les termes de ce jugement qu'on 
ne saurait s'emi)cclier de trouver bien 
sévère. Plutarque dit exjjressénient que 
« Cicei'on fut tenu non seulement pour 



le meilleur orateur, mais aussi pour le 
meilleur poète des Romains de son 
temps..., mais que sa poésie a perdu 
tout bruit et toute réputation i)our ce 
qu'il y en a eu depuis d'autres beau- 
coup plus excellents que luy. » (Vie de 
Cicrron, ch. i", de la version d'.Vniyol .) 
Les fragments poétiques que nous 
avons conservés de Cicéron sont prestpie 
tous des traductions du grec et ne 
peuvent révéler aucune originalité. 

•i. Cet emploi du verbe, ressembler 
i/iie/ijii'im. est fréquent au seizième 
siècle et se retrouve encore au siècle 
suivant chez les meilleurs écrivains. 



CHAPITRE X. 225 

faullcs; coniine ce grand Brulus, son amy, disoit que c'estoit une 
éloquence cassée et esrenee, fractam ctclumbemK Les orateurs, 
voisins de son siècle, repreuoient aussi en luy ce curieux soing 
de certaine longue cadence au bout de ses clauses-, et notoient 
ces mots cssc vidcatur^, qu'il y employé si souvent. Pour moy, 
j'aynie mieulx une cadence qui tuinbe plus court, coupée en 
ïambes'. Si mesle il par fois bien ruilement ses nombres^, mais 
rarement; j'en ay remarqué ce lieu à mes aureilles : Ego vcro 
me minus cUu scncin esse mallem, quam esse senem, ante quam 
essem ^ . 

Les liisloricns sont ma droicle balle " , car ils sont plaisants et 
aysez; et quand et quand* l'homme en gênerai, de qui je cherche 
la cognoissance, y paroist plus vif et plus entier qu'eu nul aultre 
lieu; la variété et vérité de ses conditions internes, en gros et 
en détail, la diversité des moyens de son assemblage, et des acci- 
dents qui le menacent. Or ceulx qui escrivent les vies, d'autant 
qu'ils s'amusent plus aux conseils^ qu'aux événements, plus à 
ce qui part du dedans qu'à ce qui arrive au dehors'", céulx là 
me sont plus propres : voyià pourquoy, en toutes sortes, c'est 
mon homme que Plularque. Je suis bien marry que nous 
n'ayons une douzaine de Laerlius " , ou qu'il ne soit plus estendu, 
ou plus entendu : car je suis pareillement curieux de cognoisirc 



i. <i Ciccron même ne manqua pas 
«le détracteurs qui le trouvaient boufli 
et ampoulé, sans précision, verbeux et 
redondant à l'excès, enfin trop peu 
atlique. Cicéron était repris par Calvus 
comme lâche et sans nerf, et Brut us 
l'accusait en propres ternies de man- 
quer de vigitL'iir et de reins. Si vous 
nie demandez mon avLs, tous avaient 
raison. » Ainsi s'exprime Aper, dans le 
I/ialof/iie des Orateurs, attribué à Ta- 
cite, ch. xvni. 

2. Clause, conclusion, fin de période. 

3. Même ouvrage, ch. xxiii. 

4. h'îamb-; est composé dune syl- 
labe brève suivie d'une longue. 

5. L'oreille de Montaigne est cho- 
quée ici par un défaut d'harmonie, par 
« des nombres bien rudement meslés ; » 
nous n'y remarquons que la monoto- 
nie des consonances finales, tellement 
inhérente aux désinences des mots 
latins, qu'il semble puéril de la relever. 

G. CI Pour moi, j'aimerais mieux être 
vieux moins longtemps que de vieillir 
avant l'âge de vieillesse. » (Cicérox, 
de la Vieillesse, ch. x.) En somme, 
tout en rendant justice à l'orateur 



latin. Montaigne est injuste pour Cicé- 
ron. Il ne lui pardonne pas, non plus 
qu'à Platon, >. seslongueries d'apprêts. )i 
11 aime trop la philosophie pratique et 
les belles sentences morales pour goû- 
ter les discours d'apparat de l'un et la 
dialectique de l'autre. 

7. Droicte balle, terme du jeu do 
paume, celle qui est le mieux en main, 
qui vient du coté droit. 

S. Et quand et quand, en même 
temps que. 

9. Conseils, dans le sens de délibé- 
rations, desseins. 

10. C'est ce que la philosophie alle- 
mande a appelé le .?('6/?c?)/' et l'objectif. 

11. Laertius. Diogène Laerce, de 
Laerte, en Cilicie, vivait au deuxième 
siècle de l'ère chrétienne. Il a laissé un 
ouvrage en dix livres qui a pour titre : 
Des vies, opinions et dits notables des 
philosophes illustres. Compilation sans 
critique, mais précieuse par les docu- 
ments qu'elle a sauvés de la destruction. 
Montaigne regrette avec raison qu'il 
ne soit pas « plus entendu, » c'est-à- 
dire qu'il n'ait pas plus de sens cri- 
tique. 

10. 



226 ESSAIS DE MONTAIGNE. 

les forluQcs cl la \ie de ces grands précepteurs du moude, 
comme de cognoistre la diversité de leurs dogmes * et fantasies^ 
En ce genre d'estude des histoires, il faull feuilleter, sans dis- 
tinction, toutes sortes d'aucteurs et vieils et nouveaux, ctbnrra- 
gouius^ et françois, pour y apprendre les choses de quoy diver- 
sement ils traictent. Mais César singulièrement me semble 
mériter qu'on l'estudie, non pour la science de l'histoire seule- 
ment, mais pour iuy mesme : tant il a de perfection et d'excel- 
lence par dessus touts les aullres, quoyque Salluste soit du 
nombre. Certes, je lis cet aucteur avec un peu plus de révé- 
rence et de respect, qu'on ne lict les humains ouvrages ; tantosl 
le considérant luy-mesme par ses actions et le miracle de sa 
grandeur-, taulost la pureté et inimitable polissurc de son lan- 
gage, qui a surpassé non seulement touts les historiens, comme 
dict Cicero*, mais à l'adventuro Cicero mcsme : avecques tant 
de sincérité en ses jugements, parlant de ses ennemis, que, sauf 
les faulses couleurs de quoy il veult couvrir sa mauvaise cause 
et l'ordure de sa iieslilente ambition, je pense qu'en cela seul 
on y puisse trouver à redire qu'il a esté trop cspargnant à parler 
de soi; car tant de grandes choses ne peuvent avoir esté exé- 
cutées par luy, qu'il n'y soit allé beaucoup plus du sien qu'il n'y 
en met. 

J'ayme les historiens ou fort simples, ou excellents. Les 
simpl(>s qui n'ont point de quoy y mesler quelque chose du leur, 
et qui n'y apportent que le soiug et la diligence de r'amasser 
tout ce qui vient à leur notice », et d'enregistrer, à la bonne 
foy, toutes choses sans chois et sans triage, nous laissent le juge- 
ment entier pour la cognoissance de la vérité : tel est entre 
autres, pour exemple, le bon Froissard*, qui a marché, en son 



i. Do!)»i<;s, c'csl-à-dire opinions. 

2. Fantasies, fantaisies, imagina- 
tions , inventions. 

3. Uairaf/otiins est formé de deux 
mots, èani (pain) et i/win (vin), que les 
t'rançais entendaient souvent dans la 
bouche des Bretons et qui leur servaient 
à dési-rncr un langage inintelligible. 

4. Ih'utux, ch. Lxxv. 

5. Xotice, eonnaissanee (notitin). 

6. Lf bon Froissanl. Jean Froissarl. 
né à Valcnciennes, vers 13:57, vivait 
encore en lilO. Sa Chronique com- 
mence à l'an 1326 et se tcrnune à l'an 
iiOO. Géruzez a très bien apprécié ce 
chroniqueur : « Personne n'eut des 
yeux plus curieux ni des oreilles plus 



avide.s. Toujours en quétc de spec- 
tacles, d aventures et de nouvelles, il 
recueille sur sa route les faits et hs 
images, et se repose à peine pour les 
raconter et pour les ]>eindre. l\ vont 
être historien et croit l'avoir été. paroi- 
qu'il a beaucoup vu, beaucoup inter- 
rogé et beaucuu)! écrit; niais roninie 
il ne voit que le dehors des hommes et 
des événements, qu'il ne rattache pas 
les faits à leur cause, ni les actes à leur 
principe, il n'est qu'un témoin et non 
un juixe ; il n'a pas écrit une histoire, 
il a préparé des watériaiix aux /lislo- 
riiuis. » t:es derniers mots sont, comme 
on le voit, presque les termes de Mon- 
taigne : " C'est la matière de l'histoire 
nue et informe. » 



CHAPITRE X. 



227 



culrepi'iiise, (.l'ane si franche uaïfveté, qu'ayant faicl une faillie, 
il ne craint aucunement de la recoji^iioislre et corriger en l'en- 
droict ûîi il en a esté adverti, et (jui nous représente la diversité 
mesmo des bruits qui couroienl, et les différents rapports qu'on 
luy faisoil : c'est la matière de l'iiistoire nue et informe; cliascun 
eu pcult faire sonproufit autant qu'il a d'entendement. Les bien 
excellents ont la suflisance de choisir ce qui est digne d'cslrc 
sceu; peuvent trier, de deux rapports, celuy qui est plus vray- 
send)lable; de la condition des princes et de leurs humeurs, ils 
en concluent les conseils, et leur attribuent les paroles conve- 
nables : ils ont raison de prendre l'auctorité de régler noslre 
créance à la leur ; mais, certes, cela n'apiuirtient à gueres de 
genls. Ceulx d'entre deux ' (qui est la plus commune façon) nous 
gastent tout; ils veulent nous mascher les morceaux; ils se don- 
nent loy de juger, et par conséquent d'incliner l'histoire à leur 
fanlasie ; car, depuis que le jugement pend d'un costé. on ne se 
peult garder de contourner et tordre la narration à ce biais- : ils 
enlreprennent de choisir les choses dignes d'eslre sceues, et 
nous cachent souvent telle parole, telle action privée, qui nous 
instruiroit mieulx; obuieltent, pour choses incroyables, celles 
qu'ils n'entendent pas, et peut eslre encores telle chose, pour ne 
la sçavoir dire en bon latin ^ ou françois. Qu'ils estaient hardi- 
ment leur éloquence et leur discours, qu'ils jugent à leur poste ^: 
mais qu'ils nous laissent aussi de quoy juger aprez eulx; et qu'ils 
n'altèrent ny dispensent, par leurs raccourcimeuts et par leur 
chois, riiMi sur le corps de la matière, ains qu'ils nous la r'en- 
voyent pure et entière en toutes ses dimensions. 
Le plus souvent on trie, pour cette charge, et notamment en 



1. Ceux d'riifr" ibnix, c'est -à- lire les 
médiocres, ceux qui ne sont ni « bien 
excellents » ni mauvais. 

2. « Les faits changent de forme 
dans la tète de l'historien ; ils se mou- 
lent sur ses intérêts: ils prennent la 
teinte de ses préjugés. » (J.-J. Rous- 
seau, Emile, liv. IV.) Dans un hxn- 
gage plus coloré, le philosophe Jouf- 
froy 'exprime éloqueniment la même 
pensée : « Ce qui éclate dans Bossuet, 
dans Vico, dans Herder, c'est le mé- 
pris de l'histoire. Les faits plient comme 
l'herbe sous leurs pieds, prennent sous 
leurs mains hardies toutes les formes 
possibles et justiUent avec une égale 
complaisance les théories les jjIus op- 
posées. On prendrait l'histoire pour un 
lâche témoin qui se laisse forcer aux 



dépositions les ])lus contradictoires, 
et, dans notre idolâtrie historique, 
nous accuserions volontiers d'immora^ 
lité les hommes qui la soumettent 
ainsi aux caprices de leurs vues. Mais 
n'oublions pas que le propre, des créa- 
teurs de systèmes est d'ignorer les 
faits; c'est à cette condition qu'ils les 
défigurent... Bossuet et Herder ne sa- 
vaient que le gros de l'histoire; ils la 
savaient en poètes, et ils la traitaient 
poétiquement sans s'en apercevoir et 
sans la moindre intention de l'altérer.» 
(Mélanf/es philosoiMques , Bossuet, 
Vico, Herder.) 

.'î. En plein seizième siècle de Thou 
écrivait encore en latin YHistoire de 
son temps. 

4.C.-à-d.àleurgré,àleurconvenance, 



228 ESSAIS DE MONTAIGNE. 

ces siècles icy, des personnes d'enlre le vulgaire, pour celte 
seule considération de sçavoir bien parler; comme si nous 
cliercliions d'y apprendre la grammaire : et eulx ont raison 
n'ayants esté gagez que pour cela, et n'ayants mis on vente que 
le babil, de ne se soulcier aussi principalement que de celte 
partie; ainsin, à force beaux mots, ils nous vont paslissant* 
une belle contexture des bruits qu'ils r'amasscnt ez carrefours 
des villes. Les seules bonnes liistoires sont celles qui ont esté 
escriptes par ceulx mosmes qui commandoient aux affaires, ou 
qui estoient participants à les conduire^, ou au moins qui ont 
eu la fortune d'en conduire d'aullres de mesmc sorte : telles 
sont quasi toutes les grecques et romaines; car plusieurs tes- 
moings oculaires ayants cscript de mesme subject (comme il 
advenoit en ce temps là, que la grandeur cl le sçavoir se rencon- 
Iroient communément), s'il y a de lafaulte^, elle doibt eslre 
merveilleusement legiere, et sur un accident fort doubleux. Que 
peult on espérer d'un médecin traictant de la guerre, ou d'un 
escbolier traictant les dosseings des princes. Si nous voulons 
remarquer la religion* que les Romains avoient en cela, il n'en 
faultque cet exemple : Asinius Pollio trouvoitez bisloires mesmes 
de César quelque mesconiple en quoy il estoit tumbé, pour 
n'avoir peu jectcr les yeulx en louts les endroicts de son armée, 
et en avoir creu les particuliers qui luy rapportoient souvent 
des clioses non assez vérifiées; on bien pour n'avoir esté assez 
curieusement adverty par ses lieutenants des clioses qu'ils 
avoient conduictes en son absence^. Onpcult voir, par là, si celte 
recbercbe de la vérité est délicate, qu'on ne se puisse pas lier 
d'un combat à la science de celuy qui a commandé, ny aux sol- 
dats, de ce qui s'est passé prez d'eulx, si, à la mode ^ d'une infor- 
mation judiciaire, on ne confronte les tesmoings et rcceoit les 
objects sur la preuve des ponctilles decliasque accident''. Vraye- 
nient la cognoissancc que nous avons de nos affaires est bien plus 
lascbe;mais cecy a esté suffisamment traicté parBodln®,et selon 
ma conception. 

1. Du verbe pastissur (iiatissci'j, f;i- 
çoniiiuil. 

2. Xénoplmn et César sont le type de 
ces historiens que les Grecs appelaient 
pratique.'! ^d'action), et c'est là le motif 
de la préférence que nous avons vu 
Montaigne manifester pour César. 

S.Belafaultc, c.-à-d. quelque lacune, 
quelque erreur. 

4. Scrupule religieux. 

VI. Suétone njoutc un l'ait plus grave 



eni^orc quand il reproclic à César 
<' d'allérer les faits ou à dessein ou 
faute de mémoire. » [Jules Ccsar, i-vi.) 

0. Suivant le procédé. 

7. Si l'on ne reçoit les objections, 
lorsqu'il s'agit de prouver les moindres 
détails lie chaque l'ait. 

S. Dans l'ouvrage qui a pour titre, 
Met litnlf pour faciliter lacontiaissance 
ilr f/iisfoirc (1566). Jean Bodin. né à 
Anyers, en 1530, a écrit une Jiépublii/iir 



CHAPITRE X. 229 

Pour subvenir un peu ù la trahison de ma mémoire, et à son 
defauU, si extrême, qu'il m'est advenu plus d'une fois de 
reprendre en main des livres comme récents et à moy incogueus 
que i'avois leu soigneusement quelques années auparavant, et 
barbouillé de mes notes, j'ai prins en coustume, depuis quelque 
temps, d'adjouster au bout do cbasquc livre (je dis de ceulx 
desquels je ne me veulx servir qu'une fois) le temps auquel j'ay 
achevé de le lire, et le jugement que j'en ay retiré eu gros; à 
fin que cela me représente au moins l'air et idée générale que 
j'avois conceu de l'aucteur en le lisant, Je veulx icy transcrire 
aulcunes de ces annotalions. 

Voyci ce que je meis, il y a environ dix ans, en mon Guic- 
ciardin' (car, quelque langue que parlent mes livres, je leur 
parle en la mienne) : « 11 est historiographe diligent, et duquel, 
à mon advis, autant exactement que de nul aultre, on peult 
apprendre la vérité des affaires de son temps : aussi, en ila plus 
part, en a il esté acteur luy mesme, et en reng honorable. Il n'y 
a aulcune apparence que par haine, faveur ou vanité, il ayt 
desguisé les choses; de quoy font foy les libres jugements qu'il 
donne des grands, et notamment de ceulx par lesquels il avoil 
esté avancé et employé aux charges, comme du pape Clément 
septiesme. Quant à la partie de quoy il semble se vouloir préva- 
loir le plus, qui sont ses digressions et discours, il y en a de 
bons, et enrichis de beaux traicts : mais il s'y est trop pieu; car, 
pour ne vouloir rien laisser à dire, ayant un subject si plein et 
ample, et à peu prez inliny, il en devient lasche, et sentant un 
peu le cacquet scholastique. J'ay aussi remarqué cecy, que de 
tant d'ames et d'elïects qu'il juge, de tant de mouvements et 
conseils, il n'en rapporte jamais un seul à la vertu, religion et 
conscience, comme si ces parties là esloient du tout esteinctes 
au monde ; et de toutes les actions, pour belles par apparence 
qu'elles soient d'elles mesmes, il en rejecte la cause à quelque 



rn si\ livres (1577). Il se propos»: d'y 
complcler Platon el Arislote et d'y ré- 
futer Machiavel. Pour lui, les deux 
piliers de la philosophie politique sont 
la religion et la justice. Il aen haine la 
tyrannie, mais, pas plus que Mon- 
taigne, n'excuse la révolte et ne recon- 
naît le droit des peuples à secouer un 
joug devenu insupportable. Dans son 
traité de la Deiiionotnanie (lô7Q), l'au- 
teur, comme beaucoup de ses plus 
illustres contemporains, tombe dans 
les erreurs de l'astrologie et semble 



eroirc aux sorciers. Ce précur.seur de 
Montesquieu, cet adepte d'une science 
encore en enfance, l'économie poli- 
tique, et dont le nom même n'existe 
pas encore, Bndin, mourut de la peste 
à Laon, en 1596. 

1. François Guicliardin, né à Flo- 
rence en i4S2, occupa sous Léon X des 
emplois importants. A l'âge de cin- 
quante ans. il se retira de la ville et 
des affaires pour y achever l'Histoire 
</'//rt//-'(li9!l-1.535), en vingt livres. Il 
meurt en 15 iO. 



230 ESSAIS DE MONTAIGNE. 

occasion vicieuse OU ;i quelque proufit. Il est impossible d'ima- 
gioer que, parmy cet inliny uombre d'actions de quoy il juge, il 
n'y en ayt eu quelqu'une produicle par la voyc de la raison ; 
nulle corruplioQ peult avoir saisi les hommes si universellement, 
que quelqu'un n'escliappc de la contagion. Cela me faict craindre 
qu'il y ayt un [leu du vice de son goust: et peult estre advenu 
qu'il ayt estimé d'auilruy selon soy^ » 

En mon Philippe de Comines-, il y a cecy * : « Vous y trou- 
verez le langage doulx et agréable, d'une uaïfve simplicité; la 
narration pure, et en laquelle la bonne foy de l'aucteur reluit 
évidemment, exempte de vanité parlant de soy, et d'alTeclion et 
d'envie parlant d'aultruy ; ses discours et enhortements accom- 
paignez plus de bon zèle et de vérité, que d'aulcune ex(}uise 
sufllsance ; et, tout partout*, de l'auctorité et gravité, re- 
présentant son homme de bon lieu, et eslcvé aux grands 
affaires, w 

Sur les Mémoires de monsieur du liellay* : « C'est lousjours 
plaisir de veoir les choses escriptes jtar ceulx qui ont essayé 
comme il les fault conduire; mais il ne se peult nier qu'il ne se 
descouvre évidemment, en ces deux seigneurs icy, un grand 
deschet^ de la franchise et liberté d'escrire, qui reluit ez anciens 



1. Cl' jufroincnl sur rnulfiir do V His- 
toire d ftfilit; est scvi'io, mais juste : 
riiomuie fut ambitieux, versatile, sans 
élévation; l'étrivain qui « estime trop 
d'aultruy selon soy » ne voit partoul que 
ruse et calcul. Sou style a de l'har- 
monie et du nombre, mais il est jiro- 
lixe et diffus: enfin sa morale n'est 
cruére supérieure à celle de Machiavel 
dont il n'a (loinl le talent. 

2. Philippe de Commyncs, seigneur 
d'Argenton, né en Flandres, près de 
Lille, en 14i5, mort en 1509, passa du 
service de Charles le Téméraire à celui 
de Louis .XL Les Mémoires de Cnm- 
mynes, cnmmcucés en li'J5, à son re- 
tour d'Italie, ])arurent pourla i)remière 
fois en l'yi'-K Us embrassent une i)é- 
riade de trente et un ans. Le jugement 
de Montaigne sur cet auteur est em- 
]ireint d'une indulgence excessive, 
i.ouis XI et Commynes représentent 
dans riiislôire ravènemcnt delà diplo- 
matie au déclin de la chevalerie. « Qui 
a le prolit a la gloire, » disait le mo- 
narque. Comme lui, son conseiller 
réduit trop souvent la politique à « faire 
des marchandises, » nous dirions mar- 
chandages, c'est-à-dire à solliciter et 



acheter des cons-iences. à ■< chercher 
quelque bonne couleur et un peu appa- 
rente, " c'est-à-dire à faire des dujjes, 
à mettre de son coté, si l'on n'a le droit, 
l'apparence et la légalité. En un mot 
le sens du juste et de la délicatesse, de 
l'honnêteté font parfois défaut au livre 
comme à l'auteur. 

3. // )/ a ceci). On se rappelle qu'il 
s'agit de notes mises par Montaigne 
sur ses livres après lecture. 

1. D'autres éditions portent tout pour 
tout, somme toute, en somme. 

■^. Ces Mémoires, publiés par messirc 
Martin du Bellay, contiennent dix 
livies dont les quatre premiers et les 
trois derniers sont de Martin du Bellay 
et les autres de Guillaume de Langey, 
et ont été tirés de sa cinquième Oi/- 
doade, de))uis l'an 1.536 jusqu'en 15i0. 
Ils sont intitulés : Mémoires de Martin 
du /{ellai/. rontt'iiant le discours de 
plusieurs choses advenues au royaume 
de France, depuis l'an 1513 just/u'au 
trépas de François /""'. arrivé en 1547. 
On voit pourquoi Montaigne parle de 
deux seii/neurs du Bellai/. après avoir 
dit les Mémoires de monsieur du liella;/. 

6. Deschet. défaut, diminution. 



CHAPITRE X. 



231 



de leur sorte, comme au sire de Jouinville', domestique' de 
sainct Louys; Eginard^. cliancelier de Cliaiiemaigae, et, de 
plus fresclie mémoire, en PJiilippe de Comines. C'est icy plutost 
wn plaidoyer pour le roy François, contre Teniporeur Charles 
cinquiesme, qu'une liistoire. Je ne veulx pas croire qu'ils ayent 
rieu changé quant au gros du faict; mais de contourner le juge- 
ment des événements, souvent contre raison, à noslreadvantage, 
et d'obmettre tout ce qu'il y a de chatouilleux* en la vie de leur 
maistre, ils eu font mestier : tcsmoing les rcculemiMJls de mes- 
sieurs de Montmorency et de Brion*, qui y sont oubliez-, voire 
le seul nom de madame d'Estampes^ ne s'y treuve point. Ou 
peult couvrir les actions secreltes" ; mais de taire ce que tout le 
monde sçait, et les choses qui ont tiré^ des elTects publics et de 
telle conséquence, c'est un default inexcusable. Somme, pour 
avoir l'entière coguoissance du roy François et des choses adve- 
nues de son temps, qu'on s'addrcsse ailleurs, si on m'en croit. 
Ce qu'on peult l'aire ici de [iroufit, c'est par la déduction particu- 
lière des batailles et exploicls de guerre où ces geutilshonunes 
se sont trouvez; quelques paroles et actions privées d'aulcuus 
princes de leur temps-, et les practiques et négociations con- 
duictes par le seigneur de Langeay, où il y a tout plein de choses 
dignes d'estre sceues, et des discours non vulgaires. » 



1. Le sire de Joinvillc, KÛncchal de 
Cliampagne, ami et conseiller de saint 
Louis, a raconté dans une chronicjue 
naïve et touchante la croisade de 12 iS 
où il accompagna son maitre. 

2. Domestique, de la maison, familier. 

3. Eginard, secrétaire de Charle- 
niagne. On a do lui deux ouvrages 
précieux : Yieet ,/estes île Cliarlemayne 
et Aiiitak's des rois Fi'ancs. 

A. Chatouilleux, c'est-à-dire délicat. 

5. Il faut lire lîrion et non Byron, 
malgré l'autorité de l'édition de 1598. 
Philippe Chabot, amiral de France, 
longtemps connu sous le nom de sei- 
f/neur de Brion, pris à la bataille de 
ï'avie en 1525, ambassadeur en .\ngle- 
terre en 1532, chargé en 1535 du com- 
mandement lie l'armée de Piémnnt. 
après de brillants succès, s'arièta tout 
court à Verceil. François 1"' ne lui 



pardonna jamais celtefaute. Condamne 
en 1540 comme concussionnaire, il fut 
sauvé par la protection de la duchesse 
fl'Etampes. On conserve à la Biblio- 
Ihcque nationale un recueil manuscrit 
de lettres de l'amiral de Brion, écrites 
en 15-25. 

6. La duchesse d'Etampes, maîtresse 
de François I'"', eut une influence trop 
pernicieuse sur les affaires de cour et 
sur la politique jjour qu'il soit permis 
à un historien digne de ce nom de la 
passer sous silence. On sait que c'est 
elle qui fit signer au roi le honteux 
traité de Crespy (15ii). 

7. La chronique scandaleuse, tou- 
jours suspecte, est indigne de l'histo- 
rien, mais celui qui est mis en posses- 
sion i< d'actions secrètes » intéressant 
l'histoire, a le droit et le devoir d'en 
faire usage. 

S. C.-à-d. produit, causé. 



LIVRE III 



CHAPITRE YIII 

nE l'art de COM-EHEll'. 

C'est un usage de uoslrc justice d'en condaniner aulcuns- 
pour l'adverlissenieEt des aultrcs. De les condamner, parce 
qu'ils ont failly, ce seroit bestise, comme dict Platon 3, car ce 
qui est faict ne se peult desfaire-, mais c'est à lin qu'ils ne 
faillent plus de mesme, ou qu'on fuye l'exemple de leur faulte : 
on ne corrige pas celuy qu'on pend; on corrige les aullres par 
luy. Je fois de mesme : mes erreurs sont tautost naturelles et 
incorrigibles; mais ce que les honiiestes liommes proulilcnt^ au 
public en se faisant imiter, je le prouliteray^ à l'adventure de 
me faire éviter; 

Nonne vides, Albi ut maie vivat filins? utqne 
Harrus inops? magnum documentiim, ne patriara rem 
Perdere quis velit^. 

Publiant et accusant mes imperfections, quelqu'un apprendra de 
les craindre. Les parties que j'eslimc le plus en moy, tirent 
plus d'Iionnenr de in'accuscr que de me recommender : voylà 
pourquoy j'y relumbe, et m'y arreste plus souvent". Riais quand 
tout est compte, on ne parle jamais de soy, sans perle : les 
propres condamnations sont tousjours accrues; les louanges, 
mescrues^. Il en peult csire aulcuns de ma complexion, qui 
m'instruis" mieulx par contrariété que par similitude, et par 
fuyte que par suyle*". A cette sorte de discipline regardoit le 
vieux Caton*', quand il dict « que les sages ont plus à apprendre 

I. Conférer, c'csl-à-dire converser. | prend à ne pas dissiper ni)lrp patri- 



Dans Montaigne le mol converser 
plus spécialement le sens plus conforme 
il l'étymologic latine de entretenir 
commerce, vivre avec. 

2. Aulcuns, (jnelques-uns. 

3. Des lois, XI, xii. 

■i. Donnent de profit, sont utiles {pro- 
dcsse aliquid). 

5. Montaigne emploie ici le verbe 
profiter dans son acception ordinaire, 
tirer profit, mais on ne dit plus pro- 
fiter quelque cliose. 

6. Voyez le iils d'Albius, qu'il a de 
peine à vivre, et Barras, comme il est 
misérable ! grande leçon qui nous ap- 



moine. (HoBACE, Sat.. I, iv, lOS.) 

7. C'csl-ji-dirc qu" il insiste bien plu» 
sur ses défauts que sur ses qualités. 

S. Accrues, acceptées comme vraies ; 
accrues vient iVaccroire et non dVic- 
croitre; mescrues, mal crues. Montai- 
gne cultive volontiers ces antithèses de 
mots par allitération ; ainsi encore dans 
la phrase suivante " fuyte et sui/te. ■• 

9. De mn complexion qui m'instruis. 
l;t complexion de moi qui m'instruis. 

10. Par suitte, en suivant, en imi- 
tant. 

11. Piularciuc, Caton l'Ancien, i. 



232 



CHAPITRE VIII. 233 

des fols, que les fols des sages; » et cel ancien joueur de lyre, 
que Pausnnias recite* avoir accoustumé contraindre ses dis- 
ciples d'aller ouïr un mauvais sonneur, qui logeoit vis à vis de 
luy, où ils apprinssent à haïr ses desaccords et faulses mesures : 
l'horreur de la cruauté me rejccle plus avant en la clémence, 
qu'aulcun patron- de clémence ne me sçanroit attirer; un boa 
cscuyor ne redresse pas tant mon assiette, comme faict un pro- 
cureur, ou un Vénitien ^ à cheval; et une mauvaise façon de 
langage reforme mieulx la nuenne ', que ne faict la bonne. 
Touls les jours, la sotte contenance d'un aullre m'adverlit et 
m'advisc : ce qui poinct% touche et csveille mieulx que ce qui 
plaist. Ce temps est propre à nous amender à reculons; par 
disconvenance j)lus que par convenance; par différence, que par 
accord. Estant i)eu apprins ynir les bons exemples, je me sers 
des mauvais, desquels la leçon est ordinaire. Je me suis efforcé 
de me rendre autant agréable, comme j'en veoyois de fascheux; 
aussi ferme, que j'en veoyois de mois; aussi doulx, que j'en 
veoyois d'as|ires; aussi bon, que j'en veoyois de meschanls : 
mais je me proposois des mesures invincibles'"'. 

Le plus fructueux et naturel exercice de nostrc esprit, c'est, 
à mon gré, la conférence ' : j'en treuve l'usage plus doulx que 
d'aulcunc aullre action de nostre vie; et c'est la raison pour- 
quoy, si j'eslois asture^ forcé de choisir, je consentirois plus- 
lost, ce crois je, de perdre la veuc, que l'ouïr ou le parler. Les 
Athéniens, et encores les Romains, conservoient en grand hon- 
neur cet exercice en leurs académies : de nostre temps, les 
Italiens en retiennent quelques vestiges à leur grand proulif, 
comme il se veoid par la comparaison de nos entendements aux 
leurs ^ L'cstudc des livres, c'est un mouvement languissant et 



1. Récite, rapporte. 

2. Patron, modèle, exemple. 

3. Les magistrats ne sont, ortlinaire- 
nicnt pas bons cavaliers, et leur longue 
robe se prêle peu à cet exercice. 11 y 
avait en Italie îles écoles de cavalerie 
renommées au seizième siècle : pour- 
quoi Venise faisait-elle exception ? 
Sans doute parce qu'elle est le ]iays des 
gondoles, toute enlrecoui)éede canaux 
et de ponts. Dans \c Journal du voyage 
de Montaif/ne. il est dit « qu'à Venise, 
il ne faut nul cheval. >> 

4. Assertion très contestable, aucune 
mauvaise habitude ne se contracte 
l)lus facilement que celle du langage 
dans un milieu où la langue est cor- 
rompue. 



."). Point, du verbe poindre, piquer, 
blesser. 

6. Je me proposais des mesures inoin- 
cililes. Ce membre de phrase .semble 
obscur ; Montaigne veut dire sans 
doute, qu'après s'être amendé par con- 
traste, non jjas « à reculons » comme 
l'y fût pu amener le spectacle des mau- 
vaises mn-urs île son temps, il s'était 
proposé une sorte d'idéal irréalisable 
dont il trouvait le modèle dans l'anti- 
quité. 

7. Conférence, conversation, voy. la 
note 1 de la page précédente sur le 
mot conférer. 

8. Asturc et asteure, à celte heure. 

9. Les Italiens ont toujours aimé le 
■ beau langage. » De là sans doute les 



234 ESSAIS DE MONTAIGNE. 

foible qui n'escliuuffe poiut' : là où la conférence apprend, cl 
exerce, en un coup. Si je confère avecques une ame forte et un 
roide jousteur, il nie presse les flancs, inc picque à f:;aucl)c et à 
dextre; ses imaginations eslancent les miennes : la jalousie, la 
gloire, la contention 2, me poulsent et rcliaulsent au dessus de 
nioy mcsme; et l'unisson ^ est qualité du tout ennuyeuse en la 
conférence. .Mais comme nostre esprit se fortifie par la commu- 
nication des esprits vigoreux et réglez, il ne se pcultdiie com- 
bien il perd et s'abasiardit par le continuel commerce et 
fréquentation que nous avons avcccjues les esprits bas et mala- 
difs : il n'est contagion qui s'espande comme celle là; je sçais 
par assez d'expérience* combien en vault l'aulne. J'aime à 
contester et a discourir; mais c'est avecques peu d'hommes, et 
pour nioy : car de servir de spectacle aux grands, cl faire à 
l'envy parade de son esprit et de son cacquet, je Ireuve que c'est 
un mestier trcsmcsscant à un homme d'honneur. 

I.a sotlise est une mauvaise (pialilé; mais de ne la pouvoir sup- 
porter, et s'en dcspitcr et ronger, comme il m'advieni, c'est 
une aultre sorte de maladie (pii ne doibt gueres^ à la sottise en 
importunité; et est ce qu'à iiresent je veulx accuser du mien. 
J'entre en conférence et en dispute avecques grande liberlé et 



iiiiKiiiihialilcs ni'ailc'iniL's qu'ils oui 
fondci's, cl ilont la plus célèbre est oellc 
(le la Criiscn. CcUo fondation provo- 
<iaa dans toute l'Italie le (ilus sot 
esprit d'imitation, on vit se former et 
s'enfler de leur vaine im]iortance les 
Académies des liUccén, dcn Lucides, des 
Obscurs, des l'ransforniés. des Imiiio- 
bilrs, des (ri'h'-s. des Enftamiurs. des 
A/li'ras, des Eiin/iitincs, des Faiitasi/iirs, 
«les Inseiist^s, des Etourdis, des Etliv- 
rcs, des Oisifs... Nous en omettons et 
des plus bizarres. La singularité même 
des noms dont s'alTublaient l'os eom- 
l)agnies l'ait deviner la puérilité de 
leurs occupations. La littérature et la 
langue, riches déjà de chefs-d'œuvre 
dès le quatorzième siècle, payaient 
après deux cents ans leur tribut de 
décadence pour cette floraison préma- 
turée. Montaigne, bien qu'il eût visité 
l'Italie, n'avait sans doute pas été ini- 
tié à celte lièvre de iièdantcsque éru- 
dition, à cette désastreuse fécondité du 
mal ac(idf>nif/ui'. Son robuste bon sens 
ncùl pas loué de semblables fonda- 
lions; il n'eût lias écrit : « De notre 
temjjs les Italiens en retiennent quel- 
ques vestiges, à leur grand profit. « 
Toutefois, quand Montaigne ajoute : 



i< (^)mnlc il se vcoid \mr la com)>arai- 
son de nos enlcndcnicnts aux leurs, > 
il nous donne à comprendre qu'il |)ré- 
fère. à la grossièreté j/anloisc et péri- 
gourdinc, la ))olitesse de la race 
italienne et cet afiincment d'esprit 
qu'avaient développé toutes ces aca- 
dén\ies. 

1. Montaigne qui vivait dans sa li- 
brairie, qui a loué si fréquemment le 
plaisir qu'il goûtait à la lecture, à la 
coiiiyrsatio)! de sou Plutaripie et de 
son Sénè(pie, oublie un peu ici ce qu'il 
nous en a rlit aillenr?. 

2. Contention, débat, discussion. 

3. L'unisson . l'accord de deux 
" jousteui's » du même avis. 

i. Je sçais par assez d'e.rperience. 
On sent dans ce ))roi)Os p;isser quelque 
amertume contre la solitude et le vide 
d'une vie provinciale et rustique : Mon 
taignc avait dû s'y heurter fréquem- 
ment à «la sottise, aux esprits» « bas cl 
maladifs » qu'il s'accusc « de ne pou- 
voir supporter. » 

5. Qui ne doibt f)ueres. nous disons 
dans le même sens : être en reste, et 
aussi : en devoir de reste, cette der- 
nière locution moins usitée. 



CHAPITRE VIII. 235 

facilité, cruiiluul (juc l'opiiiion Ircuve en moy le lerrein mal 
propre à y pénétrer et y pouiscr de liaultes racines', nulles 
propositions^ m'cstonnent, nulle créance me blece, quelque 
contrariété qu'elle aye à la mienne; il n'est si frivole et si extra- 
vagante fantaisie qui ne me semble biensortablc à la production 
de l'esprit humaine Nous aultres, qui privons nostre jugement 
du droict de faire des arrests, regardons mollement les opinions 
diverses; et si nous n'y preslons le jugement, nous y prestons 
ayseement l'aureille. Où l'un plat ^ est vuide du tout en la 
balance, je laisse vaciller l'aultre soubs les songes d'une vieille; 
et me semble eslre excusable si j'accepte plustost le nombre 
impair : le jeudi, au prix du vcndredy ; si je n'aime rnieulx dou- 
ziesme ou quatorziesme, que treiziesme, à table*^ ; si je veois 
plus volontiers un lièvre costoyant que traversant mon chemin, 
quand je voyage; et donne plustost le pied gauche que le droict 
à chausser. Toutes telles ravasseries, qui sont en crédit autour 
de nous, méritent au moins qu'on les escoulc : pour moy, elles 
emportent seulement l'inanilé, mais elles l'emportent".' Encores 
sont, en poids, les opinions vulgaires et casuelles* aultre chose 
que rien, en nature '•• ; et qui ne s'y laisse aller jusque là, tumbe 
à l'adventure au \ic(î de l'opiniastretc, pour éviter celuy de la 
superstition'". 

Les contradictions doncques des jugements ne m'offensent ny 
m'altèrent; elles m'esveillent seulement et m'exercent. iSous 
fuyons la correction"; il s'y fauldroit présenter et produire'-, 
notamment quand elle vient par forme de conférence, non de 
régence'^. A chasque oiiposilion, on ne regarde pas si elle est 



1. (Jcla riL' nous cloiinc pus «Vun scc|)- 
liqiic comme Montaigne qui « regarde 
mollement les opinions diverses. » 11 a 
mis en pratique le mot d'Horace :« Ne 
s'étonner de rien. » 

2. Aiiciui est affirmatif, mil négatif; 
c'est la raison poin-quoi Montaigne ne 
répète lias la particule négative que la 
règle e.\ige aujourd'hui : nulles propo- 
sitions ni; m'cstonnent. 

.3. Sorlab/c à, en conformité natu- 
relle avec. 

i. L'un plat, l'un des plateaux de la 
balance. 

5. Pourquoi l'auteur di;daignc-t-il, 
pour faire eonlre-])oids, de mettre au 
moins un grain do bon sens et de lo- 
gique dans le plateau vide ? 

Ci. Vieilles créances ; Virgile avait 
dit : « La divinité aime le nombre 



impair. » Le vendredi et le nombre 
treize inspirent encore à certaines gens 
une sorte de terreur superstitieuse. 

7. C'est-à-dire que ces rêvasseries 
sont seulement au-dessus de rien, mais 
ce peu est quelque chose à ses yeux. 

3. Casiiellef!. fondées sur le hasard, 
non sur la raison. 

0. En nature, en réalilc. 

10. Le bon sens consiste ])récisémfnt 
à prendre position entre l'opiniâtreté et 
la superstition. 

11. Correction, contradiction. Boilcau 
a dit en ce sens : 

Aimez <|u'on vous corri'jc et non pas qu'on 
[vous luui;. 

12. Se produirp, se prêter. 

13. Itefjencn, o'est-à-dire sans intention 
de nous régenter, do nous imposer une 
opinion. 



236 ESSAIS DE MONTAIGNE. 

juste; mais à lorl. ou à droicL', comment ou s'en desfi.Ta : au 
lieu d'y tendre les bras, nous y tendons les griffes. Je souiTrirois 
estre rudement lieurlé par mes amis : « Tu es un sot; tu 
resves. » J'aime, entre les galants hommes, qu'on s'exprime 
courageusement; que les mois aillent où va la pensée : il nous 
fault fortilier l'ouïe, et la durcir contre cette tendreur- du son 
cérémonieux des paroles. J'aime une société et familiarité forte 
et virile; une amitié qui se lUitte* en l'asprelé et vigueur de 
son commerce, comme l'amour aux morsures et aux esgrali- 
gneures sanglantes : elle n'est pas assez vigoreuse et généreuse, 
si elle n'est querelleuse, si elle est civilisée et artiste, si elle 
craint le hurt*, et a ses allures contraincles : Nequc cnim dis- 
imlari sine l'cprchensionc polcsl'K Quand on me contrarie", 
on esveille mon attention, non pas ma cliolere; je m'advancc' 
vers celui qui me conlredicl, (pii m'insiruit : la cause de la 
verilc debvroit estre la cause commune à l'un et à l'aultre. Que 
respondra il? la passion du courroux luy a desja frappé le juge- 
ment : le trouble s'en est saisi avant la raison. 11 seroit utile 
qu'on passast par gageure la décision de nos disputes' ; qu'il y 
eust une marque matérielle de nos perles, à lin que nous en 
teinssions estât; et que mon valet me peust dire : « Il vous 
cousta raiinec passée cent escus, à vingt fois", d'avoir esté 
ignorant et opiniasire. » Je festoyé et caresse la vérité en quel- 
que main que je la trouve, et m'y rends alaigrement, et luy tends 
mes armes vaincues, de loing que'" je la veois approcher; el, 
l)ourveu qu'on n'y procède point d'une trongue ' ' trop imj)erieu- 
sement n)agistrale, je prends plaisir à estre reprins, et m'ac- 
commode aux accusateurs, souvent plus par raison de civilité 
que par raison d'anieudemenl'-, aimant à gralilier'*et à nourrir 



1. A droict, il rnison. 

2. Tendreur, délii'atcssc , polilessc 
exagérée ; coUe pensée rappello la Ui-ado 
d'Alceslo où il s'emporlc contre 

(les oblipcnnts disr-urs iriniitiles pm-ole?, 
Qui il« civilités avec tons font combat. 
(Mcii.n:»E, MixantUrojic, act. I, se. r.) 

.1. Si- p>illr, se plait. 

i. lliirt, chnc; Ai' hiirtrr, lipurter. 

5. Car il n'y a )(as ilc discussion sans 
conlradiction. (Cicéron, Des vrais biens 
et des vrais maux, 1, S.) 

6. Contrarie, quand on soutien! nno 
opinion contraire à la mienne, quand 
on nie contredit. 

7. Je vais ;i lai, loin de le fuir. 

S. C'cst-à-dirc (ju'un pari s'eugagcàt 



entre ceux qui disculenl, gagne par 
celui qui aurait raison. Soit, mais quel 
serait l'arbitre el qui répondrait que sa 
décision fût acceptée? 

9. C"est-ii-diresi.x mille livres, somme 
assez ronde i)onr lépoque et la modeste 
fortune de Montaigne. 

10. Du plus loin que. 

11. Tromjne, trogne, mine arrogante 
et maussade. 

12. Cette raison de cieililé semble lé- 
gèrement on contradiction avec ce que 
l'auteur a dit plus haut, quand il vanle 
« l'aspreté el. vigueur d'un commerce 
qui ne craint jkis le liurt, et ne vent 
))as être civilisée el artiste », mais il 
faut bien finir toute dis'Hission et ce 



CHAPITRE VIII. 237 

la liberté do m'ailvertii', par la l'acililé de coder; ouy à mes 
dospons. 

ïoiilefois il osl, certes, malaysé d'y attirer les hommes do 
mon temps : ils n'ont pas le courage de corriger, parce qu'ils 
n'ont pas le courage do soulîrir à l'estro; et parlent tousjours 
avec dissimulation en présence les uns des aultres. Je prends si 
grand plaisir d'ostre jugé et cogneu, qu'il m'est comme indif- 
fèrent on quelle dos deux formes* je le sois; mon imagination 
se controdict elle mesme si souvent et condamne, que ce m'est 
tout un qu'un aullre le face, vou principalement que je no 
donne à sa reprehension- que l'auctorité que je veulx : mais je 
romps paille •■' avec celuy qui se lient si liault à la main, comme 
j'en coguois quoiqu'un qui [ilaint* son advertissement s'il n'en 
est creu, et prend à injure si on estrive^ à le suyvre. Ce que 
Socrat.es rocueilloit^, tousjours riant, les contradictions qu'on 
faisoit à son discours, on pourroit dire que sa force en esloit 
cause; et que l'advantage ayant à tumher certainement de son 
costé, il les acceptoit comme matière de nouvelle victoire. Mais 
nous veoyons, au rebours, qu'il n'est rien qui nous y ronde le 
sentiment si délicat, que l'opinion de la proéminence et le des- 
daingdo l'adversaire; et que par raison, c'est au foible plustost 
d'accepter de bon gré les oppositions qui le redressent et ra- 
billenf^. Je cliorche, à la vérité, plus la fréquentation de ceulx 
qui me gourment^, que de ceulx qui me craignent: c'est un 
plaisir fade et nuisible, d'avoir affaire à gents qui nous admi- 
rent et facent place. Antisthones^ commanda à ses enfants « de 
ne sçavoir jamais gré ni grâce ^"^ à homme qui les louast. » Je 
me sens bien plus lier de la victoire que je gaigne sur moy, 
quand, en l'ardeur mesme du combat, je me fois plier soubs la 
force de la raison de mon adversaire, que je no me sens gré do 



sont les jikis coiirtnis qui amonent pa- 
villon, sans être pour cela convaincus 
et " amendés. " 

13 p. 236. Gratifier, donner, recon- 
naître. 

1. Ccst-k-dire en bien ou en mal, 
loué ou blâmé. 

'Z. Reprehiiiiaion, correction, censure. 

3. Je romps paille. Rompre la paille 
avec quelqu'un, c'est se brouiller avec 
lui. Dans le Dépit amoureux de Mo- 
lière, Gros-René tend la paille à Mari- 
nette en lui disant : Rompons-nous ou 
ne rompons-nous pas? (Act. IV, se. iv.) 

4. Plaint, regrette. 

5. Estricer. ce verbe a le sens de 



quereller. Montaigne l'emploie ici dans 
celui de répugner à... Il dit ailleurs : 
« On hurloit et niauldissoit (les gladia- 
teurs) si on les veoyoit estriver à rece- 
voir la mort. 'I (Liv. II, eliap. xxiii.) 

6. Ce f/ue Socrate recueilloit, c'est- 
à-dire si Socrate acceptait. 

7. Babillent, rbabillenl, corrigent. 

8. Gouriner signitie proprement atta- 
cher la gourmette d'un cheval, puis 
frapper ;i coups de poing, attaquer. 

9. Plutarque. De la mauvaise honte, 
c\\. XII. Mais Plutarque parle ici d'un 
.\ntisthénius, surnommé Hercule. 

10. On dit savoir gré et rendre grâce. 



238 ESSAIS DE MONTAIGNE, 

la victoire que je gnignc sur luy par sa foiblessc : enfiu, je re- 
ccois et advouo toute sorte d'allaincles qui sont de droict fil, 
pour foibles qu'elles soient; mais je suis par trop impatient de 
celles qui se donnent sans forme. Il me cliault peu de la ma- 
tière, et ine sont les opinions unes, et la victoire du subject àpeu 
prcz indilTerenlc^ Tout un jour je contesteray paisiblement, si 
la conduicle du débat se suyt avocques ordre : ce n'est pas tant la 
force et la subtilité que je demande, comme l'ordre -, l'ordre qui 
se veoid touts les jours aux altercations des bergers et des en- 
fants de boutique, jamais entre nous : s'ils se destracquent, c'est 
eu incivilité : si faisons nous bien- : mais leur tumulte et impa- 
tience ne les desvoye pas de leur tlieme'', leur propos suyt son 
cours; s'ils préviennent l'un l'aultre, s'ils ne s'attendent pas, au 
moins ils s'entendent. On respond tousjours trop* bien pour 
moy, si on respond à ce que je dis; mais, (|uand la dispute est 
troublée et desreglee, je quite la chose et m'attache à la forme 
avecques despil et indiscrétion; et me jecte à une façon de 
débattre, lestue, malicieuse et impérieuse, de quoy j'ay à rougir 
aprez. Il est impossible de traicter de bonne foy avecques un 
sot; mon jugement ne se corrompt pas seulement à la main 
d'un maistre si impétueux, mais aussi ma conscience, 

Nos disputes debvroient estre deffendues et punies comme 
d'aullres crimes verbaux ^ : quel vice n'esveillent elles et n'a- 
moncellent, tousjours régies et commandées par la cholere"'? 
Nous entrons en inimitié, premièrement contre les raisons ; et 
puis, contre les hommes. Sous n'apprenons à disputer que pour 
enntredire : et cliascun contredisant et estant coniredict, il en 
advi(Mit que le fruict du disputer, c'est perdre et anéantir la 
vérité. Ainsi Platon, en sa Republique', prohibe cet exercice 
aux esprits ineptes* et mal nays. A quoy faire vous mettez vous 
en voye de quester^ ce qui est, avecques celuy qui n'a ny pas, 



I 



1. N'y a-t-il pas là quelque chose 
qui sent un peu son sophiste ou au 
moins son artiste. Montaigne aime h 
iliscnter pour discuter, intlitrérent à la 
matiore ot aux opinions mêmes: que 
la (lisr'ussion soit bien conduite, il n'en 
ilemande pas plus. C'est vraiment trop 
sacrifier le fond à la forme. 

2. C'est-à-dire nous en faisons autant. 
^. Themo, sujet même de leur dis- 
pute. 

4. Trop, dans le sens de assez. 

5. Crimex verbaux, consistant en pa- 
roles coupables ou criminelles. 



6. L'Art (le penser ou Lor/ique île 
Port-Royal (part. III, chap. x.\, sec- 
tion 7). cite à peu près textuellement 
tout ce paragraphe de Montaigne. 
MM. de Fort-Hoyal ont seulement le 
tort de ne nommer l'aHleur des Essaie 
que lorsqu'ils le critiquent. En ce pas- 
sage où ils le louent, ils le désignent 
par le titre vague d'un auteur célèbre. 

7. Livre VII, vers la tin. 

S. In"pte.t, au sens propre, qui n'y 
sont pas ajUcs. 

9. (Jue.<ifer, se mettre en quèle, 
chercher avec soin, quxrere. 



CHAPITRE VIII. 



239 



ni allouro qui vaille? On ne faict point tort au subject, quand on 
le quite pour veoir du moyen de le traictcr; je ne dis pas moyeu 
scliolastique et artiste^; je dis moyen naturel, d'un sain enten- 
dement. Que sera ce enfin? l'un va en orient, l'aultre en occi- 
dent; ils perdent le principal, et l'escartent dans la presse des 
incidents- : au bout d'une heure de tempeste, ils ne sçavent ce 
ipi'ils cherchent; l'un est bas, l'aullre hault, l'aultre coslier'; 
qui se prend à un mot et une similitude; qui* ne sent plus ce 
ipi"ûn luy oppose, tant il est engagé en sa course, et pense à se 
suyvre, non pas à vous '" ; qui, se trouvant foible de reins, craint 
lùut, refuse tout, mesle dez l'entreo t-t confond le propos, ou, 
sur lelVorl^ du débat, se mutine' à se taire tout plat, par une 
ignorance despite *, affectant un orgueilleux mespris, ou une 
sottement modeste fuyte de contention ' : pourveu que cetluycy 
frappe, il ne luy chaull**' combien il se descouvre"; l'aultre 
compte ses mots, et les poise pour raisons; celuy là n'y emploie 
que l'advantage de sa voix et de sespoulmons; en voyià un qui 
conclud contre soy mesme ; et cettuy cy qui vous assourdit de 
[•refaces'- et digressions inutiles; cet aultre s'arme de pures 
injures'-^ et cborchc une querelle d'AlIcmaigne'*, pour se des- 
faire de la société et conférence d'un esprit qui presse le sien; 



1. Moyc-n conforme aux règles de 
la logique et de l'art. 

2. Incidents, incij^e?, digressions. 

3. CostiiT, à la côte. Littré a tort, 
croyons-nous, d'expliquer ce terme 
dans le sens de « côté, ear ces esprits 
■■ ineptes » sont toujours, et non acci- 
dentellement, à côté de la question. 11 
nous semble plus logique et plus con- 
forme au ^Tai sens du mot d'entendre : 
L'autre n'ose pas quitter la cote et ga- 
gner la haute mer. . louvoyant, cô- 
toyant, «'attachant u à un mot, à une 
similitude. » 

■4. Qui ainsi répété a le sens de celui- 
ci, celui-là. l'un, l'autre. Cette expres- 
sion rapide a malheureusement vieilli. 

5. A vous, s.-ent. suivre. 

6. U semble inutile, comme on l'a 
proposé, de substituer le mot fort à 
effort, sous prétexte que la prononcia- 
tion gasconne a pu faire confondre 
l'e féminin presque muet et effacé, avej 
l'e masculin dont le son est clair et 
bien marqué. Dans l'effort du débat est 
une expression nette, vive et bien dans 
les habitudes du style de Montaigne. 

7. Se mutine, plutôt ici dans le sens 
de s'obstiner que se révolter. 

S. Dexpite. dépilé. 



9. Contention (contentio), nous avons 
déj.n vu ce mot dans le sens de discus- 
sion. 

10. 77 ne luy c/iault. .3" pers. du pré- 
sent de l'ind. du verbe chaloir, causer 
du souci, se soucier. Il ne lui chault. 
cela ne lui cause nul souci, lui importe 
peu. 

11 . 77 se descouvre, terme tiré de l'es- 
crime, présente la poitrine, prèle le 
flanc, donne prise à l'adversaire. 

12. Préfaces, préambules. 

13. Montaigne ajoutait ici : « Aimant 
mieux être en querelle qu'en dispute, 
se trouvant plus fort de poing que de 
raisons, se fiant plus de son poing que 
de sa langue ou aimant mieux céder 
par le corps que par l'esprit, et 
cherche, etc. ■> Il a rayé cette addition 
sur l'exemplaire corrigé. Nous relevons 
ici cette suppression, parce qu'elle nous 
offre une leçon de .«tyle. Montaigne 
distinguait l'abondance et la richesse 
des expressions d'une vaine redon- 
dance. I..a facilité de sa causerie n'ex- 
clut pas le travail du style et la sévérité 
du goût. 

15. Nous disons encore une querelle 
d'Allemand, mauvaise querelle, sans 
prétexte. 



240 ESSAIS DE MONTAIGNE. 

ce dernier ne veoid rien en la raison, mais il vous lient assiégé 
sur la closture dialectique de ses clauses ', et sur les formules 
de son art-. 

Or, qui n'entre eti desfiance des sciences, et n'est en double 
s'il s'en pcult tirer quelque solide fruict au besoing de la vie, à 
considérer l'usage que nous en avons? niliil sanantibus Utleris ^. 
Qui a pris de l'entendement en la logique? où sont ses belles 
promesses? necad melius vivendum, nec ad commodius disse- 
rendum'*. Veoid on plus de barbouillage au cacquet des liaren- 
gieres, qu'aux disputes pnblicques des hommes de cette profes- 
sion? J'aimerois mieulx que mon fils apprinst aux tavernes à 
parler, qu'aux esclioles de la parlerie. Ayez un maistre ez arts, 
conférez avecques luy; que ne nous faict il sentir celte excel- 
lence artilicieiie, et ne ravit les femmes et les ignorants comme 
nous sommes, par l'admiration de la fermeté de ses raisons, de 
la beauté de son ordre? (juc ne nous domine il et persuade 
comme il veult? un homme si advanlagfux en matière et en 
conduicte, pourquoy mesie il à son escrime les injures, l'indis- 
crétion et la rage ^? Qu'il oste son chapperon*, sa robbe elsou 
latin; qu'il ne batte pas nos aureilles d'Aristote tout pur et tout 
crud ; vous le prendrez pour l'un d'entre nous, ou pis. Il me 
semble de cette implication'' et entrelaceure du langage par où 
ils nous pressent, qu'il en va comme des joueurs de passe-passe*; 
leur soupplesse condjat et force nos sens, mais elle n'esbranle 
aulcunement noslre créance : hors ce bastelage, ils ne font rien 
qui ne soil commun et vil; pour esire plus sçavants, ils n'en 



i.ChtfifurpcIcn filaiisëx, dilemmos qui 
enferineut radvers.nire {concliisionex). 

2. Montaigne signale spirituelle- 
ment ii'i les abus de la méthoile sod- 
lasliqnc qui lemplaeait souvent la rai- 
son et le bon sens par de vaines for- 
mules. 

3. « De ces lettres qui ne guérissent 
de rien. » (Sênèoi'e, Leltrf"s, 59.) 

■i. " Elle n'enseigne ni à mieux vivre, 
ni à mieux raisonner. » (Cicérox, Di'h 
i'>vu> éfV'H.s' ('/ (irf: vrais maux. I. 19.) 
C'était i'(>i)inion d'Epioure sur la dialec- 
tique des stoïciens. 

5. Le latin des Scaligers et autres 
savants du seizième siècle est rempli 
d'injures à leurs adversaires, il est 
vrai que " le latin dans les mots brave 
l'JioniictcliK » Ou les a spirituellement 
appelés II les gladiateurs » de l'érudi- 
tion. 

0. C/iapperon. chaperon, ornement 



particulier au costume des gens de 
robe, des docteurs, qui a quelque res- 
semblance avec l'ancien chapeion 
icoilTure de tète autrefois commune aux 
hommes et aux femmes), et qui con- 
siste en un bourrelet circulaire placé 
sur ré|)aule gauche, d'où pend devant 
et derrière une bande d'étoffe garnie 
d'hermine à son extrémité. La cliauxsi' 
que portent encore sur l'épaule gauch.' 
les membres do l'Univei-sité est un 
souvenir et une partie de l'ancien cha- 
peron. 

7. linplicntion, a. peu près dans le 
sens de eutrelaci'un', enlacement com- 
pliqué. 

8. J'asxe-pasxe, tours d'adresse des 
joueurs de gobelets : 

Le siiisje <le s.i (i.irt, disait : venez de irrilci': 

S"cnez, Mes.-ieurs: Je fiiis cent tours lie 

h)ajse-|)as?0. 

(La Koxtaine, Failles, l\, ni.i 



CHAPITRE VIII. 



241 



sont pas moins ineples. J'aime et hounore le sçavoir, autant que 
ceulx qui l'ont ; et, en son vray usage, c'est le plus noble et 
puissant acquest des hommes; mais en ceulx là (et il en est un 
nombre inliny de ce genre) qui en establissent leur fondamentale 
suffisance ' et valeur, qui se rapportent de leur entendement à 
\cuT mémoire, sub aliéna iimhra latentes - , et ne peuvent rien 
que par livre; je le hais 3, si je l'ose dire, ud peu plus que la 
bestise. En mon païs, et de mon temps, la doctrine * amende 
assez les bourses, nullement les âmes : si elle les rencontre 
mousses "% elle les aggrave et suiïoque, masse crue et indigeste ^ ; 
si desliees, elle les purilie volontiers, clarilie, et subtilise jusque 
àl'exinanilion'. C'est chose de qualité à peu prez indilTereute ; 
tresutilc accessoire à une aine bien née, pernicieux à une aultrc 
ame, et dommageable ; ou plustost, chose de tresprecieux usage, 
qui ne se laisse pas posséder ù vil prix : eu quelque main c'est 
un sceptre; en quelque autre une marotte. 

Mais suyvons. Quelle plus grande victoire attendez vous, que 
d'apprendre à vostre ennemy qu'il ne vous peult combattre? 
Quand vous gaignez l'advautage de vostre proposition ^, c'est la 
vérité qui gaigne, quand vous gaignez l'advautage de l'ordre et 
de la conduicte, c'est vous qui gaignez. Il m'est advis qu'en 
Platon et en Xenuphon Socrates dispute plus en faveur des dis- 
putants qu'en faveur de la dispute, et pour instruire Eulhydc- 
mus et Protagoras^ de la coguoissance de leur impertinence, 
plus que de l'impertinence de leur art : il empoigne la pre- 
mière matière, comme celuy qui a une fin plus utile que de 
l'esclaircir; à sravoir, esclaircir les esprits qu'il prend à manier 
et exercer. L'agitation et la chasse est jiroprement de nostre 
gibbier : nous ne sommes pas excusables de la conduire mal et 
impertinemment; de faillir à la prinse '", c'est aultre chose : car 
nous sommes nays à quester '^ la vérité ; il appartient de la pos- 
séder à une plus grande puissance; elle n'est pas, comme disoit 
Democritus, cachée dans le fond des abysmes, mais plustost 
eslevee en haulteur infinie eu la cognoissance diviue*^. Le 
monde n'est qu'une eschole d'inquisition : ce n'est pas à qui 



i. Suffisance, méiito. 

2. " Qui se tapissent sous l'umbro 
e^tI•angieI■e. » iSénèque, Lettres, 33.) 
Traduction de Montaigne, à la marge 
de son exemplaire. 

3. Non le livre, mais le sçavoir. 

4. La doctrine, la science. 

5. Mousses, émoussées, non déliées. 

6. C'est la traduction d'Ovide à pro- 

R.\REl,AIS ET MONTAIGNE. 



posdu chaos : riidis indif/estar/ue molm. 

7. Jusqu'à les réduire à néant. 

8. Argument, sujet du débat. 

9. Deu.x dialogues de Platon portent 
le nom de ces sophistes. 

10. Prinse, prise, capture. 

11. Quester (quxreré), chercher. 

12. Lactance. (Institutions divines; 
111,28.) 



11 



242 ESSAIS DE MONTAIGNE. 

mctlra dedans, mais à qui fera les plus belles courses'. Autant 
peult faire le sol celuy qui dict vray, que ccluy qui dict fauls; 
car nous soninios sur la manière, non sur la nialiero, du dire. 
Mon humeur est de regarder autant à la l'ormoqu'àla substance, 
autant à l'advocat qu'à la cause, comme Alcibiades ordonnoil 
qu'on l'eist; et louis les jours m'amuse à lire en des aucteurs, 
sans soing de leur science, y cherchant leur laçon, non leur 
subject : tout ainsi que je poursuys la communication de quelque 
esprit fameux, non afin qu'il m'enseigne, mais afin que je le 
cognoisse, et que le cognoissant, s'il le vault^, je l'imite. Tout 
lionune i)eult dire verilablcmenl-, mais dire ordouneement, pru- 
demnuml et sullisanunenl, peu d'hommes le peuvent : par ainsi 
la faulseté qui vient d'ignorance ne m'olVensc point: (;'esl 
rine[)tic^. J'ay rompu iilusieurs marcliez qui m'csloient utiles, 
par rinqiortinence de la contestation de ceulx avccques qui je 
marchandois '*. Je ne m'esmeus [uis une fois l'an des faultes de 
ceulx sur lesquels j'ay puissance ; mais sur le poinct de la hes- 
lisc et opiuiastrelé de leurs allégations, excuses et deffenses 
asnieres^ et brutales, nous sommes touts les jours à nous eu 
prendre à la gorge : ils n'entendent ny ce qui se dict ny pour 
(pioy, et respondent de mcsmc ; c'est pour * désespérer. Je ne 
sens heurter rudement ma teste qu(; par une aultre leste ; et 
entre pluslosl en composition" avecques le vice de mes gents, 
qu'avecques leur lemerilé^, leur importunité, et leur sottise : 
qu'ils lacent moins, pourveu qu'ils soient capables de faire ; 



1, Dieu csl, toute vi"i'ilé, possi'-do seul 
la vérité. Belle ot luimblc conclusion 
irun picu\ sceplicisme, mais TimpiTs- 
sion do loLil ce passage n'csI-cUe jtas 
(pic, ronouçanl à la reeherclic do la 
vérilc poiu' elle-niémp, l'autoui' ne 
songe qu'à fournir « de hellos courses, » 
à oxciccr son esprit, à s'éballve daus le 
vain plaisir d"unc discussion stérile cl, 
eonimc il le dit, « artiste ». Qu'est-ce 
au fond autre chose que l'art des so- 
phistes si vigoureusement combattus 
par Socrato, dont il n'a pas 1» droit 
d'invoquer le nom et l'autorité on pa- 
reille profession. La dialectique de So- 
crato est i>arfois subtile, tirée de loin, 
remplie dculongueries d'apprêt,» mais 
c'est un croj/ani, il croit à la vérité, la 
cherche et souvent la démontre. Mon- 
taigne est un sceptique qui s'amuse et 
ruine à l'avance son autorité et noire 
créance. Il regarde, ajoute-t-il. « à la 
manière, à la forme, à l'advo-at, à la 



façon, et non à ia mkiIm-h-. a la sub- 
stance, à la cause, au subject, comme 
.Mcibiade ordounoit qu'on foist. » (l'est 
là ce que nous lui reiirochons d'être, en 
toute cette discussion, disciple, non île 
Socrate, mais d'Alcibiade. En somme, 
il nous le confesse avec sincérité : ce 
qu'il déleste, c'est moins Verreur que 
la bclise humaine. 

2. S'il en vaut la peine. 

3. Voy. page 238, note 9. au mol 
inepte. 

i. Marc/iandois, marchander, c'est 
proprement faire un marché, le dé- 
battre. 

5. Asitier. asntcrc signiOe ordinaire- 
ment un conducteur d'ùnes. Montaigm^ 
donne ici à cet adjectif une signilica- 
tion générale : d'àne, digne d'un àne. 

6. J'our, à. 

7. Composition, arrangement, accom- 
modement, disposition à l'imlulgence. 

8. Témérité, sottise aveugle. 



CHAPITRE VIII. 243 

VOUS vivez en espérance d'eschaiiffer leur volonté : mais d'une, 
souche, il n'y any qu'espérer, ni que jouir qui vaille i. 

Or quoy, si je prends les choses aultrement qu'elles ne sonl'' 
Il peult eslrc : etpourlant^ j'accuse mon impatience » et liens 
premièrement, qu'elle est egualement vicieuse eu celuv qui a 
droict, comme en celuy qui a tort; car c'est tousjours une ai- 
greur tyraunique, de ne pouvoir soulTrir une forme diverse à la 
sienno ; et puis, qu'il n'est S à la vérité, point de plus grande 
ladeze^ et plus constante, que de s'esmouvoir et picquer des 
fadezes du monde, ny plus hétéroclite «; car elle nous formalise 
principalement conireuous; et ce philosophe du lemps passé' 
neusi jamais eu taulte d'occasion à ses pleurs, tant qu'il se feust 
considère. Myson, l'un des sept sages, d'une humeur limonienne 
et dcmocritieune«, interrogé. De quoy il rioit tout seul : « De ce 
mesme« que je ris tout seul, » respondit il. Combien de sottises 
d.sjeetrespondsje touts les jours, selon mov; et volontiers 
doncques combien plus fréquentes, selon aultruy? si je m'en 
mords les lèvres, qu'en doibvent faire les auKres? Somme i» il 
tault vivre entre les vivants, et laisser la rivière courre soubs le 
pont,^saus noslre soing, ou, à tout le moins, sans nostre altéra- 
tion . De vray, pourquoy, sans uous esmouvoir, rencontrons 
nous quelqu un qui ayt le corps tortu et mal hasty ; et ne pou- 
vons souffrir le rencontre »^ d'un esprit mal rengé, sans nous 
mettre en cholere? cette vicieuse asprelé tient plus au juge qu'à 
la laulle. Ayons tousjours en la bouche ce mot de Phuou : « Ce 
que je ireuve mal sain? n'est ce pas pour eslrc '^ mov mesme 
mal sain? ne suis je pas mov mesme en coulpe'^? monadverlis- 
senient se peut-il pas renverser'^ contre moy? « Sage et divin 
refram, qui touette la plus universelle et commune erreur des 
hommes. Aon .seulement les reproches que nous faisons les uns auK 



i. A lircr aucun profit qui vaille. 

2. Et pourtant, et c'est pourquoi. 

3. Suivant son raison iiemcnt, Mon- 
taigne avoue qu'il jjcut bien avoir tint • 
orrcur ou vérité, peu importe, ce qui 
I indispose contre lui-mciiie c'est sou 
impatience. 

l. Et puis, qu'il n'est. Il faut rat- 
tacher la conjonction que au verbe 
tK'iis, exprimé plus haut, et puis je 
liens Çje soulien.s) que. 

.5. Fach'.zc, fadaise, bagatelle fade. 
sans valeur, niaiserie. 

G. ffétéroclite, qui s'écarte des règles 
par conséquent d'apparence ridicule eî 
bizarre. 



/. Heraclite, ce ijhilosophe qui pleu- 
rait toujours, tandis que Démocrite ne 
cessait de rire sur la sottise humaine. 

S. Semblable à celle de Timon le 
railleur misanthrope et de Démocrite 
le rieur. 

9. C'est de moi-même. 

10. En somme. 

1 1 . Sans que notre repos en soit altéré. 
13. Encore un de ces substantifs mas- 
culins au seizième siècle. 

l."). Parce que je suis. 

li. Coulpe{ciilpa), faute: Le subsf. a 
disparu, mais nous avons conservé les 
mots culpabilité, inculper, disculper. 

15. Renverser, retourner. 



244 ESSAIS DE MONTAIONE. 

aultrcs. mais nos raisons aussi et nos arguments cl matières 
controverses 1, sont ordinairement retorquables a nous % et nous 
enferrons « de nos armes: de quoy l'ancienneté^ m a a.sse assez 
de graves exemples. Ce feut ingénieusement dict et bien a pro- 
pos par celuy qui l'inventa : 

Slercus ctiique siuim beiie olet^; 

Nos veulx ne vcoyent rien en derrière « : cent fois le jour, nous 

nous inocquons de nous sur le subject de noslre voysin; et 

délestons en d'auUres les defaults qui sont en nous plus clairc- 

men et les admirons, d'une merveilleuse impudence e mad- 

wrï<^'nce ^ Encores hier je feus à mesme de veo.r un l.omme 

d'entendement et gentil personnage se mocquant, aussi plaisam- 

,en que justemem, de l'inepte façon d'un auUrc qui rouq. la 

ste à tout le monde du registre de ses genealog.es et alhan ej, 

ni ,s de moitié faulses (ceulx là se jeclent plus volontiers sur tels 

os propos, qui ont leurs qualités plus doubteuses et moins 

e^e^ et lui, s'il eust reculé sur soy, se feu.t trouve non 

Cres moins intempérant et ennuyeux à semer et faire valoir la 

prero". Wede la raie de sa femme ^ Ob! importune presumi- 



1. Malièrcs conlroversces, de oonlro- 

''T^cuvcnl cli-c relorquccs contre 

"Tisionlaignf» (voir ii.25S) écrit aussi 
nous nous enferrons , c est la fonut 
usitée niainti'nanl. 

4 Pour l-antiquitc, les anciens; on 
n'emploie i-lus en ce sens le "^«l «"• 
cirn,œtéqn\ veut être d';!«''"' "^./ ""- 
clenneté .l'une maison d "" '^'^''- 

5 Cliacuu aime 1 odeur de son lu 
mier. (Proverbe lalin.) 

fi. Ce passage rappelle la Ucsacc 
de ia Konlaine : 

Tous tant i]ue nous somme?. 
I.ynx envers" nos ,,areils, et taupes c„ve,> 
Nous nous pardonnons p_.^nen^_a«x 
on se voit d'un autre œa.,uo„,^ voit son 

I o Kabricalou- souverain . 
NouK créa b>-.aciors tous de nu^me nu..Herc^ 
îi^nt ceux du tenu- pasec^.j;u;_^;l;-,;-»J'^ 

11 m j.our nos défauts ''M'";;»;!; ;^;^';[;,;;^;;:: 

Et celle de «lovant pov.rle.;lU-t.d^aaU 

T.Nous nous garderons bien de retour- 
ner le reproche de ce ridunilc contic 
"auteur lùi-u,éu,e.Rappelonspouran^ 
à titre de curiosité, <iue sa fainiU.. 



(Eyquem ou Avquem est son vrai nom) 
établie à Bordeaux dans la rue de Iri 
Uousselle. s'enrichit dans le roniuii'riL'. 
Pi ^spécialement dans celui du poisson 
salé- que Ramon Avquem. riche mar- 
chand et bourgeois, est le fondateur <le 
ceUe famille, originaire au qmn/iemo 
siècle de Blanquefort en Mcdoc, que 
le domaine de Montaigne, arrierelief 
dépendant de la magnifique seigneurie 
de Moniravel, ne fut acquisaux Avquem 
qu'après une transaction en loO'J: que 
Montaigne, sachant que « la forme 
propre et essentielle de la noblesse m 
France c'est la vacation militaire, ne 
manqué pas de chercher toujours a se 
rattacher à la noblesse mili aire plutôt 
qu'à celle de robe; qu'il élale complai- 
samment son titre de cilovcn romain 
dont il cite, tout en s'en radian .le long 
diplôme dans ses As.oai.v (hv. 111, 
ehap i\). parchemin qu il emplova 
n tous ses cinq sens de nature ■• a ob- 
tenir — Mais quoi, lorsqu on aura 
établi, preuves en mains, que Mon- 
taigne n'échappe pas à la vanité des 
., re-'istres de généalogie ». ne sera-t-il 
pas le premier lui-même, en quelque 
passa^'c. à confesser celte faiblesse au 
milieu de beaucoup d'autres ? Un peu 
plus loin ne nous dit-il pas le premier 



CHAPITRE VIII. Uo 

tiou, de laquelle la femme se veoid armée par les mains de son 
mary inesme ! S'il entendoit du laliu, il iuy fauldroit dire : 

Asrosis! h(ec non insanit safis sua sponte ; instisa^ 

Je n'eulcnds pas que nul n'accuse, qui ne soit ncL- (car nul 
n'accuseroit), \oirc ny net en mesme sorte de tache : mais 
j'entends que uostre jugement, cliargeant sur un anltre, duquel 
pour lors il est quoslion, ne nous espargne pas'\ d'une interne et 
severe jurisdiction. C'est oflice de cliarilé, que qui ne peult 
oster un vice en soy cherche ce neanlmoins à l'oster en aultruy, 
où il peult avoir moins maligne et revesclie semence : ny ne 
me semble response à propos, à celuy qui m'advertit de ma 
faultc, dire qu'elle est aussi en Iuy. Quoy pour cela ''? lousjours 
l'adverlissement est vray et utile. Si nous avions bon nez, 
ordure nostre nous debvroit plus puïr^, d'autant qu'elle est 
nostre: et Socrates^ est d'advis que qui se trouveroit coulpable, 
et son fils, et un esirangier, de quelque violence et injure, 
debvroit commencer par soy à se présenter à la condamnation de 
la justice, et implorer, pour se purger, le secours île la main du 
bourreau ; secondement pour son his, et dernièrement pour 
l'eslrangier : si ce précepte prend le ton un peu trop liault, au 
moins se doibt il présenter le premier à la punition de sa 
propre conscience. 

Les sens sont nos propres et premiers juges, qui n'apperceoi- 
vent les choses que par les accidents externes : et n'est pas 
merveille, si, en toutes les pièces du service de nostre société, 
il y a un si perpétuel et universel meslange de cerimonies et 
apparences superlicielles ; si que " la meilleure et plus elïectuelle 
part des polices * consiste en cela. C'est tousjours à l'homme que 
nous avons affaire, duquel la condition est merveilleusement 
corporelle. Que ceulx qui nous ont voulu bastir, ces années 
passées, un exercice de religion si contemplatif et immatériel^, 
ne s'estonnent point s'il s'en treuve qui pensent qu'elle fcust 



que " c'est office de charité que qui ne 
peut osier un vice en soy. clierche, ce 
iieantmoins, l'oster en aultruy. » (Voy. 
Mic/ii'l db Montaigne, son origine, sa 
famille, par Th. Malvezin, Bordeaux, 
1875.) 

l.Couragel Elle n'est pasassez folle 
d'elle-même ! excite encoi'e sa folie I 
(TÉRE.NCE, Andriei'.ne, act. IV, se. ii, 
V.9.) ^ 

2. ^et. exempt, pur. 



n. Ne nous dispense pas. 

4. Qu'est-ce à dire ? {qiiid id est?) 

T). Pair, puer. 

(). Platon, Gorgias, ch. XXXVI. 

7. En sorte que, aussi. 

s. Lois et règlements des cités. 

9. On sait que le protestantisme a 
singulièrement simpliUé et réduit l'ap 
parât du culte extérieur, et toute cette 
pompe qui plait aux yeux et ajoute à 
i'éditication des fidèles. 



246 ESSAIS DE MONTAIGNE. 

pschappee et fondue entre leurs doigts, si elle ne tenoil parmy 
nous comme marque, lillre, et instrument de division et de 
part, plus qu(.' par soy niesme'. Comme en la conférence, la 
gravité, la roljbe, et In fortune de celuy qui parle, donnent 
souvent crédit à des propos vains et ineptes : il n'est pas à pré- 
sumer qu'un monsieur si suivy, si redoublé, n'aye au dedans 
quelque suflisanre aullre que jiopulaire ; et qu'un homme à qui 
on donne tant de commissions - et de charges, si desdaigneux 
et si morguanl^, ne soit plus habile que cet aullre qui le salue 
de si loing, et que personne n'employé'». Non seulement les 
mots, mais aussi les grimaces de ces gents là, se considèrent 
et mettent on compte-, chascun s'appliquant à y donner quelque 
belle et solide interprétation. S'ils se rabbaissent à la conférence 
commune, et qu'on leur présente aultre chose qu'approbalion 
et révérence, ils vous assomment de l'auclorilé de leur expé- 
rience; ils ont oui, ils ont veu, ils ont faict : vous estes accablé 
d'exemples. .le leur dirois volontiers que le fruict de l'expé- 
rience d'un chirurgien n'est pas l'histoire de ses praeliques, et 
se souvenir qu'il a guary (jualre empesiez^ et trois goutteux, 
s'il ne sçait de cet usage tirer de quoy former son jugement, 
et ne nous sçait faire sentir qu'il en soit devenu plus sage à 
l'usage de son art : comme en un concert d'instruments, on n'oyl 
pas un luth, une espineltc, et la fleute-, on oyt une harmonie 
en globe ^ l'assemblage et le fruict de tout cet amas. Si les 
voyages et les charges les ont amendez, c'est à la production de 
leur entendement de les faire iiaroisire. Ce n'est pas assez de 
compter les expériences, il les fault [toiser et assortir'; et les 
fault avoir digérées et alambiquees^, pour en tirer les raisons et 
conclusions (|u'elles portent. 11 ne feut jamais tant d'historiens; 
bon est il tousjours et utile de les ouïr, car ils nous fournissent 
tout plein de belles instructions et louables, du magasin de 
leur mémoire ; grande partie, certes, au secours de la vie : mais 
nous ne cherchons pas cela pour cette heure, nous cherchons si 
ces recitateurs^ et recueilleurs sont louables eulx mesmes. 



1. Nous n"rivnns |)oint ;i ilisiMitcr 
jusqu'il (niol point Montiiisiic est ici 
dans le vi-ii, mais il est coi-tain qu'on 
s'attache aux opinions et aux dogmes 
par la résistance, la lutte el le martyre. 

2. Commissions, postes, fonctions. 

3. lUorynanf, qui a de la morjrne : 
nous n'avons eonservc que le substantif. 

4. Tout ce i>assage semble avoir 
inspiré quelques pensées de la Bruyère. 



(Voy. rliap. !1 des Caractères, du Mr- 
ritr personnel.) 

5. Pestiférés. 

G. En globe, en masse, d'onsemhlc. 

7. Assortir. c"esl-ii-dire réunir con- 
formément à leur rapi>ort. 

S. Alambiqiiees. passées il Talambie, 
analysées par la distillation. 

9. Jiecitateiirs, gens qui lisent ou ré- 
citent une leoon. 



CHAPITRE VIII. 



247 



Je hais toute sorte de tyrannie, et la parliore ', et reiloctuelie ; 
je me bande - volontiers contre ces vaines circonstances qui 
pipent^ nostre jugement par les sens; et, me tenant au guet de 
ces graudeurs extraordinaires, ay trouvé que ce soni, pour le 
plus % des liommes comme les aultres : 

Itarus eniui ferme sensus conimunis in illa 
Fortiina * ; 

A l'adventurc les estime Ion et apperceoit moindres qu'ils ne 
sont, d'autant qu'ils enirepronnent plus, et se montrent plus : 
ils ne respondent point au faix "^ qu'ils ont prius. 11 fault qu'il 
y ayt plus de vigueur et do pouvoir au porteur qu'en la charge : 
celuy qui n'a pas remply sa force", il vous laisse^ deviner s'il 
a encores de la force au delà, et s'il a esté essayé jusques à son 
dernier poinet; celuy qui succombe à sa charge, il descouvre sa 
mesure et la foibicsse de ses espaules : c'est pourquoy on veoid 
tant dineptes araes entre les sçavantes, et plus que d'aultres; il 
s'en feust faict des bons hommes de mesnage, bons marchands, 
bons artisans; leur vigueur naturelle estoit taillée à cette propor- 
tion. C'est chose de grand poids que la science, ils fondent 
dessoubs : pour estaler et distribuer cette riche et puissante 
matière, pour l'employer et s'en ayder, leur engin ^ n'a ny 
assez de vigueur, ny assez de maniement. Elle ne peult qu'en 
une forte nature ; or elles sont bien rares ; et les foibles, dict 
Socrates"^, corrompent la dignité de la philosophie, en la 
maniant; elle paroist et inutile et vicieuse, quand elle est mal 
estuyee ". Yoyià comment ils se gastent et alïolent. 

Humani qiialis Simulator simiiis oris, 
•Juem puer anidens pretioso staminé Sérum 
Velavit, nudasque nates ac terga reliquit, 
Ludibrium mensis^-. 



1. Parlii'r. parlifrf. adj. La tyrannie 
qui se traduit en paroles, et non pas 
seulement en effets. 

2. Je me bande, je fais un effort vio- 
lent, comme lorsqu'on tend (bande) 
un arc. 

i?. Pipent, trompent. 

■{. Tout au plus. 

5. Il Le sens commun est assez rare 
dans cette haute fortune. » (Jcvénal. 
VIIL 7.3.) 

0. Ils ne sont pas de force à suppor- 
ter le fardeau. 

7. Remply sa force, c'est-à-dire qui 
n'a pas trouvé l'emploi de sa force, 
donné sa mesure. 



S. Laisse dei'inei'. c'est-à-dire vous 
donne à deviner: vous ne pouvez pas 
juger absolument de quoi il est ca- 
pable. 

9. Engin, adresse, industrie, d'une 
façon générale, toute espèce de ma- 
cliine. 

10. République de Platon, livre \'I, 
cLap. IX. 

11. Placée en un mauvais étui. 

12. " Tel ce singe, imitateur de l'homme 
qu'un enfant a couvert, en riant, d'un 
précieux tissu de soie, mais il lui a 
laissé le derrière nuet leli^Te àlarisée 
des convives. •, (Clacdien. contre Eu- 
trope, I, 303.) 



248 ESSAIS DE MONTAIGNE. 

A ceulx pareillement qui nous reyissenl el commandent, qui 
tiennent le monde en leur main, ce n'est pas assez d'avoir un 
entendement commun, de pouvoir ce que nous pouvons; ils 
sont bien loinj^ au dessoubs de nous, s'ils ne sont bien loing au 
dessus : comme ils proiiielteiit plus, ils doibvent aussi plus. 

El pourtant' leur est le silence, non seulement contenance de 
respect et gravité, mais encores souvent de proufilt et de mesnage-: 
car Megabyzns, estant allé veoir Apelles en son ouvrouer^ feut 
longtemps sans mot dire ; et puis commencea à discourir de 
ses ouvrages : dont il receut cette rude réprimande :« Tandis 
que tu as gardé silence, lu semblois quebjue grande chose, à 
cause de tes cliaisnes et de ta pompe-, mais maintenant qu'on 
t'a ouï parler, il n'est pas jusques aux garçons de ma boutique 
qui ne le niesprisenl '•. » Ces magniliques atours, ce grand estai, 
ne luy permettoient point d'estre ignorant d'une ignoran(;e popu- 
laire, et de parler im[)ertinomment^ de la peinclure : il debvuit 
maintenir, muet, cette externe et presumptifve suf(isanct> *5. A 
combien de soties âmes, en mon temps, a servy une mine froide 
et taciturne, de lillre de prudence el de capacité! 

Les dignitez, les charges, se donnent nécessairement plus par 
fortune que par mérite; el a Ion tort souvent de s'en prendre 
aux roys^ : au rebours, c'est merveille qu'ils y ayeut tant d'heur, 
y ayants si peu d'addresse : 

Priiiripis osl viitus maxiiiia, uosse suos*: 

car la nature ne leur a pas donné la veue qui se puisse estender 
à lant de peuples, pour en discerner la procellenoe, et percer 
nos poicirines, où loge la coguoissance de nostre volonté el de 
nosire meilleure valeur : il l'aidt quils nous trient par conjeclure 
et à tastoiis; [)ar la race, les ricb(>sses, la doctrine, la voix du 
peufile ; trest'oibles argumonis. Oui pourroit trouver moyen qu'on 



1. Et pourtant, mol déjà vu dans le 
sons do c'est pourquoi. 

2. Mi'snaije, épar>ïne. 

.T. fjiivrniirr, liou où se fait l'ou- 
vrage, ouvroir, atelier. 

i. Plular([ue, Di'.f mnycn.'i de dixccr- 
■»(•)• /i; flotteur d'arec l'ami, chap. XIV. 
Elion, liist. diverses, raconte ce iiiiil 
eouuno étant de Zeuxis. 

5. D'une faijon (pii ne convient pas 
au sujet. 

(3. Presumptifee suffisance, science 
dont on no juge que i)ar présoni|ition, 
sur l'aijparence. 



T. Montaigne ne craint pas de dire 
à la royauté ses vcrilés. mais il le fait 
sans passion el semble parfois plaindre 
les rois plus que les hlàmor : « Le plus 
asprc et diflicile meslier du monde, ci 
mon >rré, c'est faire difrnouient le roy. 
J'excuse i)las de leurs fautes qu'on ne 
faicl communément, en considération 
de riiorrihlc poids de leur charge qui 
m'cstonne. 11 est difQcile de garder 
mesure à nno puissance si desnie- 
suree... » (,111. vu.) 

S. « Le principal mérite d'un prince 
est de bien connsitiv les siens. » (^Mar- 
TI.VL, VIII, 15.) 



CHAPITRE VIII. 



249 



(Ml peiist' juger par juslice, et choisir les lioinmos par raison, 
esfal)liroit, de ce seul traict, une parfaicle forme de police-. 

« Oiiy mais, il a mené à poiuct ce grand affaire. » C'est dire 
quelque chose; mais ce n'est pas assez dire : car celle sentence 
est justement receue, « Qu'il ne fault pas juger les conseils par 
les événements'^. Les Carthaginois punissoient les mauvais 
advis^ de leurs capitaines, encores qu'ils feusscnt corrigez par 
une heureuse issue = : et le peuple romain a souvent refusé le 
triumplie à des grandes et tresutiles victoires, parce que la con- 
duicte du chef ne respondoit point à son bonheur. On s'apper- 
ceoit ordinairement, aux actions du monde, que la fortune, 
pour nous apprendre combien elle peult en toutes choses, et qui 
prend plaisir à rabbattre noslro presumption, n'ayant peu faire 
les malhabiles, sages, elle les faict heureux, à l'euvy^ do la 
vertu; et se mesie volontiers à favoriser les exécutions uîi la 
trame est plus purement sienne : d'où il se veoid tous les jours 
que les plus simples d'entre nous mettent à fin de tresgrandes 
besongnes etpublicques et privées; et, comme Siramnez le Per- 
sien" respondit à ceulx qui s'estonnoient comment ses all'aires 
succcdoient si mal, veu que ses propos estoient si sages, « Qu'il 
estoit seul maisfre de ses propos, mais du succez de ses affaires 
c'esloit la fortune, » ceulx cy peuvent respondre de mesme, 
mais d'un contraire biais ^. La pluspart des choses du monde se 
font par elles mesmes: 

Fata viaioi inveniuiit^ ; 

l'issue auctorise souvent une tresineple conduicle : nostre en- 
tremise n'est quasi qu'une routine, et, plus communément, 
considération d'usage et d'exemple, que de raison. Estonné de 
la grandeur de l'affaire, j'ay aultrefois sceu, par ceulx qui 
l'avoient mené à (in, leurs motifs et leur addresse; je n'y ay 
trouvé que des avis vulgaires : et les plus vulgaires et usitez 
sont aussi peultestre les plus seurs et les plus commodes à la 



1. Peiisl. pùl. 

2. Polici', déjà va ce mot dans le 
sens de forme de gouvernement. 

3. Ovide u exprimé la même pensée : 

... Cnreat siiccessibiis opto 
Quisi|uis ab eveutii l'acla notanda piitat. 
(Ucroides, II, v. 85.) 
Je souhaile des éeliecs à quiconque 
pense qu'il faut juger les faits par l'évé- 
nement. 



4. Advis, conseils, plans de conduite. 

5. Tite-Live. XXXVIII, xLviit. 

G. A l'envi/, en dépit de {invi(us). 

7. Plutarque, Apophtegmes de rois 
l't de généraux, lettre à l'emjiereur 
Trajan, au début. 

S. Dans un sens opposé. 

9. <i Les destins trouvent bien leur 
chemin. .. (Virg., Enéide, III, v. 393.) 

11. 



2o0 ESSAIS DR MONTAIGNE. 

practiquo, sinon à la monlrc. Quoy\ si les plus plallcs raisons 
sont les miculx assises; les plus basses et lasclies, et les plus 
battues 2, se coucbent' mieulx aux affaires? Pour conserver 
l'auclorilé ilu conseil des roys, il n'est pas besoin que les per- 
sonnes propbanes '• y participent, et y veoyent plus avant que de 
la première barrière : il se doibt révérer à crédit et en bloc^, 
qui en veult nourrir la réputation. Ma consultation esbauclie un 
peu la matière, et la considère legierenient par ses premiers 
visages : le fort et principal de la besongne, j'ay accoustumé de 
je résigner" au ciel. 

Permille divis cetera''. 

L'iieiir et le malbeur sont, à mon gré, deux souveraines puis- 
sances : c'est imprudence d'estimer que ^l'humaine prudence 
puisse remplir le rooUe de la fortune; est vaine et l'entreprinse 
de celuy qui présume d'embrasser et causes et conseqnenees, 
et mener par la main h' jirogrez de son faict; vaine sur tout 
aux délibérations guerrien-s. Il ne feut jamais ])lus de circon- 
spection et prudence militaire, qu'il s'en veoid par fois entre 
nous : seroit ce qu'on craind de se perdre en cliemin, se reser- 
vant à la catastropbe de ce jeu? Je dis plus, que nostre sagesse 
mesme et consultation suyt, pour la pluspart, la conduicte du 
hazard : ma volonté et mon discours se remue tantost d'un air, 
lantost d'un aultre; et y a plusieurs de ces mouvements qui se 
gouvernent sans.moy : ma raison a des imimlsions et agitations 
journalières elcasuelles* ; 

Vertuntur species aniinonim. et pectora motus 
^'unc alios. alios, dum nubila veiitus agebal, 
Concipiunf. 

Qu'on regarde qui sont les plus puissanis aux villes, et qui font 
mieulx leurs besongnes; on trouvera, ordinairement, que ce 
sont les moins babilos : il est advenu aux fenniieleltes, aux 
enfants, et aux insensé/, de commander des grands estais, à 



1. Quoi/? Qu'csI-pc que cela fait, 
qu'iiuijorie (f/iiid O'I rrm?) 

2. Jlattiie!:. banales, vulgaires. 

3. Se couchent, s'appliquent. 

-i. Prophancx, profanes, étrangers au 
conseil. 

5. Le sons est relai-ei : Qui veut en- 
tretenir la réputation du conseil des 
rois, doit les révérer de conûanco et 
d'une façon générale, sans y regarder 
de trop près. 



G. D'en laisser la décision. 
7. .. .abandonne le reste aux dieux. - 
iHoR.vcE, Odei, 1, IX, 9.) 

S. Subordonnées au hasard. 

9. « La disposition de l'.'inie est mo- 
bile, et. suivant les variation.-- ihi vcnl, 
elle est en ))roie, tanlot ii une passion, 
lantôtà une auti"e. •> (Vikgu.e. Oéory.. 
I, i-20.) 



CHAPITRE VIII. 231 

l'cgual des plus suflisanis princes' : et y rencontrent (ilict Thu- 
cydides-( plus ordinairement les grossiers que les subtils : 
nous attribuons les elîecfs de leur bonne fortune à leur pru- 
dence : 

Ut qiiisque foiliina utitiir. 
Ha pnvcellet; atqiie exinde sapere illum omnes dioimus"^; 

par quoy je dis bien, en toutes façons, que les événements sont 
maigres tesmoings* de nosfre prix et capacité. 

Or jestois sur ce poinct, qu'il ne fault que vcûir un liomme 
eslevé en dignité : quand nous l'aurions cogneu, trois jours de- 
vant, bomme do peu, il coule ^ insensiblement, en nos opinions, 
une image de grandeur de suffisance " ; et nous " persuadons que, 
croissant de train et de crédit, il est creu de mérite : nous ju- 
geons de luy, non selon sa valeur, mais à la modo des jectons*, 
selon la prorogative do son reng. Que la cliance tourne aussi, 
qu'il rotumbe et se mesic à la presse, cbascun s'onquiert avec- 
ques admiration de la cause qui l'avoit guindé^ si liault : « Est 
celuy?faict on; N'y sçavoit il aultre cbose quand il y estoit? 
Les princes se contentent ils do si peu? Nous estions vrayement 
en bonnes mains! » C'est cbose que j'ay veu souvent de mon 
temps : voire'", et le masque des grandeurs qu'on représente 
aux comédies nous loucbo aulcunemont ", et nous pipe. Ce que 
j'adore moy mesme aux roys, c'est la foule de leurs adorateurs : 
toute inclination et soubmission leur est deue, sauf celle de 
l'entendement; ma raison n'est pas duicte '- à se courber et fle- 



1. Apri"'? avoir soiilona une Uii'<c 
qui n'étonne pas l'iiez Montaigne, ceUe 
du fatalisme réduisant à néant la part 
lie la raison humaine, voici l'auteur qui 
passe outre et tombe dans une exagé- 
ration manifeste qui ne semble jilus 
qu'un jeu d'esprit. On peut admettre 
iilarifrueur que <• la suffisance », comme 
dit Montaigne, ne soit pas toujours in- 
dispensable à l'exercice des grandes 
charges, nous ne saurions lui concéder 
qu'elle y soit nuisible. 

2. Livre 111, chap. x.vxvni. Harangue 
de Cléon. 

3. « Suivant qu'un homme use de 
la fortune, il s'élèvera et aussitôt chacun 
de s'écrier sur son habileté, n (Plalte, 
Pseudoliis. II, 3, V. 13.) 

4. Témoignages minces, de peu de 
volcïur. 

5. Il se glisse. 

6. Suffisance, talent, habileté, ce mot 



revient fréquemment cliez Montaigne. 

7. JVoiis persuadons, nous est rég. 
indir., nous persuadons à nous-mêmes. 

8. Jccton<i, jetons ; pièces de métal 
ou d'ivoire dont on se servait pour cal- 
culer des sommes, qui n'avaient, par 
conséquent, qu'une valeur de conven- 
tion. Le sens de ce passage est ana- 
logue à celui de ces deux vers de 
Boursault : 

EiifSions-nons l'un et l'autre encore i)liis 

[«le pouvoir. 

Xous sommes des jetons que le roi fait 

[valoir. 

(Esope à la cour. II, 5.) 

9. (iuinié. élevé, poussé. 

10. Voire, ici ne signifie pas \Taiment, 
mais et même, il y a plus. 

11. Aulcunement. en quelque manière, 
adv. d'affirmation. 

12. Duicte, part, du verbe rfui'/'<?, porté 
h, qui s'est complu, habitué à. 



232 ESSAIS DE MONTAIGNE. 

chir, ce sont nios gonoux. IMelnnthiiis, interrogé ce qu'il liiy 
sembloit de la tragédie de Diony.sius : « Je ne l'ay, dict-il, point 
vèue, tant elle esl offusquée de langage';» aussi la pluspart de 
ceul.v qui jugent les discours des grands dehvroient dire : « Je 
n'ay point entendu son propos, tant il esloit oITusqué de gra- 
vilé, de grandeur, et de majesté. » Aniislhenes suadoit- un 
jour aux Athéniens qu'ils commandassent que leurs asues 
t'eussent aussi bien employez au labourage des terres, conime 
estoient les clievaulx : sur quoy il luy lent respondu que cet 
animal n'esloit pas nay à un tel service : « C'est lout un, re[)liqua 
il ; n'y va (jue de vostre ordonnance ; car les plus ignorants et 
incapables hommes que vous employez aux commandements de 
vos guerres ne laissent pas d'en devenir incontinent Iresdignes, 
parce que vous les y employez^ : » à quoy touche l'usage de 
tant de peuples qui canonizent le roy qu'ils ont laid d'enlre 
eulx, et ne se contentent point de l'honnorcr, s'ils ne l'adorent. 
Ceulx de .Mexico, depuis (pie'» les cerimonies de son sacre sont 
parachevées, n'osent plus le regarder au visage; ains, comun' 
s'ils l'avoient deïlié par sa royauté, entre les serments qu'ils luy 
font jurer de maintenir leur religion, leur loix, leurs libertez, 
d'estre vaillant, juste, et debiuinaire, il jure aussi de faire mar- 
cher le soleil en sa lumière accoustumee, esgoutter les nuées en 
temps opportun, courir aux rivières leurs cours, et faire porter 
à la terre toutes choses nécessaires à sou peuple. 

Je suis divers* à celte façon commune: et me deslie plus de 
la suffisance cpiandje la veois accompaignee de grandeur de l'or- 
tune et de recommendation populaire : il nous fault prendre 
garde combien c'est "^ de parler à sou heure, de choisir son 
poinct, de rompre le propos, ou le changer, d'une auclorité 
magistrale, de se delïendre des oppositions d'aullruy par un 
mouvement de leste, un soubris, ou un silence, devant une 
assistance qui tremble de révérence et de respect, l'n homme 
de monstrueuse fortune, venant mesler son advis à certain 
legier propos, qui se demenoit tout lascliement en sa table, 
commencea justement ainsi : u Ce ne peult estre qu'un menteur 
ou ignorant qui dira aultrement que, » etc. Suyvez cette poincte 
philosophique, un poignard à la main". 



1. Le mot est « Je ne. l'ai pas vue, 
les mois me l'oiil cachée. » (Pll- 
TARQUE, Comment il faut ('coûter, 7.) 

2. Suadoit, iiersuaiiait, conseillait. 

3. Uiogène Laërte. Liv. VI, c. S. 
Antisthène. 



■i. Depuis i/ue. à (larlirilu mouicnl où. 

5. Oiiposé, (lavis contraire. 

6. Combien c'est, de quel poids, de 
quelle autorité. 

7. G'cst-à-dirc qu'une '- conférence ■ 



CHAPITRE VIII. 



2:j3 



Voicy un aullrc advcrlissomonl, duquol je lire grand usage : 
c'est Qu'aux disputes et conférences, touls les mots qui nous 
semblent ])ons ne doibvent pas incontinent estre acceptez. La 
pluspart des hommes sont riclies d'une suffisance estrangiere; 
il peult bien advenir à tel de dire un beau traict, une bonne 
response et sentence, et la mettre en avant, sans en cognoistre 
la force. Qu'on ne lient pas tout ce qu'on emprunte', à l'adven- 
ture^ se pourra il vérifier par moy niesme. Il n'y fault point 
tousjours ceder^, quelque vérité ou beauté qu'elle ayt : ou il la 
fault combattre à escient, ou se tirer arrière, soubs couleur de 
ne l'entendre pas, pour lasler de toutes parts comment elle est 
logée en son aucteur. Il peult advenir que nous nous enferrons, 
et aydons au coup, oullre sa portée*. J'ay aultrefois employé, à 
la necessilé et presse du cond)at, des revirades^ qui ont faict 
faulsee" oultre mon desseing et mon espérance : je ne les don- 
nois qu'en noudjre, on les recevoit en poids. Tout ainsi comme, 
quand je débats contre un liomme vigoreux, je me plais d'an- 
ticiper ses conclu-sions; je luy oste la peine île s'interpréter', 
j'essaye de prévenir son imagination imparfaicte* encores et 
naissante; l'ordre et la pertinence^ de son entendement ni'ad- 
vertit et menace de loing : de ces aullres je fois tout le rebours; 
il ne fault rien entendre que par eulx, ny rien présupposer. 
S'ils jugent en paroles universelles'", « Cecy est bon, Cela ne 
l'est pas, » et qu'ils rencontrent" ; voyez si c'est la fortune qui 
rencontre pour eux : qu'ils circonscrivent et restreignent un peu 
leur sentence; pour quoy c'est; par où c'est'-. Ces jugements 
universels, que je veois si ordinaires, ne disent rien; ce sont 
gents qui saluent tout un peuple en foule et en troupe : ceulx 
qui eu ont Araye cognoissance, le saluent et remarquent nom- 
meement'^ et particulièrement; mais c'est une bazardeuse en- 
treprinse : d'où j'ay veu, plus souvent que touls les jours. 



sur un pareil ton dégénère nécessaire- 
ment en un véritable duel. 

1. Cet emprunt est une sorte de pro- 
messe qui abuse et qu'on ne lient pas. 

2. Ce fait. Montaigne en est une 
preuve. 

3. Se laisser aller à l'admirer « sans 
en connaître la force. » 

4. Celui qui s'enferre, double la force 
du coup en fe précipitant au-devant. 

5. Des répliques, des ripostes qui ont 
porté coup au delà de mon intention et 
de mon espérance. Hecirade est un 
mot gas.'îon qui n'a été employé en 



français que pour les jeux du trictrac et 
de la paume. 

6. Faussée, coup fourré. 

T. S'expliquer. 

S. C'est-à-dire sa pensée, avant qu'il 
ait eu le temps de l'exprimer et presque 
de la concevoir nettement. 

9. Pertinence, justesse. 

10. En termes généraux. 

11. S. ent. bien. 

12. C'est-à-dire qu'ils disent le pour- 
quoi. 

13. \ommeement, en nommant, spé- 
cialement. 



2o4 ESSAIS DE MONTAIGNE. 

advenir que les esprits foiblement fondez, voulants faire les in- 
génieux à remarquer en la lecture de quelque ouvrage le poinct 
delà beauté, arrestent leur admiration, d'un si mauvais chois 
qu'au lieu de nous apprendre l'excellence de l'aucteur, ils nous 
apprennent leur propre ignorance. Cette exclamation est seure^ 
« Voyià qui est beau! » ayant ouï une entière page de Virgile; 
par là se sauvent les fins : mais d'entreprendre à le suyvre par 
espaulettes', et, de jugement exprez et trié, vouloir remarquer 
par où un bon aucteur se surmonte*, poisant les mots, les phra- 
ses, les inventions, et ses diverses vertus, l'une aprez l'aultre : 
ostez vous de là '•. Videndum est, non modo quid quisque loqua- 
tur, sed ctiam quid quisque sentiat, atquc etiam qua de causa 
quisque seatiat^. J'oys ^ journellement dire à sots des mois non 
sots; ils disent une bonne chose : sçachons jusques où ils la 
cognoissent; vooyons par où ils la tiennent. Nous les aydons à 
employer ce beau mot et cette belle raison, qu'ils ne possèdent 
pas; ils ne l'ont qu'en garde : ils l'auront prodnicte à l'adven- 
ture et à tastons : nous la leur mettons on crédit et en prix. Vous 
leur prestez la main; à quoy faire? ils ne vous en sçavent nul 
gré, et en deviennent plus ineptes : ne les secondez pas, laissez 
les aller; ils manieront cette matière comme gents qui ont peur 
de s'eschauldor; ils n'osent luy changer d'assiette et de jour^ 
ny l'enfoncer : croulez^ la tant soit peu; elle leur cschappe; ils 
vous la quittent '", toute forte et belle qu'elle est : ce sont belles 
armes; mais elles sont mal emmanchées. Combien de fois en ay 
je veu l'expérience! Or, si vous venez à les esclaircir et confir- 
mer, ils vous saisissent et desrobbent incontinent cet advantage 
de vostre interprétation : « C'estoit ce que je voulois dire, 
voilà justement ma conception; si je ne l'ay ainsi exprimé, ce 
n'est que faultc de langue. Soufflez". Il faul employer la ma- 
lice mesme, à corriger cette fiere bestise. Le dogme d'Hegesias '- 
« qu'il ne faultnyhaïr ny accuser, ains instruire, » a de la rai- 
son ailleurs; mais ici c'est injustice et inhumanité de secourir 



1. Sûre, qui ne compromet pas. 

2. Par parcelles, en détail, pied à 
pied. 

'^. Se surpasse. 

i. Quittez la place, si vous attendez 
cela. 

5. «1 II faut non seulement écouter 
00 que chacun dit, mais examiner en- 
core ce que chacun pense, et pourquoi 
il pense. » (Cicéron, Des devoirs, l, il.) 

G. Du verbe ouïr, j'entends. 



7. Uoileau dit : 

Un fat ouvre parfois Tin avis im|>ortant. 
{.\rt j>oét., IV, 50.) 
S. La mettre en lumière. 
0. Croulez la. remuez-la. 

10. Ils vous la quittent, vous l'aban- 
donnent, n'en connaissant pas la va- 
leur. 

11. C'est-à-dire alUsez le feu de la 
discussion, poussez-les. 

12. Diogène Laërce. (II, 8, Aristippe.) 



CHAPITRE VIII. 



2oo 



et redresser celuy qui n'en a que faire, et qui en vault moins. 
J'aime à les laisser embourber et empestrer encore plus qu'ils 
ne sont, et si avant, s'il est possible, qu'enfin ils se reco- 
gnoissent^. 

La sottise et desreglement de sens n'est pas chose guarissable 
par un traict d'advertissement : et pouvons proprement dire de 
cette réparation- ce que Cyrus respond à celuy qui le presse 
d'enliorter son ost'', sur le poinct d'une battaille : « Que les 
hommes ne se rendent pas courageux et belliqueux sur le champ 
par une bonne liarangue; non plus qu'on ne devient incontinent 
musicien, pour ouïr une bonne chanson '*. » Ce sont apprentis- 
sages qui ont à eslre faits avant la main "^ par longue et con- 
stante institmi(m^. iXous debvons ce soing aux nostres et cette 
assiduité de correclion, et d'instruction; mais d'aller prescher le 
premier passant, et régenter l'ignorance et ineptie du premier 
rencontré, c'est un usage auquel je veulx grand mal. Rarement 
le lois je, aux propos mesme qui se passent avecques mov; et 
quile plustost tout, que de venir à ces instructions reculées '' et 
magistrales; mon humeur n'est propre non plus h parler qu'à 
escrire pour les principiants^ : mais aux choses qui se disent en 
commun, ou entre aultres^, pour faulseset absurdes que je les 
juge, je ne me jecle jamais à la traverse, ny de parole ny de 
signe. 

Audemourant, rien no. me despiie lant en la sottise, que de 
quoyi** elle se plaistplus que aulcune raison ne se peult raison- 
nablement plaire. C'est malheur ^i, que la prudence vous def- 
fend de vous satisfaire et fier de vous*^, et vous renvoyé tous- 
jours mal content et craintif; là où l'opiniastreté et la témérité 
remplissent leurs hostes d'esjouïssance ""et d'asseurance. C'est 
aux plus malhabiles*-^ de regarder lesaullres hommes par dessus 
l'espaule, s'en retournants toujours du combat pleins de gloire 



1. s. -ont. fiiibniirbe's et empfntrvt. 
C'est un peu la méthode que Soerate 
emploie avec les sophii^tes, mais, nous 
l'avons dit, dans un but plus relevé. 
Pascal a, dans le chapitre de VArt de 
coii/ëri'r, reproduit la pensée de Mon- 
taigne et même quelques-unes de ses 
expressions. 

2. Cette méthode de corrigerla sottise 
d'autrui. 

3. D'exhorter, d'encourager son ar- 
mée. 

■i. Xénophon. ICyropéJie. livre III, 
chap. m.) 



5. Avant la main, avant la mise en 
œuvre. 

G. Institution, éducation. 

T. Profondes, abstruses, où l'on est 
obligé lie remonter loin {alte pi'litux}. 

S. Principiants, qui en sont aux prin- 
cipes, les commençants. 

9. Entre quelques-uns. 

10. Que de ce que, que de voir que. 

11. Il est à regretter que. 

12. I)e vous, à vous. 

13. Montaigne veut dire : « C'est le 
fait des plus malhabiles, etc. » 



2oG 



i:SSAÎS DE MONTAliiXK. 



ol d'alaigrosso ; cl, le plus souvent ciicoros, cette oultrecuitlaoce 
(le langage et gayeté de visage leur donne gaigné, à l'endroict de 
l'assistance ', qui est communemi'nt foible et incapable de bien 
juger et discerner les vrais advanlages. L'obstination et ardeur 
d'opinion est la plus seure preuve do beslise : est il rien certain, 
résolu, desdaigneux, contemplatif, grave, sérieux, coninie l'asne? 

l'ouvons nous jjus mesler au tiitre de la conférence^ et com- 
munication, les devis poinctus et coupez •* que l'alaigrosse et la 
privante introduict entre les amis, gaussants et gaudissanls^ 
plaisamment et vifvcmeut les uns les aultres? exercice auquel 
ma gayeté naturelle me rend assez propre ; et, s'il n'est aussi 
tendu et sérieux que cet aultre exercice que je viens de dire, il 
n'est j)as moins aigu et ingénieux, ny moins proulitable, comme 
il sembloit à Lycurgus^ Four mon regard ", j'y apporte plus de 
liberté qiu; d'esprit, et y ay plus d'Iieur ' que d'invention : mais 
je suis parfaict en la souiïrance; car j'endurt^ la revenciie, mm 
seulement aspre, mais indiscrète aussi, sans altération* : et à la 
cliarge qu'on me faict, si je n'ay de quoy repartir brusquement 
sur le champ, je ne vois^ pas m'amusant à suyvre celle puincte 
d'une contestation ennuyeuse et lasche, tirant à l'opiniaslreté-, 
je la laisse passer, et, baissant joyeusement les aureilles, remets 
d'en avoir ma raison "* à (|uelque heure nuMlleure : n'est pas mar- 
chand qui tousjours gaigne. La pluspart changent de visage et 
de voix où la force leur fault"; et, par une importune cholere, 
au lieu de se venger, accusent leur foiblesse ensemble et leur 
impatience. En celte gaillardise, nous pinceons par fois des 
chordes secretles de nos imperfections, lesquelles, rassis, nous 
ne pouvons toucher sans olïense ; et nous entradverlissons utile- 
ment de nos defaults. 

Il y a d'aullres jeux de main, indiscrets et aspres, à la frao- 
çoise, que je hais mortellement; j'ai la peau tendre et sensible ; 
j'en ay veu, en ma vie, enterrer deux princes de noslre sang 
royal. Il faict laid se battre en s'esbaltanl '-. 



1. Dans ropinion de ceux qui assis- 
tent il la disiuission. 

2. Sous co titro du chapitre : « De 
l'art (le confcror. " 

3. Propos malicieux et ii hâtons 
ronipus. 

■i. Se raillant cl se rejouissant. 

5. Plutarque, Lijciirf/iu'. •S>. 

6. Pour ce qui me regarde. 

7. Heur, bonheur, il a quelques ri- 
postes heureuses, mais n'est pas sûr de 



toujours trouver. 

t<. Sans altcration, sans que ma 
bonne humeur en soit altérée. 

9. Jo ne vois pas, je ne vais pas. 

10. Ma revanche. On dit ainsi rendre 
raison à quelqu'un. 

11. lùiit/t.âa verbe /Vii7/i/','manquer. 

12. Montai^'ne dislin^iie entre se 
battre, jeu de manant, el s'éballre spi- 
rituellement. Le proverbe dit : jeu de 
main, jeu de vilain. 



CHAPITRE VIII, 237 

Aure>;tc, quand je voulxjugor do quelqu'un, je luy demande 
combien il se contente de soy ', jusques où son parler ou sou 
esprict lui plaist. Je veulx éviter ces belles excuses, « Je le fois 
en me jouant; 

Ablatiim mediis opiis est inciulibus istud^; 

Je nv fous pas une heure; Je ne l'ay rovou depuis*. » Or, dis 
je, laissons doncques ces pièces; donnez m'en une qui vous 
représente bien entier, par laquelle il vous plaise (ju'on vous me- 
sure : et puis, que trouvez vous le jilus beau ou vuslro ouvrage? 
est ce ou cette partie, ou celte cy? la grâce, ou la maliere, ou 
l'invention, ou le jugement, ou la science? Car ordinairement 
je m'appercoois qu'on fault* autant à juger de sa propre beson- 
gne, que de celle d'aultruy, non seulement pour l'affection 
qu'on y mesle, mais pour n'avoir la suffisance de la coguoistre 
et distinguer : l'ouvrage, de sa propre force et fortune, peult 
seconder l'ouvrier, et le devancer oullre son invention et co- 
guoissanco. Four moy, je ne juge la valeur d'aultre besongne^ 
plus obscurément que de la mienne, ot loge les Essais tantost bas, 
tantost liault, fort inconslamment et doubteuscment. Il y a plu- 
sieurs livres utiles, à raison de leurs subjects, desquels l'auc- 
teur ne tire aulcune recommendation *; et des bons livres, 
comme des bons ouvrages, qui font honte à l'ouvrier. J'escriray 
la façon de nos convives et de nos veslements", et l'escriray de 
mauvaise grâce ; je publieray les edicts de mon temps, et les 
lettres des princes qui passent ez mains publicques; je l'eray un 
abbregé sur un bon livre (et tout abbregé sur un bon livre est 
un sot abbregé), lequel livre viendra à se perdre*, et choses 
semblables : la postérité retirera utilité singulière de telles com- 
positions; moy, quel honneur, si ce n'est de ma bonne fortune? 
Bonne part des livres fameux sont de cette condition. 
Quand je leus Philippe de Comines^, il y a plusieurs années, 



1. Quelle opinion il a de lui, s'il en 
est satisfait. 

2. Cet ouvrage ne fait que sortir 
encore de l'enclume. (Ovide, Tristes, 
1, VI, V. 29.) 

3. C'est le mot d'Oronte s'apprèlant 
à montrer son sonnet à Alceste : 

... Au reste, vous saurez 
Que je n'ai ileuieuré qu'un quart (Itieure 
[à le faire. 
Et le misanthrope de répondre : 
Nous verrons bien, le temps ne fait rien à 
^l'a (faire 1 
(Molière, Mi'aiithro}>c. act. I, ^e. ii.; 



•i. Fniilt. d<' fitil/ir. Ce mot a ici le 
sens de se tromper. 

5. D'aucun ouvrage. 

(3. Gloire. 

7. C'est-à-dire sur un sujet futile, une 
question de mode, de coutumes. 

S. C'e.-<1 un accident qui se voit dans 
l'histoire littéraire, les abrégés d'usage 
plus commode font négliger les livres 
originaux qui finissent par se perdre. 
Justin est cause que les œuvres de 
Trogue Pompée ont disparu. 

9. Sur Philippe de Comines, vov. 
p. 230, note 2. 



2'6H ESSAIS DE MONTAIGNE. 

tresbou auclcur certes, j'y remarquay ce mot pour non vulgaire : 
« Qu'il se fault bien garder de faire tant de service à son 
maistre, qu'on l'empesche d'en trouver la juste rescoinpense: «je 
debvois louer l'invention mais pas luy ' ; je la rencontray en 
Tacitus, il n'y a pas longtemps: Bcncficiaeo usqxie Ixta sunt, 
dum vklcntur exsolvi posse; ubi multiim antevcnere, pro gralia 
odiiim redditur- : et Soneque vigoreusement : Nam qui putat 
esse lurpc nonreddcrc, non vult esse cul reddat^ : Et Ciccro, 
d'un biais plus lasclie : Qui se non jnUat satisfacere, amicus 
esse )iuUi) modo jintest ''. La suhjecl, aoAou qu'il est, pcult faire 
trouver un liomme sçavant et memorieux ^; mais pour juger en 
luy les parties plus siennes et plus dignes, la force et beauté de 
son ame, il fault sçavoir ce qui est sien, et ce'qui ne l'est point : 
et, en ce qui n'est pas sien, combien on luy doibf, en considéra- 
tion du clioix, disposition, ornement et langage qu'il a fourny. 
Quoy, s'il a emprunté la maliere, et empiré^ la fi)rme, coimne il 
advient souvent! Nous aullres, (|ui avons peu de jiracli(pie avec- 
(jues les livres, sommes en celte peine, (jue quand nousveoyons 
quelque bonne inveution en un luièle nouveau, (pwbpie fcn-t 
argumeut eu un prescbeur, nous n'osons pourtant les en louer, 
(]ue nous n'ayons prius instruction, de quelque sçavant, si celle 
pièce leur est propre, ou si elle est estrangiere : jusques lors je 
me tiens tousjours sur mes gardes. 

Je viens de courre d'un lil^ riiisloire de Tacitus (ce qui ne 
m'advieut gueres; il y a vingt ans que je ne meis en livre une 
lieurc de suite); et l'ay faict à la suasion d un gcntilluumne que 
la Franco estime beaucoup, tant pour sa valeur propre, que pour 
une constante forme de suffisance et bonté qui se veoid eu 
])lusieurs frères qu'ils sont. Je ne sacbe point d'aucleur qui 
mesie à uu registre publicque** taut de considération des mœurs 
et inclinations particulières : et me semble le rebours de ce 



1. ('..iniiiirs Uii-nii''nin(IlI. 12) ne s'at- 
tribue j);>s co mot, car il doi-lare qu'il 
le tient de « -ton ?naislre » (Louis XI', 
qui lui » m nlle</tta son aucteu7', et de 
gui il II' tenait. .) 

2. « Les hienfaits sont agrénbloslant 
que l'on oi'oit pouvoir s'acquitter ; 
quand ils dépassent de beaucoup la 
reconnaissance, on les paye de haine. » 
(Tacite. Aiitiales, IV, 18.) 

."î. » Celui qui trouve honteux de ne 
pas rendre, voudroit qu'il n'y eut plus 
personne à qui il fût obligé. » Sénkijie, 
Lettre SI.) 



4. « Celui qui ne ]ieuse pas être 
quitte envers vous, ne saurait être votre 
ami. » (Q. Cicéron, Sur la brigue du 
consulat, eh. i.\.) 

,5. Doué d'une heureuse mémoire. 
Montaigne j)arait avoir créé «lireote- 
ment du mot latin ineinor ce lernio 
qui manque à notre langue. 

G. Empire. gAlc. 

7. D'u» fit, tout d'une suite, sans 
m'arrèter. 

5. lief/istre publicf/ue. enregislremrnt 
des faits politiques. 



CHAPITRE VIII. 2o9 

qu'il kiy soniblo à luy '. Qu'ayant specialemeul à suyvre les vies 
des empereurs de son temps, si diverses et exlremes en toute 
sorte di' formes, tant de nolai)|ps actions que nommeement leur 
cruauté produisit en leurs subjocis, i! avoit une matière plus 
forte et attirante à discourir et à narrer, que s'il eust eu à dire 
dos hailailles et agitations universelles; si que- souvent je le 
treuve stérile, courant par dessus ces belles morts, comme s'il 
craignoit nous fasclier de leur multitude et longueur. Celte 
forme d'Iiisloire est de beaucoup la plus utile : les mouvements 
publicques despendent plus de la conduicte de la fortune; les 
privez, de la nostre. C'est plustost un jugement, que déduc- 
tion d'histoire^, il y a plus de préceptes que de contes : ce 
n'est pas un livre à lire, c'est un livre à estudier et apprendre; 
il est si plein de sentences, qu'il y en a à tort et à droict^, c'est 
une pépinière de discours éthiques"^ et politiques, pour la provi- 
sion et ornement de ceulx qui liennant quehjue rang au manie- 
ment du monde. Il plaide lousjours par raisons solides et vigo- 
reuses, d'une façon poinctue^ et subtile, suyvant le style aflecté 
du siècle; ils aimoient tant à s'enller, qu'où ils ne trouvoient de 
la poincle et subtilité aux clioses, ils l'emprunloient des paroles. 
Il ne retire pas mal à Tescrirc" de Seneque : il me semble plus 
charnu; Seneque plus aigu. Son service* est plus propre à un 
estât trouble et malade, comme est le nostre présent; vous diriez 
souvent qu'il nous peinct, et qu'il nous pince ^. 

Ceulx qui duuljtent de sa foy "^, s'accusent assez de luy vou- 
loir mal d'ailleurs'*. Il a les opinions saines, et pend du bon 
partyaux affaires romaines. Je me plains un peu toutesfois de 
quoy il a jugé de Pompeiusplus aigrement que ne porte l'advis 
des gents de bien qui onlvescu ettraicté avecques luy; dcl'avoir 
estimé du tout pareil à .Marins et à Sylla, sinon d'autant qu'il 
estoit plus couvert'-. On n'a pas exempté d'ambition son inten- 
tion au gouvernement des affaires, uy de vengeance ; et ont 
craint ses amis mesmes que la victoire l'eust emporté oullre les 



1. Annnlox. XVI. 10, et Uhtoiro.^. I, I . 

2. Si f/>ip, si liien que. on sorte que. 

3. L'éilition de IjSS donne : narra- 
tion d'histoire. 

4. A di'oict, a. raison. Nous avons 
déjà renr-onlré cette locution, mais 
dans une acception un peu différente. 

5. Ethiques, moraux. 

(i. PoinctiiP, pénétrante. 
7. // li" rptiiv pas mal «, il a assez 
de ressemblance avec. 



8. Si-rrice. usa^e, utilité. 

0. Pince. Montaigne dit ailleurs 
dans le même sens, poindre, piquer, 
critiquer. 

10. Foy, sincérité, véracité. 

11. De luy vouloir mal d'ailleurs, 
c'est-à-dire d'avoir contre lui quelque 
parti pri.«, quelque prévention. 

12. Couvert, dissimulé. {Histoires, 
II, 38.) 



260 



ESSAIS DE MONTAIGNE. 



bornes de la raison, mais non pas jusqucs à une mesure si 
efîrenee : il n'y a rien, en sa vie, qui nous ayt menacé d'une si 
expresse cruaulé et tyrannie. Encore ne fauit il pas contrepeiser 
le souspeçon à l'évidence * : ainsi je ne l'en crois pas. Que ses 
narrations soyent naïfves ^ et droicti.'s, il se pourroit, à l'advonlure, 
argumenler de cecy mesnie, Qu'elles ne s'appliquent pas tous- 
jours exactement aux conclusions de ses jugements, lesquels il 
suyt selon la pente qu'il a prinse, souvent oullre la matière qu'il 
nous montre'*, laquelle il n'a daigné incliner d'un seul air. Il 
n'a pas jjesoing d'excuse d'avoir approuvé la religion de son 
temps, selon les loix qui lui commandoieni, et ignoré la vraye : 
cela, c'est son malheur, non pas son default*. 

J'ay principalement considéré son jugement, et n'en suis pas 
bien esclaircy par tout: comme ces mots de la lettre que Tibère, 
vieil et malade, envoyoit au sénat*, « Que vous escriray je, mes- 
sieurs, ou comment vous escriray je, ou que ne vous escriray je 
point en ce temps? les dieux et les déesses me perdent pirement 
que je ne me sens louis les jours périr, si je le sçais! » je n'apper- 
ceois pas ponrquoy il les api)li(jue si certainement à un poignant 
remors qui tormenli! la conscience de Tibère ; au moins lors que 
j'estois à inesme'', je ne le veis point. 

Cela m'a semblé aussi un peu lasclie, qu'ayant eu à dire qu'il 
avoit exercé certain honorable magistral ' à Home, il s'aille 
excusant que ce n'est point par ostentation qu'il l'a dict : ce 
traicl me semble bas de poil, pour une ame de sa sorte; car le 
n'oser parler rondement de soy, accuse quelque faulle de cœur: 
un jugement roitle et haultain, et qui juge sainement et seure- 
ment, il use à toutes mains des pro|)res exemples*, ainsi que de 
chose eslrangiere ; cl lesmoigne l'ranchemt'nl dt; luy, connni; de 
chose tierce. Il l'ault passer par dessus ces règles populaires de 
la civilité, en faveur de la vérité et de la liberté^. J'ose non 



1. C"c'sl-ii-iliro donner au soupçon, à 
la présomption le mèmepoifls, la même 
autorité qu'à 1 évidence. C'est parfois 
le tort de Tacite. 

2. iVaifcrs, sincères. 

."î. C"est-ii-dirc que ses jugements ne 
sont pas toujours déduits du fait parti- 
culier qui semble les amener, ils ont 
une portée plus générale. 

■i. Ici Montaigne répond d'une façon 
implicite aux reproches qui ont été 
adressés à Tacite, d'avoir calomnié les 
chrétiens, qu'à jiropos des supplices 
les plus raffinés infligés par Néron, il 
juge dignes des dernières rigueurs [no- 



ri.isiiiia rxrmjila mrrilos). .l;i(i<i/("v. 
XV, 4i. Au reste, l'historien n'a pas 
été plus indulgent aux Juifs qu'il juge 
sur les superstitions populaires. {His- 
toires, II, i et ailleurs.) 

5. Tacite, Aiinalrs. VI. G. Suétone 
est <lu même avis que Tacite sur celle 
lettre. [Tibri-o, LXVII.) 

6. \ iiti'sinf, c'est-à-dire dans le cou- 
rant lie ma lecture. 

7. Mayisirat. magistrature. Tacile 
avait clé quindécemvir et préteur. 

8. Des propres exetnples, desexemplcs 
tirés de sa propre personne. 

9. Montaigne met lui-même ce pré- 



CHAPITRE VIII. 



261 



seulement parler de moy, mais parler seulement de moy : je 
fourvoyé* quand j'cscris d'aultre chose, et me desrobbe à mon 
subjecl -. Je ne m'aime pas si indiscrètement, et ne suis si 
attaché et mesié à moy, que je ne me puisse distinguer cl con- 
sidérer à quartier-^, comme un voysin, comme un arbre : c'est 
pareillement faillir de ne veoir pas jusques où on vault, ou d'en 
dire plus qu'on n'en veoid. Nous debvons plus d'amour à Itieu 
qu'à uous, et le cognoissons moins ; et si en parlons tout noslre 
saoul *. 

Si ces escripls ' rapportent aulcuue chose de ses conditions, 
c'estoit un grand personnage, droicturier ^ et courageux, non 
d'une vertu superstitieuse, mais philosophique et généreuse. On 
le pourra trouver hardy en ses tesmoignagi^s ; comme où il tient 
qu'un soldat portant un faix de bois, ses mains se roidirent de 
froid et se collèrent à sa charge, si qu'elles y demeurèrent atta- 
chées et mortes, s'estaiit desparties' des bras*. J'ay accous- 
tumé, en telles choses, de plier sous lauctorité de si grands les- 
moings. 

Ce qu'il dict aussi, que Vespasian, parla faveur du dieu Se- 
rapis, guarit en Alexandrie une femme aveugle, en luy oignant 
les yeulx de sa salive, et je ne sçais quel aultre miracle ^, il le 
faict par l'exemple et debvoir de touts bons liistoriens. Ils tien- 
nent registre des événements d'importance : parmy les accidents 
imblicques, sont aussi les bruits et opinions populaires. C'est 
leur roolle de reciter les communes créances, non pas de les 
régler; cette part touche les théologiens, et les philosophes 
directeurs des consciences : pourtant tressagement, ccsiencom- 
paignon, et grand honuue comme luy : Equidem plura trans- 
cribo, quain credo; namnec affirmaix siistineo, de qiiibus dubito. 
nec subducere, quic accejjc^'^: et l'nultre : Hœc neque affirmare, 



teste en pratique et de plus en plus à 
niesut'e qu'il prend des années. 

1. Je fais fausse route. 

2. n nous a prévenus dès la pre- 
mière page : « Je suis moy mesme la 
matière de mon livre. " 

3. A i/uartii'r. à part ; locution en- 
core très usitée au dix-septième siècle. 

4. Autant qu'il nous plait. 

5. Montaigne revient ici à Tacite. 

6. Droicturier, qui aime la droiture. 
~. Desparties, au sens propre, la 

partie se détachant du tout. 

8. Annales, XIII, 35. Peut-être Mon- 
taigne s'attache-t-il ici à un trait de 
mince importance, qu'il rapporte en 



passant et sans s'y arrêter autrement. 
Il n'y a pas, pour de tels détails à 
« plier sous l'auctorité de si grands 
tesmoings. » Mais c'est une habitude 
que lui a donnée le commerce de Plu- 
tarque. 11 est, comme lui, anecdotier. 
plus moraliste que critique, attachant 
moins de prix à la véracité, à la valeur 
des témoignages qu'à l'intérêt mora. 
des récits. 

9. Histoires, liv. IV, ch. lxxxi. 

10. « J'en dis plus que je n'en crois, 
car je n'ose ni aflirmer des faits dont 
je doute, ni supprimer ceux qu'on m'a 
transmis. » (Quinte Curce, liv. IX, 
cil. !"■.) Si quelque chose pouvait 



262 



ESSAIS DE MONTAIGNE. 



neque refellere operw prclium est : famx rcriim slandum cst^. 

Et cscrivtint. en un siècle au(iuel la créance des prodiges com- 
menccoità diminuer, il dict ne vouloir pourlant laisser d'insérer 
en ses annales, et donner pied à chose receue de tant de gcnls de 
bien, elavecques si grande révérence de l'anliquilé : c'est Ires- 
bicn dict. Qu'ils nous rendent l'histoire, plus selon qu'ils rcceoi- 
vent, (jne selon qu'ils estiment. IMoy qui suis roy de la nialiere 
que je Iraicte, et qui n'en doibs compte à personne, ne m'en crois 
{lourlant pas du tout : je bazarde souvent des boutades de mou 
(îsprit, desquelles je me desde, et certaines iinesses verbales 
dequoy je secoue les aureilles; mais je les laisse courir à 
l'adventure. Je veois (ju'on s'bonore- de pareilles choses ; ce 
n'est pas à moy seul d'en juger. Je me présente debout et couclié ; 
le devant et le derrière; à droicte et à gauche, et en louts mes 
naturels plis. Les esprits, voire pareils en force, ne sont pas tous- 
jours pareils en application et en goust. Voylà ce que la mé- 
moire m'en prescnle en gros, et assez incertaiuement : louts 
jugements en gros sont lasehes et imparfaicts •''. 



prouvei' que Qiiinle <'urcc ne incrile 
pas le rrt'dil dont il a joui en Kr;ini:e 
aux seizième cl (lix-su|>ticine siofles;, 
encore nioinslo litre de" prand honinic>' 
que lui décerne l'auteur des Essuis, le 
mcttaut presque sur le pied de Tacite. 
c'est une |iareillc o])inion. Est-ce qu'il 
est du devoir de l'historien de ramasser 
et de rapporter lous les coinmcra^fes? 
Est-ce que le sens critique (pii lui fait 
discerner les matériaux bons ou mau- 
vais n'est pas sa première faculté? 

1. Il 11 ne vaut pas la peine d'affir- 
mer ni de réfuter ces cliuses, force est 
de s'en tenir à la renommée. » (Titk- 
LiVE, I, l'ri'fncfl, cl VllI, 0.) Disons à 
la décharge de Tile-Live (qui a le tort 
de ne citer ses autorités que ]iar ex- 
C!pliou), que pour les débuts de l'his- 
toire romaine déjà obscurcie, remplacée 



de son temps par la Icfrcndc, il lui faut 
bien se servir de ces .seids documents 
si médiocre qu'en soitila valeur. La 
tradition est un des moindres témni- 
^ruages, mais iirend de la valeur à dé- 
faut de plus considérables. 

2. Il suit l'exemijle donné, voyant 
que bien des gens se sont fait honneur 
de « ces boutades et de ces Iinesses. " 

3. L'auteur se livre au jugement de 
«1 ses parents et <le ses amis ». car il ne 
semble |ias croire qu'il écrit pour la 
l)ostérité; les récries d'un pareil livre, 
s'il y en a. ne sont pas celles de l'his- 
toire. 11 ne f.iut diuic i>as prendre au 
sérieux celte sorte de comparaison ins- 
tituée entre les Histoirfx cl les ICxsnis. 
Montaigne nous le dit lui-même : cil 
est roy de sa matière el n'en doibt 
compte à personne. » 



TABLE DES MATIÈRES 



IxTRODCCTiox. — La péf1aeo?ie au seizième sièHe 1 

Étude sur Rabelais Ij 

Gargantua Exlraits) 

Livre !<''■. — Chapitre xiv 39 

— Cliapitre xv 42 

— Cliapitre xxi 'i4 

— Chapitre xxiii 47 

— Cliapitre xxiv . o8 

Pantagruel (Extraits 

Livre IL -- Chapitre v 62 

— Chapitre vi 67 

— Chapitre vu 70 

— Chapitre viii 81 



Étude sur Montaigne 89 

Essais 

Livre l"^'. — Chapitre xxiv 120 

— Chapitre xxv 144 

Livre IL — Chapitre vin 190 

— Chapitre x.*^ 214 

Livre III. — Chapitre vm .-^ 232 



SAINT-CLOUD. IMPRIMEIUt; V t- EUG. liELIN ET FIL? 



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